à la mamelle
La gravite de sa conduite, a sa première apparition dans le monde des vivants et pendant tout le temps qu’il teta, commença (il le dit lui-même, sur le rapport de sa mère) par donner une opinion distinguée de sa gravité future, jusque-là qu’il rejeta son hochet
VOYAGE OU IL VOUS PLAIRA
Il porte au collège sa vertu tie taciturnité.
Il la porte dans
le monde.
Ce qu il y a de fictif et d’exact dans
le portrait de l’auteur du Spectateur .
Addison ne sait point causer ; de là
sa taciturnité.
avant l’âgë de deux mois, et ne voulut jamais se servir du corail qu’on n’en eût ôté les grelots. A l’université, il soutient cette réputation; il regarde, il écoute, il enregistre en sa mémoire et se tait. Dans tout le cours de ses études, il n’a point proféré trois phrases, hormis dans les exercices publics obligés. Cependant il a grandi en savoir comme en âge, sans perdre rien de sa taciturnité. Un insatiable désir de connaître l’attire dans toutes les contrées de l’Europe, et un jour qu’il a lu je ne sais quelles controverses de savants illustres touchant les antiquités de l’Egypte, il fait vite le voyage du grand Caire, tout exprès pour prendre la mesure d’une pyramide; et une fois qu’il s’est bien rendu compte de la vérité sur ce point important, il revient dans sa patrie fort aise et particulièrement satisfait.
Or, le Spectateur est une feuille anonyme, et l’on comprend que ce portrait n’est, en somme, qu’un déguisement destiné à piquer et déjouer la curiosité du lecteur. Tels traits néanmoins en sont exacts, d’autres ne sont que jeux d’esprit, d’autres enfin sont des malices à l’adresse de notoriétés contemporaines. Ainsi, le dernier est un sarcasme décoché contre l’orientaliste John Greaves et sa Pyramidographia (1). Mais la taciturnité formait réellement un des côtés caractéristiques du génie d’Addison. Pareil à Descartes, dont tout l’esprit était en lingots d’or et qui n’en avait pas la monnaie, Addison ne se sentait délier la langue qu’à table, en petit comité d’amis indulgents et sûrs. « Un homme, dit la Bruyère, est simple, timide, d’une ennuyeuse
(1) Un volume in-8°. Londres, 1646.
PORTRAIT D’ADDISON
conversation ; il prend un mot pour un autre Lais-
sez-le s’élever par la composition : il n’est pas audessous d’Auguste, de Pompée, de Nicomède, d’Héraclius, » etc., etc., etc. (1). On connaît le reste. Tout le monde sait que cet homme si plein de contrastes, si gauche et si grand, ce dernier des Romains, est le grand Corneille. « La première fois que je le vis, disait Bonaventure d’Argonne , je le pris pour un marchand
de Rouen Sa conversation étoit si pesante qu’elle
devenoit à charge dès qu’elle duroit un peu (2). » — « Il ne faut l’entendre qu’à l’hôtel de Bourgogne » , répétait le grand Condé.
« Un jour, dit l’abbé d’Olivet en une note autographe qu’il a écrite pour Voltaire et que j’ai là sous les yeux, — un jour, pendant que Molière s’habilloit , deux hommes d’esprit entrèrent chez lui et parlèrent avec de grands éloges d’une tragédie de Corneille jouée la veille pour la première fois. Molière les écoutoit sans dire mot. Quand il fut habillé : Eh bien, messieurs, vous croyez donc, leur dit-il, que Corneille est l’auteur de ce que vous avez entendu? Apprenez qu’il y a un petit lutin qui l’a pris en amitié et qui a de l’esprit comme un lutin. Quand il voit que Corneille se met a son bureau pour se ronger les ongles et tâcher de faire quelques vers , alors le petit lutin s’approche et lui dicte quatre vers, huit, dix, quelquefois jusqu’à vingt de suite, qui sont au-dessus de tout ce qu’un homme peut faire. Après quoi, le petit lutin, qui est méchant
(1) La Bruyère, édition de Walckenaer, 1845, p. 469.
