BUSSY- RA BUSH N
L’avocat général Chrétien de La Moignon , marquis de Basville.
Le fils aîné de Bussy.
désigné sous Je nom d’Ariste. Quoique brouillé avec Foucquet, il résista aux dispositions excessives que voulait introduire Colbert dans la poursuite du procès où La Moignon présidait d’abord, mais dont il finit par céder la présidence à Séguier.
Le fils de M. le premier président est Chrétien- François de La Moignon, marquis de Basville, né à Paris en 1644, mort en 1709. C’est à lui que Despréaux a adressé sa sixième épitre. Il était frère de Nicolas, qui fut successivement intendant de plusieurs provinces. Pour lui , il occupait le poste d’avocat général au Parlement de Paris. Le Père Bouhours fait de ce magistrat l’éloge le plus pompeux dans son livre des Pensées ingénieuses des anciens et des modernes (1) :
Ce fils de Bussy dont parle le comte au second paragraphe de sa lettre, n’est pas celui qui devint évêque de Luçon et fut l’ami de Voltaire, mais un fils aîné à qui Bussy avait donné la carrière des armes et qu’il avait placé alors à l’Académie. Il s’appelait Amé-Nicolas de Rabustin, marquis de Bussy, et parvint au grade de capitaine de cavalerie. Il était né le 26 mars 1656. Voici ce qui concerne ce marquis de Rabustin dans l’Histoire généalogique de la maison de Rabustin, manuscrit autographe du comte, existant à la Bibliothèque de l’Arsenal, n° 736. H.
« Amé Nicolas de Rabustin commença sa première campagne en 1676, aide de camp du marquis de Renel, maistre de camp général de la cavalerie légère.
(1) Nouvelle édition. Paris, Veuve de Sébastien Mabre Cramoisy, 1692. In-12, page 252.
BUSS Y-RABUSTIN,
» En 167 7, il fut aide de camp de Louis de Crevant marquis d’Humieres, maréchal de France son cousin .
» En 1678, il fut capitaine de cavalerie dans le régiment de Sibours. La paix ayant esté faicte en 1679, sa compagnie fut licentiée, et il s’attacha particulièrement à la personne de Louis monseigneur le Daufin, jusques à la fin de 1683, que le Roi levant de nouvelles trouppes, luy ordonna une compagnie de cavalerie dans le régiment de Pelleport.
» En 1684, le Roy faisant une grande reforme dans ses trouppes, la compagnie du marquis de Bussy y fut comprise, et luy fut maintenu capitaine reformé dans le régiment du Roi. »
Quant aux Mémoires historiques de Bussy, Bouhours parait les avoir eus en grande estime, car, dans ce même livre des Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes , page 34 , il dit de Bussy : « L’auteur des Mémoires françois qui ne sont point imprimés et qui sont si bien écrits. »
A la page 53, il dit du même : « L’inscription qu’un illustre malheureux mit sous le portrait du Roy dans le temps de son exil, est bien plus raisonnable et plus ingénieuse :
LOUIS QUATORZIÈME ROY DE FRANCE LES DÉLICES ET LA TERREUR DU GENRE HUMAIN
À la page 109, il cite beaucoup d’extraits de lettres du même au Roi , écrites pendant son exil , et il le
BUSS Y-RABÜSTIN.
Bussy - Babustin , homme de lettres , ne veut pas paraître tel.
compare à Ovide : « L’un et l’autre ont mis tout en oeuvre et se sont servis de leur esprit admirablement pour fléchir leur prince. »
Page 122, nouvelles citations de lettres et extraits des Mémoires de sa vie.
Page 133, autres extraits.
