ORIGINALITE DE MONTAIGNE
antique, il s’était habitué à penser par lui-même et tirait tout de son propre fonds. Joseph Scaliger, qui redoutait de rien tirer de lui-même, qui toujours compilait, eût probablement approuvé de tout point le livre de Montaigne, ce voyage autour de soi-même, cette sorte de dissection psychologique, s’il en eût trouvé l’exemple dans l’antiquité. Montaigne est son ancêtre à lui-même. Il a tout deviné en littérature et en philosophie. Il est lui, toujours lui; mais encore une fois, lui, en tant que portrait, en tant qu’analyse du cœur, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous.
Voyez le cours des choses humaines! Peut-être est-il de tous nos écrivains celui qui a donné lieu aux jugements les plus contradictoires , et sa réputation universelle a été tardive. A part les admirations de l’illustre savant Juste Lipse, qui I avait surnommé le Thaïes français ; du grand historien Jacques -Auguste de Thou, qui lui avait prédit l’immortalité; du bon critique, du pénétrant et judicieux Étienne Pasquier, qui le lisait avec délices; du cardinal Du Perron, plus parleur que penseur, mais homme d’étude el de savoir, qui appelait son livre le Bréviaire des honnêtes gens , Montaigne n’a pas, comme Scaliger, joui de son vivant de toute sa gloire, et n’a guère été prisé à sa juste valeur par ses contemporains. Sa fille adoptive, mademoiselle de Gournay, avait eu raison de prédire, dans ses Àdvis ou Présents , de 1634, » qu’il n’arriveroit de cent ans au plus, parmy la foule du monde, à son iuste poinct d’estime. » Et de fait, il fut peu lu sous Louis XIII,
Il garde l’esprit français en s’assimilant le génie latin.
Sa popularité a été l’œuvre1 du temps.
Ses
admirateurs contemporains , peu nombreux.