(2) Mélanges d'histoire et de littérature, publiés par Dom Bonaventure, sous le pseudonyme de Vigneul de Marville.
Timidité du grand Corneille.
L’abbé d’Olivet rapporte un mot de Moli ère sur Corneille.
Lutin du grand Corneille.
VOYAGE OU I L VOUS PLAIRA
Le même Addison qui a su faire parler Caton , ne sait pas parler pour
son propre compte.
comme un lutin , se retire à quelques pas en disant : Voyons comment le vilain va faire lui tout seul. Corneille fait alors les dix, les vingt, les trente vers de suite, où il n’y a rien que du très-commun, où même il y a souvent du mauvais. Le lendemain, ce même jeu recommence entre le lutin et Corneille. Ainsi se fait la pièce entière. Gardez-vous bien, messieurs, de confondre les deux auteurs. L’un est un homme, mais l’autre bien plus qu*un homme. »
» Voilà ce que j’ai entendu conter à feu Baron, notre Roscius , qui avoit ëtë présent au discours de Molière. Je puis aussi certifier que M. de Mau croix, chanoine de Reims, mort en 1708, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, m’a dit qu’on se levoit au théâtre quand Corneille entroit, comme pour M. le prince de Coudé, et il me l’a dit plus d’une fois (1). «
Le silence prudent d’Addison et son impuissance glacée dans les salons et au parlement peuvent s’abriter sans rougir sous la protection d’un aussi grand nom que celui de Corneille, qui avait tout son esprit en génie. Ainsi, cet Anglais éminent, qui avait fait parler une si belle langue à Caton, ne savait plus parler pour son propre compte, et il eût pu dire, comme, dans une épître à Pellisson , Pierre Corneille disait de lui-même, après le Cid , qui lui donnait tant de gloire :
J’ai la plume féconde, et la bouche stérile.
Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville,
Et l’on peut rarement m’écouter sans ennui Que si je me produis par la bouche d’autrui.
(1) Cette note, qui provient des papiers de Voltaire, poite en tête ces mots de la main de ce dernier :
Abbé JDolivet sur Corneille et le Lutin.
PORTRAIT D’ADDISON
C’est un lieu commun d’ailleurs que le nombre considérable de grands esprits éteints dans la conversation. Une invincible peur du public avait éloigné de la Stérilité
d’I socrate
tribune cet Isocrate , rhéteur attique si éloquent le et de Virgile
. en dehors
style à la main; Virgile, le type enchanteur de la per- de leurs écrits, fection poétique, tombait de l’Empyrée quand il lui fallait s’énoncer devant un tiers, et c’est merveille si le
Ta Marcellus eris , récité par lui devant Auguste et devant Octavie, n’a pas été balbutié. Le bon Nicole, de Port-Royal, qui eut toute sa vie la timidité d’un enfant, était forcé de dire de son ami Troisville, qui parlait comme un livre et qui de la moindre objection lui fermait la bouche dans les discussions : « Il me bat dans la chambre ; mais il n’est pas plutôt au bas de l’escalier que je l’ai confondu. » La Fontaine, lourd, distrait, empêché avec Jean Lapin ou avec les chats de madame de Bouillon, quand on lui parlait politique ou académie, ne retrouvait sa verve et ses grâces qu’en un petit cercle , égayé d’amis et surtout de femmes. Addison ne parlait point , il observait et s’entretenait avec lui-même.
Tour à tour moraliste, critiqué ou censeur, en sa feuille à la fois mesurée, sage et hardie, et ou les articles sont autant de petits essais, il était entré de plain-pied dans le cœur de son sujet. Pour tracer des caractères, pour battre en brèche les vices et les travers dominants, pour appliquer les principes éternels de la morale aux grands intérêts sociaux et politiques, il prend tous les tons et toutes les formes. Tantôt il discute avec un charme simple et enjoué , cette plaisanterie fine et intime, mais à froid et sans gaieté, que
Nicole
n’a de l’esprit qu’au bas de l’escalier.
