‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 59 sur 97 · DOUZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LETTRE

Au maréchal de Matignon (2).

« Monseignur, madamoiselle de Mauriac est apres a faire le mariage du Sr de Mauriac, son fils, aueq l’une des seurs de nions1 2 3’ d’Aubeterre. Les choses sont si auancees, a ce qu’on me rnàde, qu’il n’y reste que l’assistâce de madlle de Brigneus sa fille aisnee, qui est a Leitore (3) aueq son mari. Elle uous supplie très hiiblemât ottroier vn passeport a sa dicte fille et son petit trein pour uenir a Mauriac ; et corne estant son parant , et aiant cet honur d’estre conu de vous, ell’a uolu que ie vous ê fisse la requeste et m’a enuoié vue lettre qu’elle dict estre de monsr d’Aubetterre , ie croi aces mesmes fins. le vous la fois très hüble et très affectionee, si c’est chose qui ne uous apporte desplesir et inportunité. Si non au moins cete cv seruira a me ramâteuoir en uostre souuenance dou me pourroit auoir deslogé et mon peu de mérité et le longtamps qu’il y a que ie n’eus l’honur de uous uoir. Je suis,

» Monseignur,

» Vostre très hüble seruitur ,

» Motaigne. »

De Môtaigne , ce 12 juin (1587).

Au dos , de la main de Montaigne :

A Monseignur

Monseignur de Matignon , mareschal de France.

(1) Brantosme, Œuvres , t. IV, p. 46.

(2) Cette lettre, qui est tirée du Cartulaire de Monaco, a été publiée par M. le Dr Payen dans le n° 3 de ses Documents inédits sur Montaigne , mis au jour en 1855, p. 37.

(3) Leetoure.

Lettre

de Montaigne à Matignon.

12 juin 1587.

Mariage du fils de madame de Mauriac.

Mademoiselle de Brigneux.

Demande

de

passe-ports.

MICHEL DE MO IN TA IGNE

Un très-habile archiviste, M. L. Lapeyre, a communiqué à M. Payen, sur tous les personnages cités dans cette lettre , des informations que lui ont fournies le tome XI du livre de Courcelles et la généalogie de la maison de Taillefer, par Fabbé Lespine. Je vais reproduire ces renseignements.

La mère, madame de Mauriac, appelée, selon Fusage du temps, mademoiselle ,, quoique mariée, parce qu elle n était point de très-haute noblesse, se nommait Jeanne, et était fille unique de Pierre dç Ségur, chevalier, seigneur de Sainte-Aulaye, Pouchat et Montazeau, et de dame Lucrèce de Lachassaigne. Elle avait épousé, le 9 octobre 1556, Antoine de Taillefer, écuyer, seigneur de Mauriac. Or, la femme de Montaigne était une Lachassaigne. De là sa parenté avec madame de Mauriac. Jeanne de Ségur, dame de Mauriac, était encore vivante le 8 novembre 1604.

La terre de Mauriac, commune de Douzillac, appartient au canton de Neuvic, département de la Dordogne.

Le mariage a été accompli le 28 août 1587, entre ïsaac de Taillefer, écuyer, sieur de Mauriac, protestant, né le 2 janvier 1564, et îsabeau Bouchard d' Aube terre , fille de François dAubeterre et de Gabrielle de Laurensanes. Elle était sœur de ce d’Aubeterre, sénéchal du Périgord, dont nous avons parlé page 122.

Mademoiselle de Brigneux, la fille aînée, était Anne de Taillefer, mariée en premières noces à Annet Cotet ou Gothet, écuyer, seigneur de la

MICHEL DE MONTAIGNE

Roque et du Pucli, et en secondes noces, par contrat du 20 novembre 1584, à Jacques, seigneur de Brigneux, en Vivarais, écuyer, gentilhomme de la chambre du Roi de Navarre et gouverneur de Lectoure (1).

La lettre qui va suivre, et qui est aujourd’hui F un des ornements du cabinet de M. le Dr Payen, a subi, avant d’y arriver, bien des vicissitudes étranges. Elle était la propriété de madame la comtesse Boni de Castellane. Cette dame la mit aux enchères en 1834. Guilbert de Pixérécourt, en son temps le Corneille du boulevard du Temple, et F un des plus zélés Bibliophiles et Curieux d’autographes qu’il y eût, avait eu l’imprudence, ne pouvant assister en personne à la vente , de donner à un tiers commission illimitée pour F acquisition de cette pièce. Le prix, poussé à sept cents francs, avait dépassé toutes les prévisions de Pixérécourt; il en prit de l’humeur, et son humeur s’aigrit en défiance. Rien ne fait sourire d’un œil d’authenticité un document autographe comme le bon marché, et vice versa. Parmi les Curieux d’autographes, fort peu connaissaient alors la main de Montaigne, faute d’objets de comparaison. J’en possédais une lettre, mais j’étais à Londres, et Guilbert ne pouvait donc, à ce moment, la confronter chez moi avec la sienne. Quelques habiles consultés déclarèrent ex cathedra qu’un mot interlope dans la lettre en prouvait, sans aller

(1) Voir page 38 des Documents inédits } cités à la page 313.

