‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 66 sur 97 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Montaigne

accusé

d’égoïsme.

J . J . Rousseau insinue que Montaigne n’a été qu’un faux sincère.

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l’éclat de ses couleurs n’éblouissent pas assez certains esprits pour leur faire oublier ses défauts. L’auteur des Essais fut un voluptueux de la pensée, et nombre d’éminents critiques « aux voluptueux de la pensée en préfèrent les martyrs » . Soit; à chacun sa couronne, inclinons-nous devant Descartes et devant Pascal ; mais n’en savourons pas moins notre Montaigne, et, avec lui, les esprits délicats, les voluptueux de la pensée qui ont été l’ornement et l’honneur du siècle de Louis XÏY, qui déjà sont des anciens et seront toujours des lumières, tant que vivra la langue française.

Tout écrivain qui se prendra pour le sujet de son livre et fera les honneurs de son propre fonds, s’exposera infailliblement à l’accusation d’égoïsme. Montaigne n’y a pas échappé. « Nul, toutefois, disait Rousseau, qui a suivi cet exemple, Rousseau, l’orgueil incarné , qui mit à publier ses turpitudes et ses fautes F amour-propre qu’on met d’ordinaire à les voiler, nul, disait— il , ne peut écrire la vie d’un homme que lui -même. Sa manière d’être intérieure, sa véritable vie n’est connue que de lui. Mais en l’écrivant il la déguise; sous le nom de sa vie, il fait son apologie : il se montre comme il veut être vu, mais point du tout comme il est. Les plus sincères sont vrais tout au plus dans ce qu’ils disent; mais ils mentent par leurs réticences, et ce qu’ils taisent change tellement ce qu’ils feignent d’avouer, qu’en ne disant qu’une partie de la vérité, ils ne disent rien. « Et il ajoute qu’il met « Montaigne à la tête de ces faux sincères qui veulent tromper en

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disant vrai. Il se montre avec ses défauts; mais il ne s’en donne que d’aimables, tandis qu’il n’y a point d’homme qui n’en ait <ï odieux. Montaigne se peint ressemblant, mais de profil. Qui sait si quelque balafre à la joue ou un œil crevé du côté qu’il nous a caché, u’eût pas totalement changé sa physionomie (1)? » Ici, Jean- Jacques, exagère dans sa conjecture et dans l’ application qu’il en fait à Michel de Montaigne, que protège le témoignage de ses contemporains. Montaigne, il est vrai, caresse volontiers ses faiblesses; mais il reste toujours honnête, homme de cœur et homme de droiture, et Port- Royal pouvait seul découvrir quelque chose d’odieux dans ce philosophe si aimant, si humain, si doucement familier, si délicieusement français.

(1) Ces paroles de Rousseau formaient le début primitif de ses Confessions. Le brouillon de ce début existe dans les papiers de Moultou déposés à la bibliothèque de Neufchàtel, et a été publié, en 1850, dans le numéro d’octobre de la Revue Suisse. Il a voulu une ouverture plus solennelle, et il a remplacé celle-ci par la trompette du Jugement dernier et l’évocation de l’Etre Suprême, qu’il adjure de témoigner s’il a été aucun mortel meilleur que lui. Mais pour ne pas perdre tout à fait ce qu’il avait dit de Montaigne, il y est revenu dans le livre X de la seconde partie de ses Confessions : « Je ne sais, dit-il, par quelle fantaisie Rey me pressait depuis longtemps d’écrire les Mémoires de ma vie. Quoiqu’ils ne fussent pas jusqu’alors fort intéressants par les faits, je sentis qu’ils pouvaient le devenir par la franchise que j’étois capable d’y mettre , et je résolus d’en faiée un ouvrage unique par une véracité sans exemple , afin qu’au moins une fois on pût voir un homme tel qu’il étoit en dedans. J’avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne , qui, faisant semblant d’avouer ses défauts , a grand soin de ne s’en donner que d’aimables ; tandis que je sentois , moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore , a tout -prendre , le meilleur des hommes , qu’il n’y a point d’ intérieur humain, si pur qu’il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. » Page 51 du tome III des Confessions , édition de Dalibon.

Exagération

de

Jean-Jacques.

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Quant à Jean-Jacques, le philosophe insociable et misanthrope par humeur, et plus encore par système, qui songerait à le comparer à Montaigne? 11 a eu, je le veux bien, quelques-unes de ces qualités franches et natives qui honorent un caractère : ainsi, nul n’a porté plus haut le désintéressement, nul n’a montré, dans la pauvreté, moins de jalousie contre les gens de lettres favorisés de la fortune; mais c’est aussi le même homme qui, objet de toute la bienfaisance de madame de Warens, l’a déshonorée en ouvrant au publie son alcôve et dévoilant ses faiblesses. C’est le même homme qui, laquais chez la marquise de Vercellis, dérobe un couvert d’argent (il dit un vieux ruban dans ses Confessions ), et se montre assez lâche pour charger du vol une pauvre et innocente fille de service. C’est le même cynique qui associa sa vie à une ignoble servante d’auberge, et qui, à côté des feuilles où il a écrit de si belles pages sur le devoir sacré des mères de nourrir leurs enfants , mit tous les siens aux Enfants trouvés. Qu’y a-t-il dans la vie de Montaigne, le vrai gentilhomme, qui se puisse rapprocher de pareils faits?