La Fontaine ne sait causer qu’en petit comité d’amis et de femmes.
Caractère du talent d’Addison dans son Spectateur .
VOYAGE OU JL VOUS PLAIRA
Différence du génie des peuples et par conséquent du génie des langues.
les Anglais appellent humour et qui captive. Tantôt il parle raison avec cette autorité aimable et indulgente en même temps que sévère, qui impose et se fait écouter. Tantôt il manie l’arme du ridicule, de l’ironie et du sarcasme, ou bien encore il emprunte le voile ingénieux de l’allégorie, de la vision et de l’apologue. Plein de sens, de précision, de netteté, de simplicité, parfois de couleur, toujours ferme et indépendant, toujours digne et pur, toujours homme de goût sous toutes les formes, il conçoit avec une raison solide, exécute avec plus de sobriété que d’imagination, embellit avec les teintes attiédies d’une àme plus droite que sensible. Enfin, c’est moins par l’abondance des pensées qu’il se manifeste que par le choix et par l’ordre ; moins par la largeur de vues, par l’étendue de génie que par la délicate et sobre analyse, par la fine discrétion, par la science de détail. Inférieur comme poète à Dryden, à Milton, même à Pope, il est cependant rompu au rhythme poétique, et l’élégance de son langage en prose y puise un charme de plus. Ici, bien entendu, nous n’avons en vue que l’ Angleterre; car, pour le goût de la France, le ton du Spectateur est trop roide parfois, trop formel, trop sut generis, trop anglais pour être goûté de tous, et une traduction de l’œuvre entière aurait couru le risque de ne pas rencontrer un plein succès. En thèse générale, une traduction de tout point acceptable est une œuvre impossible, pour la poésie surtout. L’individualité d’un peuple et, ce qui revient au même, d’une langue est tout aussi incommunicable que l’âme, que l’individualité d’un homme et d’un temps. La nature des facultés, des instincts, des pas-
PORTRAIT D’ADDISON
sions, des préjuges, l’éducation, la foi diffèrent. Vous traduirez la prose d’un récit; mais, sous votre plume impuissante, le sentiment et la couleur poétique s’évaporeront. Vous aurez les mots, mais vous n’aurez, si l’on peut parler ainsi, que l’ombre, que la morte dépouille de la pensée; et alors que le génie du style sera dans certaines finesses, dans certaines allusions, dans le rhythme, dans l’harmonie, vous n’en transmettrez jamais le souffle musical fugitif, le battement de cœur à un idiome étranger. Il faut voir, dans le discours de réception de M. de Lamartine à l’Académie française, un très-beau passage sur l’impossibilité de la traduction exacte des poètes de l’antiquité. Le génie littéraire anglais diffère trop du nôtre. Sa plaisanterie, son humour nous étonne plus qu’elle ne nous agrée. Ainsi, dans ces derniers temps encore, un de nos jeunes hommes de talent les plus versés dans les deux littératures essaya de faire passer en notre langue et d’acclimater les essais charmants d’un des witts, des esprits les plus fins, les plus lestes et en même temps les plus profonds de l’autre côté du détroit, Sydney Smith; il eut peur de sa propre tentative, et comme on n’écrit guère que pour être lu, il renonça à sa traduction. Toute son étude se résuma en deux articles d’une critique vive et serrée, d’une verve exquise, au Journal des Débats , sur le spirituel Anglais.
En Angleterre, le succès du Spectateur avait été immense, et la feuille avait réussi à pénétrer dans toutes les classes. Or, plus la vogue portait au loin cette œuvre d’effet si solide et si salutaire, et plus la curiosité publique s’évertuait à percer l’anonyme der-
On s’évertn à percer l’anonyme de l’auteur