‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 65 sur 97 · QUINZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LETTRE

Au Roi Henry IV (1).

« Sire,

Lettre « Celle quil a pieu a vostre majesté mescrire du

au Ro? iierfry! vintiesme de juillet ne ma esté rendue que ce matin,

2 septembre - - — - ? - ; - — - — r - ~~ ; - r-"- ! — ■'-■"TJ

■*590. (1) Trouvée par M. Antonin Macé au tome LXI, folio 102, de la

collection Dupuy, et publiée par lui dans le Journal de /’ instruction publique. Toutes les lettres qui précèdent sont de la main de Montaigne. Celle-ci, comme nous l’avons dit plus haut, est seulement signée de lui. M. leDr Payen, dans ses Documents inédits ou peu connus sur Montaigne , publiés en 1847, a fait de cette pièce un examen très-

MICHEL DE MONTAIGNE

et ma trouué engagé en vne fiebure tierce très violente, populaire en ce pays despuis le mois passé. Sire, je prens a très grand honneur de receuoir vos coin ma ndemens et nay poinct failly descrire a monsieur le mareschal de Matignon, trois fois bien expressément , la deliberation et obligation enquoy jestois de laler trouuer, et jusques a luy marquer la route que je prendrois pour laler joindre en seureté, sil le trouuoit bon. A quoy navant heu aucune responce, jestime quil a considéré pour moy la longueur et hazard des chemins. Sire, vostre majesté me fera, sil luy plaist, ceste grâce de croyre que je ne plaindray jamais ma bource aus occasions ausquelles je ne voudrois espargner ma vie. Je nay jamais receu nul payement des pas que jay employés a leur seruice desquels vostre majesté a heu en partie cognoissance. Ce que jayfaict pour sespredesseseurs , je te feray encores beaucoup plus volontiers pour elle. Je suis Sire aussy riche que je-me souhaite. Quand jauray espuisé ma bource auprès de vostre majesté a Paris, je prendra y la hardiesse de le luy dire, et lors sy elle mestime digne de me tenir plus long temps a sa suitte, elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers.

» Sire,

» Je suplie dieu pour vostre prospérité et santé.

» Vostre très hûble et très obeissâ » seruitur et subiet.

» Môtaigne. »

De Montaigne, ce second de septembre (1590).

ingénieux et très-sensé. Il a contesté quelques assertions mises en avant par M. Macé, tout en lui rendant pleine et entière justice sur sa précieuse découverte, dont on ne saurait trop le féliciter. De pareilles fortunes n’arrivent qu’à ceux qui savent.

MICHEL DE MONTAIGNE

Un

dernier mot sur

Montaigne.

« La lettre est belle, a dit M. Nisard en la lisant; elle est belle, parce qu’elle est un acte. Même chez les écrivains supérieurs, les meilleures pages sont celles où ils écrivent ce qu’ils font. Le Montaigne de cette lettre, ajoutait-il, est le galant homme s’élevant jusqu’à la vertu; et quelle vertu! Le désintéressement, à une époque dont Brantosme a dit que « tout y étoit de chasse » ! Voilà pourquoi cette lettre est si belle. Montaigne fait une chose grande et rare, et il l’écrit avec le sentiment qui la lui a fait faire (1) ».

Je m’arrête sur le parfum de cette belle lettre de Montaigne. Que dire encore de ce noble cœur, qui vient d’y donner une marque de plus de sa merveilleuse nature? Son livre, en non^ promenant à travers lui-même, nous fait faire ce voyage dont parle saint Augustin avant sa conversion, ce voyage à travers toutes les créatures et œuvres de Dieu, au ternie duquel est l ame humaine.

Alors que les prédications furibondes des Génébrard et des Rose jetaient la flamme et le trouble dans le peuple, les écrits de Montaigne, comme ceux de Bodin, comme ceux de L’Hospital, réclamaient la tolérance et la compassion; invoquaient, au nom de l’humanité, l’abolition de la torture; prêchaient la sagesse, la prudence, la stabilité. A ouvrir les Essais au hasard, comme ils ont été écrits, on le surprendra parfois « jetant la plume au vent » , son-

(1) Moniteur du lundi 4 janvier 1864.

MICHEL DE MONTAIGNE. 353

tenant le pour et le contre ; passant successivement par toutes les philosophies : stoïcien de conduite, épicurien de système; sceptique en religion et en morale; s’arrêtant au rationalisme, à la morale purement humaine, si incomplète quand elle ne s’appuie pas sur des principes plus élevés; en un mot, on le verra porté à induire des variations de la raison chez lui et chez les autres, l’incertitude radicale de nos connaissances , sinon de nos convictions ; mais tout à l’heure il aura des professions de foi du plus rigoureux stoïcisme , même des professions de vrai chrétien. A part toute question de doctrine, ce sera toujours un de ces grands esprits, une de ces nobles âmes qui ont combattu pour la bonne cause, celle du bien et de la vérité. Son livre, en résumé, est devenu l’ami et compagnon inséparable des plus honnêtes gens. Il l’est pour l’originalité de la pensée, il l’est surtout encore pour F originalité du style, et l’on peut dire qu’il a été le précurseur de l’esprit des temps modernes, puisqu’il a été le précurseur de Descartes. Montaigne est venu à son heure. A côté de la vie publique livrée aux tempêtes, de la vie morale tourmentée, il s’opérait, au sein même des angoisses politiques et religieuses, un travail de langue auquel cet admirable écrivain a pris sa grande part. La Muse avait alors un miel nouveau sur les lèvres, d’où les mots les plus pittoresques, des mignardises adorables, de fraîches métaphores, de charmantes licences, s’échappaient avec une verve abondante, audacieuse, souvent inculte, toujours virile. Le luxe des nuances de Montaigne,

Il passe par toutes les

philosophies .

Page 1