‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 7 sur 97 · ORIGINALITE DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

ORIGINALITE DE MONTAIGNE

Scaliger, Pascal , Balzac , Nicole , Malebranclie le dénigrent.

La Bruyère le venge.

Ses

détracteurs l’avaient déjà vengé en l imitant.

peu sous Louis XIV : c’est le dix-huitième siècle qui a consacré sa gloire universelle.

Scaliger, Pascal et Nicole ne furent pas ses seuls détracteurs, Balzac et Malebranche (1) se montrèrent aussi injustes envers lui. Mais quelques illustres le vengèrent, et La Bruyère nous a donné la clef du jugement des deux derniers : « Balzac , dit-il, ne pensoit pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; le père Malebranclie pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles (2). »

Il n’a pas, disions-nous, joui, de son vivant, de toute sa gloire, comme le cuistre de forte race Joseph Scaliger. Cependant, si l’on établit un parallèle entre Montaigne et la littérature de son siècle, il n’est personne qui lui puisse être opposé et dont les œuvres entières vaillent une bonne page des Essais. L’ordre n eutre point dans son plan, et il est le plus désordonné des écrivains. Il a, dit-on, abusé de la liberté de converser, ce que volontiers je lui pardonne, mais que les pédants ne pardonnent point, quand ce ne sont pas eux qui parlent. Ouvrez cependant

(1) Recherche de la vérité, liv. II, IIIe partie, ch. v.

(2) La Bruyère, dans son livre Des ouvrages de l'esprit, ne nomme, il est vrai, ni Balzac ni Malebranclie ; il dit : « Deux écrivains, dans leurs ouvrages, ont blâmé Montaigne, que je ne crois pas, aussi bien qu’eux , exempt de toute sorte de blâme : il paroît que tous deux ne l’ont estimé en nulle manière. L’un ne pensoit pas assez... l’autre...» Quelques clefs désignent Malebranche et Nicole; d’autres, les deux écrivains que nous avons nommés, et ceux-là nous paraissent avoir raison. Nous avons pour nous M. Sainte-Beuve, qui adopte cet avis dans son Port-Royal.

LE LIVRE DES ESSAIS

son livre au hasard; n’y trouvez-vous pas partout à qui parler? N’est-il pas constamment prêt à entamer avec vous un entretien? Toujours plein, toujours complet, ne commence-t-il pas où vous commencez? ne finit-il pas où il vous aura duit de finir ? On a écrit qu’il était l’homme du monde qui savait le moins ce qu’il allait dire , et qui cependant savait le mieux ce qu’il disait. On pourra objecter encore qu’il est incorrect, même pour son temps. Eh! (pie lui importent les grammaires et les traités didactiques! il est comme l’oiseau qui se sent des ailes. Qu’il ait aussi des inégalités et des sommeils, d’accord; en revanche, F élévation de son âme lui donne, sans qu’il les cherche, des paroles remplies de grandeur. Il a ses accès de sublime éloquence, une langue neuve, pleine, naturelle, sensée, spontanée, pittoresque, la grâce du tour, la fermeté sans roideur, l’amour si français de la clarté, de la franchise d’expression, du mot propre; enfin une sorte d’énergie familière et de bon aloi, inconnue avant lui, et bien supérieure à la verve avinée et bouffonne , â la raison en goguettes de Rabelais. Le caractère de bonne foi qu’il respire s’empare sur-le-champ de la confiance du lecteur. Son bon sens vous saisit et vous persuade, parce qu’il cause et ne professe pas. Jamais de sécheresse, tant son âme est toujours de moitié dans ce qu’il écrit. C’est un maître , et un grand maître. Le dénigrant Pascal le copie et I imite en la plus belle page que lui Pascal ait écrite au livre de ses Pensées. Il est médité par La Lontaine, suivi par Bayle. Le délicat La Bruyère 1 ad-

Supériorité de Montaigne sur sou siècle .

lîeautés de sa langue, quoiqu il n'appartînt pas

à la grande époque du goût.

LE LIVRE DES ESSAIS

Écrivains contemporains de Montaigne.