Histoire de la lettre de

Montaigne qui va suivre

Elle a le tort d’être vendue très-cher, ce qui

la fait trouver fausse.

MICHEL DE MONTAIGNE

Sur

quoi reposai l’erreur.

plus loin, la non-authenticité : c’était le mot passeport , qui, disait-on, était tout moderne. D’une voix, la pauvre lettre fut condamnée comme fausse et fabriquée de tout point.

Luricla præterea fiunt quæcunque tuentur Arquati.

(Lucret., IV, 333.)

L’arrêt était fondé sur une erreur, attendu que ce mot proscrit est plus ancien. Non-seulement il se retrouve dans une autre lettre , non contestée et non contestable , de cet écrivain (le n° ] 2 qui précède) ; non-seulement il se reproduit encore en certaines dépêches du Cartulaire de Matignon; non-seulement enfin on le retrouve dans des livres du temps, dans Pasquier, par exemple, qui écrit au maître des comptes Pelgé qu’à la mort de Montaigne mademoiselle de Gournay traversa la France , sous la faveur de passe-ports , pour aller mêler ses larmes aux larmes de la femme et de la fille de son père adoptif (1); mais ce mot qu’on prétendait inusité, on le lit plusieurs fois dans des lettres de personnages divers qu’on a lues plus haut; on le lit également dans une lettre du cardinal de Lorraine , antérieure de vingt-neuf ans à la lettre en question ; mieux encore, il figure huit fois dans Y Ordonnance d institution des Postes , rendue en 1464, cent vingt ans avant cette lettre, par le Pioi Louis XL

Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goût!

(1) Lettres de Pasquier, t. II, liv. XVIII, p. 384.

MICHEL DE MONTAIGNE

J’ai vu aussi de cette époque de Louis XI des permis, appelés Passe-ports , délivrés et signés auPlessislez-Tours à des montreurs d’animaux (lions, chameaux, dromadaires, etc.), pour les autoriser à circuler dans le royaume de France avec leur ménagerie.

L’arrêt une fois acquis au dramaturge Guilbert de Pixérécourt, madame de Castellane s’empressa, avec une loyauté qu’il faut qualifier de loyauté surprise, de rendre l’argent. Apprenant ce détail, madame Delpech, qui avait fait exécuter un fac-similé de la lettre pour son Iconographie , en fit déchirer les épreuves lithographiques ; et la pierre , à demi effacée, fut reléguée dans un arrière-atelier, je crois même dans une cave. Voici venir M. Payen, qui n’avait point vu la pièce argüée de faux, qui désirait vivement la connaître, et la demanda à madame de Castellane. La comtesse l’avait envoyée au Musée Britannique pour la faire confronter avec ce qu’on y possédait de fauteur des Essais. M. Payen était donc réduit à s’escrimer sur une épreuve à demi effacée de la lettre que madame Delpech lui avait fait tirer avec la pierre déshonorée, on dit même brisée. Gomme les autres, il maltraita la pièce, déclara quelle était bonne quant au fond (personne an fond n’en pouvait mieux décider), mais qu elle était un calque , et encore un calque mal fait. Or, en cette rencontre, tout le monde, y compris la pièce originale qui jouait son rôle hors de la scène, était de bonne foi. On avait contesté à Montaigne, par de mauvaises raisons, le texte de l’autographe. On contestait l’authenticité de la pièce

MICHEL DE MONTAIGNE

La lettre par des raisons tout aussi mauvaises. Ce n’était nulparfaitement lement un calque, ce n’était point une lettre apoaut îentique. crypge ^ c’était une pièce authentique, excellente,

vraiment genuine. On aurait pu s’en convaincre, quand, après la mort de madame de Castellane, la lettre lut de nouveau mise en vente. Mais on était prévenu : il reste toujours quelque chose de la calomnie , et les Curieux , qui trop souvent se confient moins à leur goût qu’aux préjugés des voisins, ne se souvinrent que du mauvais bruit répandu sur la pièce calomniée. Les écailles furent pour les dédaigneux, l’huître pour M. Fayen, qui ne paya que trente francs la pièce payée précédemment plus de sept cents, laquelle ne méritait ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Mais ce qui avait servi à lui livrer pour rien cet écrit de son auteur favori , a laissé à l’écrit même une tache originelle. M. Jubinal a déclaré et imprimé assez à l’étourdie, que c est un fac-similé passablement exécuté , si ion veut , d'un original; mais que ce n est pas i original même , et que, malgré le soin cpion a eu de choisir du papier offrant une apparence de vétusté, le calque s y trahit en vingt endroits, etc., etc. M. Grün, dans son livre sur Montaigne, n’en parle pas mieux. Le bon M. Payen est bien en tout cela pour quelque chose, il le faut reconnaître, puisqu’il est le premier qui ait attaché le grelot avec lequel les autres font écho. L’enfant légitime a peine à reconquérir ses titres.

Voici la lettre :

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