UN LIVRE
Si poema loquens pictura est, pictura tacitum poeina debet esse (1).
« J’ai remarqué qu’on lit rarement un livre jusqu’au ^uvre” bout avec plaisir, avant de savoir si l’auteur est brun son Spectateur
1 par son propre
ou blond, de caractère doux ou colère, s’il est marié Porlraitou garçon, et d’autres particularités de même importance, qui contribuent beaucoup à l’exacte intelligence de ce qu’il écrit. Pour satisfaire à cette curiosité si naturelle chez un lecteur, je veux que cette feuille et
(1) Cicéron, Rhetor. ad C. Herennium , IV, 28. Ce qui n’est guère que la traduction du mot de Simonide conservé par Plutarque dans son petit ouvrage De la gloire des Athéniens , cli. 3, t. III, p. 424, de la Bibl. F. Didot :
"O 2ip.(ovt$Y)ç xrjv uiv Çtovpacpi'av itoir^iv aitoTuoc-av TrpoffayopsuEi, tyiv Se Çoiypacpav XaXoîiaav.
Son masque portrait.
Un flâneur recueillant les matériaux de ses Mémoires.
362 VOYAGE OU IL VOUS PLAIRA
la suivante servent comme de préface et d’introduction à celles qui suivront, et j’y donnerai un crayon des différentes personnes qui ont part à la composition de cet ouvrage. Or, comme c’est moi qui suis principalement chargé de la direction, du choix, de la correction des articles, je me dois la justice d’ouvrir le recueil par ma propre histoire. »
Ces mots sont de l’écrivain illustre Addison, qui a rendu de si grands services à la littérature anglaise et au hon sens universel. C’est par là qu’il a voulu ouvrir son Spectateur , et poursuivant , il esquisse son portrait sous la figure d’un de ces honnêtes citoyens du monde, grands voyageurs, qui, tout yeux et tout silence, s’écoutent vivre et écoutent encore plus vivre les autres :
. . . egregii mortalem altique silentî (I);
de ces flâneurs qui semblent être sans conséquence, parce qu’ils se taisent; qui s’insinuent et se glissent, fourrent leur nez partout, sont partout à la fois. Tout le monde pose devant eux sans y songer, et sans y songer met la main à leur œuvre. Paraissent-ils, les cercles s’ouvrent machinalement. On leur fait place; ils sont des personnages obligés de la grande comédie humaine. Qui sont-ils? on l’ignore, et personne ne s’en inquiète, tant ils ont l’air naïf, insoucieux et inoffensif. On les souffre , on les aime même, parce qu’ils procurent à ceux qui parlent la satisfaction d’être écoutés, n’imposent à personne la gêne de les écouter
(1) Horace, Sat. II, vi , 58.
PORTRAIT D’ADDISON
à leur tour, et qu’ils ont mine de tout comprendre sans jamais rien désapprouver. Il est en effet de ces hommes , doués à un certain degré du génie de l’abstraction , qui savent tout regarder sans plus s’émouvoir du tracas du monde que la nature, toujours tranquille et belle devant les agitations humaines. On dirait que la sérénité de leur âme prenne quelque chose de l’immutabilité des vérités qu’ils contemplent : tout a beau changer et s’agiter à la surface, les lois éternelles planent paisibles sur cette scène de bruit. Un jour vient , — nous l’avons vu pour Montaigne, aux temps les plus troublés de notre pays de révolutions , — un jour vient où ces hommes font tourner leurs calmes flâneries en observations morales et philosophiques. Ils ramassent leurs cœurs , rassemblent toutes leurs forces , font comme un arrière-ban de tous leurs esprits et du trésor de leurs souvenirs. Leur œil ferme a porté à froid sur toute chose , et pour toute chose , ils ont ce sourire de bonhomie, ce hochement de tète plein d’indulgence et de modération, ce désintéressement de l’expérience devant le bien et le mal, coulant et roulant sans cesse, au branle des passions de rhumanité.
Pour mieux établir son caractère de simple spectateur, assistant au mouvement social et n’y prenant qu’une part toute passive, l’auteur se peint calme dès Le Spectateur
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le sein de sa mere, taciturne et pose des sa naissance. ses vertus