Son temps est venu.

mire aussi jusqu à l imiter, et Jean-Jacques Rousseau se fait son disciple. Amyot, qui écrivait un français si aimable, si charmant et si naïf, peut-être un peu surfait, n’était quun traducteur. Le Picard Nicolas de Herberay des Essarts, supérieur à certains égards au bon évêque Amyot, n’était aussi qu’un traducteur. La Reine de Navarre, Calvin, de Besze, Charron (un Montaigne ennuyeux), Pasquier, eurent, chacun dans sa sphère, des qualités de grâce, de sens, de finesse et de force. Le mordant d’Aubigné, esprit vif et cultivé, mais enragé de l’antithèse ; poète incisif, théologien inexorable, annaliste hautain et méprisant, partial et prévenu, qui écrit en huguenot outré et en courtisan mécontent, avait gardé quelque chose du foyer d’énergique franchise et de vieille humeur nationale ; mais ce ne sont pas encore là de grands écrivains français, et les génies de premier ordre de ce temps dédaignèrent le plus souvent de dérouiller notre vieille langue et se déguisèrent en latin. Montaigne, un des pères de notre littérature, bien que moins châtié que la plupart de ses contemporains, Montaigne, plume originale, si aucune le fut jamais, est bien autrement goûté de notre temps, parce qu i! est mieux compris. Jadis, on se réglait sur la légèreté de son allure pour le juger, et l’on croyait pouvoir, sans conséquence, prendre avec lui des licences ; tandis que Scaliger, d’ailleurs un grand philologue, qui, dans son temps, a rendu des services considérables aux lettres latines, jouissait d’une telle renommée, qu’on l’ appelait, et qu’il se nommait sans façon lui-même, un océan de science , un

PORTRAIT PHYSIQUE DE MONTAIGNE. 31 abyme cC érudition , un dernier effort de ta nature , un miracle , un dieu ! — Eli bien, ce miracle, cet océan , cet abyme , ce dieu , quelle page de lui le souffle du temps a-t-il laissée surnager dans le grand naufrage? Quelque glose de philologie, grasse encore des doigts des pédants , tandis que le philosophe Montaigne grandit tous les jours dans la renommée. Tant il est vrai qu’une vérité philologique ne vaudra jamais une vérité morale.

Revenons donc à cet aimable Montaigne. Il avait les ailes du poète, mais encore plus l’autorité de la raison; et loin de le chasser de sa république, Aristocle , fils d’Ariston, surnommé Platon à cause de ses épaules carrées, l’aurait recherché pour deviser avec lui sur la sagesse, sous les platanes d’Académus , au bruit égayé des cigales attiques. C’est à la fois un sage et un grand écrivain, sur qui la postérité a ratifié le jugement du cardinal Du Perron. La véritable pierre de touche des grands écrivains, c’est de savoir plaire à tout le monde. Montaigne est de ce nombre. On disait devant Despréaux qu’il suffisait de plaire aux esprits d’élite : « Il faut plaire à tout le monde, » répondit-il. Et de fait, voyez Molière : il est en même temps l’homme de la foule et le régal des philosophes; l’écrivain de ceux qui lisent comme de ceux qui ne lisent pas. C’est qu’il a cette profondeur à laquelle rien n’échappe, ce droit génie, ce bon sens universel , qui se met à la portée fie tous. Voyez également La Fontaine, il est à la fois l’égayement du vulgaire et les délices des esprits les plus délicats. Miton, l’homme à bons mots, une

Montaigne est un sage.

Il faut qu’un écrivain plaise à tout le monde.

32 MONTAIGNE EN FRANÇAIS MODERNE, madame Cornuel en haut de chausses, esprit gai par excellence , devait goûter beaucoup les livres de « liaulte graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre » de Rabelais, parce cpie le curé de Meudon est aussi naturellement gai que Montaigne est naturellement raisonnable. Aussi trouvait-il ce dernier un peu tendu : « 11 n’en faut pas faire son ordinaire , disait-il , mais en user sobrement, comme on boit les vins de liqueur qui sont trop fumeux et qui feroient mal à la tête (1). » 11 savourait donc Montaigne à petits coups, il y revenait souvent, et c’était sagesse. I! faut le louer aussi de ne pas avoir suivi le conseil du chevalier de Plassac-Méré, frère du bel esprit précieux, demisavant et demi-littérateur , qui donna les premières leçons à mademoiselle d’Aubigné, depuis marquise

Ou songe peu cje Maintenon , et n’avait, suivant madame de Sévi-

aie traduire prné et Corbinelli, cru’ un chien de style , — il faut le

en français U 7 1 J 7

moderne. ]ouer de ne pas avoir traduit les Essais en français moderne, sous prétexte de corriger leurs excès d’ archaïsme, insupportables au dix -septième siècle. Ce Méré n’a pas été le seul de cet étrange avis. En 1733, un anonyme, qui a bien fait de se cacher, développa, dans le Mercure de France, le projet d’un pareil travail de trahison; et, en 1822, un nommé Galland eut la même pensée. Il ouvrit, pour tenter d’imprimer ce bel œuvre, une souscription qui ne fut point couverte , et il en fut pour ses frais de prospectus.

(1) Bons mots de M. Miton, dans l’ouvrage déjà cité, t. III, p. 484.

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