Homme public, il s’est montré l’esclave de son devoir, jamais de ses affections. Trempé comme les grandes natures d’élite des meilleurs siècles , taillé au patron d’autres hommes que ceux de son temps, il ne se plaint pas, il laisse dire, il laisse faire, il ne se passionne point; il ne s’abandonne pas si profondément ni si entier à un parti qu’il lui aliène son jugement.

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« Les guerres civiles, dit-il, ont cela de pire que m, 10. les autres guerres, de nous mettre chascun en eschauguette (1) - »

« le me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu’on me trahiroit et assommeroit cette nuit-là, composant auecques la fortune, que ce feust sans effroy et sans langueur : et me suis escrié aprez mon patenostre :

Impius hæc tam culta novalia miles habebit (2) !

Quel remède? C’est le lieu de ma naissance et de la pluspart de mes ancestres : ils y ont mis leur affection et leur nom. »

Comme les Anciens, il avait le culte sacré de la famille. Il adorait la mémoire de son père, et quand il montait à cheval, il se complaisait à porter le manteau qui lui avait appartenu : « Ce n’est point, disait-il, par commodité, mais par delices : il me semble m’envelopper de lui. »

Et cependant , au milieu des tempêtes il reste calme. L’adversité, qui fait baisser les têtes les plus hautes, ne fait pas incliner la sienne, et son espèce de quiétisme politique et religieux est le fruit d’une raison supérieure, de la suprême paix de lame, non de l’orgueil ou de l’indifférence. On dirait qu’il a toujours présent à la mémoire ce beau mot de Lucain :

. Pacem suinrna tenent.

(1) « L’eschauguette, suivant Nicot, est la tourelle où est assise la guette, » c’est-à-dire la vigie, la sentinelle, le veilleur de nuit faisant le guet. Il y en a deux au principal pavillon du château de Montaigne.

(2) Virgile, Ecl., I, 71.

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A travers tous les bouleversements de la transformation sociale, n’est-ce pas un spectacle intéressant, touchant même, que l’attitude de ce sage qui possède un des génies les plus rares de l’ humanité, le génie de la modération et de l’abnégation? Ce Montaigne, qui voulait que les classes de l’enfance fussent « jonchées de fleurs et de feuillees, plustost que de tronçons d’osiers sanglants » ; qui aurait voulu « y faire pourtraire la ïoye, l’Alaigresse , et Flora et les Grâces , comme feist en son eschole le philosophe Speusippus (1) » ; Montaigne, qui à coup sûr n’eût pas été en arrière de la souriante bienveillance d’Anaxagore demandant pour tous honneurs à rendre à sa cendre : « que, le jour de sa mort , on donnât congé aux écoliers (3) ; » cet homme si affectueux et si doux n’a pas montré moins de douceur, de mansuétude, de calme et de constance au milieu des remuements et des convulsions civiles dont tous les partis Font rendu tant de fois victime. C’est ici une redite, mais on ne saurait trop le redire. En résumé, s’il faut reconnaître que sa grandeur est surtout dans les monuments de sa pensée et de son esprit, son honneur est aussi dans l’unité admirable de sa vie, dans l’incomparable

(1) Diogène Laerce, IV, c. J.

(2) Id. , livre II, n° 14.

Anaxagore de Clazomène, en Ionie, mourut à Lampsaque, et ce furent les principaux de cette ville qui le visitèrent un peu avant qu’il mourût et lui demandèrent quels honneurs il voulait qu’on lui rendît. L’usage du congé, à l’anniversaire de sa mort, se perpétua, et durait encore au temps de Diogène Laërce.

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équilibre de ses généreux penchants, dans son invincible sentiment du devoir. Il a été un homme de bien, autant qu’un homme de génie. Philosophe pour lui-même, il n’en était que plus sensible pour les autres. Dans son chapitre : De la liberté de conscience, il a devancé les sévères jugements de la postérité ; il a distingué entre les gens de bien qui suivent la religion et la police ancienne du pays, et ceux qui s’en servent de prétexte pour exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre à tout prix la faveur des princes. La vue du courage d’autrui semble retremper le sien. Ü est molesté par la soldatesque; son château est mis à sac : il ne croit pas avoir plus à se plaindre que le pauvre peuple , le vrai peuple, celui-là qui travaille et ne pille pas, qui a si peu et qui perd tout dans les commotions civiles .

« Regardons à terre, dit-il : les panures gents que 111 > 12

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nous y veoyons espandus, la teste penchante aprez cement. leur besongne, qui ne sçauent ny Aristote, ny Caton, ny exemple, ny precepte; de ceuls-la tire Nature toutsles iours des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides que ne sont ceins que nous estudions si curieusement en Feschole : combien en veois-ie ordinairement qui mescognoissent la pauvreté; combien qui désirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction ! »

« Celuy-là qui fouit mon iardin, il a, ce matin, enterré son pere ou son fiîz. Les noms mesme de quov ils appellent les maladies, en addoulcissent et amollissent Faspreté. La Phthisie, c’est la touls pour

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euls; la Dysenterie, devoyement d’estomach ; un Pleuresis, c’est un morfondement : et selon qu’ilz les nomment doulcement, ils les supportent aussy; elles sont bien griefves, quand elles rompent leur travail ordinaire. Ils ne s’allictent que pour mourir.

Simplex ilia et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est. » (Se-nec. Epist. 95.)

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