‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 58 sur 97 · de Saintes · texte numérisé non relu

de Saintes

besouin de nos soldats; lui et Massip ramplirent les trois pataches. Pour la garde du dedans de la uille, i’espere que uous la trouuerres en l’estât que uous nous la laissâtes. I’enuoie, ce matin, deus iurats auertir la cour de Parlement de tant de bruits qui courent et des bornes euidanrmant suspects que nous sçauons y estre. Sur quoi, esperat que uous soiés ici demein, au plus tard , ie vous baise très hüblemant les meins et supplie Dieu uous doner,

» Monseignur, longue et hureuse uie.

» Vôtre treshüble seruitur,

» Môtaigne. »

De Bourdeaus , ce 27 de mai 1585.

Il n’a esté iour que ie n’aie esté au chateau Trompeté. Vous trouuerres la plate forme faicte. le vois larcheuesché tous les iours aussi.

Au dos est écrit de la main de Montaigne :

A Moseignur

Môseignur le mareschal de Matignon.

La lettre qu’on vient de lire n’est à dire vrai que la continuation de la précédente. C’est encore le

(1) De Saintes, dont les papiers de Matignon contiennent plusieurs lettres fort bien faites et intéressantes sur les séditions civiles, le mouvement des troupes et le non-payement des soldes, était commandant militaire de Cahors. Ce capitaine avait été détaché à Bordeaux. Il était en grande estime auprès du maréchal de Matignon.

MICHEL DE MONTAIGNE

cri d’alarme d’un homme qui voit de près les choses et qui en comprend tous les périls. Montaigne après tout n’était point un commandant militaire, et pour se garder au boulevard de la Guyenne, il ne fallait pas moins qu’un vigoureux homme d’armes. Ce n’était pas assez que d’avoir garanti par un coup de force la sûreté du château Trompette qui dominait Bordeaux, Matignon avait laissé derrière lui des dangers incessants. La ville n’était nullement à l’abri des entreprises. D’une tête abattue dix têtes de l’hydre renaissaient. De fausses nouvelles, commentant les véritables, semaient la terreur. Ici, c’était Vailhac, connaissant si bien le fort et le faible de la place, Vailhac, ardent comme la bête fauve, cjuœrens quem dévorât , qui cherchait l’occasion d’un coup de main. Partout les Guisards couraient la campagne, et les partis, ne sentant plus le bras ferme qui avait jeté dehors l’ancien gouverneur militaire, tentaient à profiter de la panique. Cent voix criaient : Biron est aux portes avec une armée ; Mercœur et Condé vont se disputer le Brouage ; Mayenne envahit la Guyenne à la tête de forces formidables; Elbeuf est maître de l’Agenois, du Bazadois, du bas Poitou. Ce qu’il y avait de vrai en tous ces propos jetait une émotion fatale, et le bourgeois sous les armes se fatiguait d’un continuel quivive. Tout en se multipliant pour suppléer à l’absence un peu risquée du maréchal, Montaigne avait donc raison de crier au feu, quand tant de partisans avaient intérêt à le prendre à la gorge , quand il savait surtout combien Matignon était « par trop lent

MICHEL DE MONTAIGNE

et muzard, autant en délibérations qu’en ses effects (1). »

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