Page 221 : « L’homme de qualité qui a eu la destinée d’Ovide se console d’une autre manière et plus solidement à mon gré, bien qu’on ne puisse faire avec plus d’esprit. « Dieu, dit-il, en me donnant la force de » soutenir mes malheurs, me met dans l’esprit un » fonds inépuisable de pensées pour en parler et de « résignation pour les souffrir sans murmure... »
Trop entêté de sa naissance pour ne pas dédaigner de descendre au rôle avoué d’homme de lettres, Büssy- Rabustin n’en regardait pas moins les hommes de lettres du coin de l’œil, les ménageant fort, témoin sa prudente conduite envers Boileau, par peur du pilori des Satires ; il n’en était pas moins un délicat en l’art d’écrire, peseur de diphthongues, amoureux du beau style, travaillant le moindre de ses bidets, habile, à ses heures, à produire de petits vers « bons à mettre au cabinet » d’Alceste. Sa gloire s’est bornée en définitive à écrire en prose avec pureté et netteté, quelquefois avec goût et agrément, toujours avec le ton personnel et satisfait d’un fat incorrigible qui , perpétuellement seul avec lui-même, est toujours avec un flatteur. Tour à tour insolent et bas, le poing sur la hanche devant ceux qu’il croit ses inférieurs, ou à genoux devant la puissance, il n’eut que très-rarement cet art si délicat et si difficile de rapprocher et
BUSSY-RABUSTIN.
familiariser l’esprit et la grandeur par la hardiesse tempérée de grâce, par la finesse badine du tour, cet art charmant que Voiture avait pressenti et dont Voltaire s’est montré le modèle le plus achevé dans le style épistolaire et dans la poésie légère. Mais enfin le vaincu de madame de Sévigné et de madame de Miramion, dont par bonheur nous n’avons pas ici à raconter par le menu l’abominable histoire, a ce mérite qu’il se confesse et se vante, en tout orgueil, de ses écarts, et se montre de la meilleure foi du monde en sa morgue railleuse et son arrogance frisant la sottise, ce qui, à tout prendre, vaut toujours mieux que l’hypocrisie.
L’esprit de madame de Sévigné aiguisait l’esprit de Bussy, et les meilleures lettres du comte sont celles qu’il lui a écrites, de même qu’en lui répondant, la marquise sentait redoubler le feu de sa plume : « Vous êtes le fagot de mon esprit, » lui disait-elle avec son originalité familière. Mais combien, sans s’en douter elle-même, ne lui est-elle pas supérieure ! Combien aussi le comte ne serait-il pas étonné aujourd’hui , s’il pouvait connaître la place où la postérité, à l’exemple de Bayle (1), l’a mis à une si grande distance au-dessous de son adorable cousine ! Madame de Sévigné est une femme de génie, un des plus merveilleux modèles de notre langue, par la grâce, le naturel et la pétillante vivacité, tandis que Rabustin n’est qu’un bel esprit correct, travaillé, un esprit gascon ayant eu la maladresse de ne pas prendre ses lettres de marque en
(1) Œuvres de Bayle, Lettre du 5 décembre 1698. Édit, in-foî., t. IV, p. 776.
L’esprit de madame de Sévigné aiguisait celui de Bussy.
Les femmes les plus honnêtes lui sont dévouées.
naissant en Gascogne ; de se jeter à la tête du Mazarin, qui se bornait à ménager ce qu’il craignait; enfin de n’étudier de l’antiquité qu’ Ovide et Pétrone, et de sacrifier sa fortune et sa vie à la démangeaison de quelques bons mots graveleux ; livrant au pilori du ridicule et du mépris public les femmes légères du grand monde, même les femmes honnêtes, et, qui pis est, s’attaquant en Alléluia à la Reine mère et à l’heureuse laideur de la première maîtresse du redoutable Deodatus. Bussy ne fut cependant pas un homme médiocre. Quand il ne s’agissait pas de lui-même, il jugeait sainement des choses, des hommes et des œuvres de l’esprit. Remplie d’informations littéraires, historiques et anecdotiques, sa Correspondance a de plus le mérite de contenir à la fois la plupart des réponses de ses correspondants et correspondantes : c’est comme une sorte de conversation vivante, comme une suite de veillées des ruelles de personnages souvent considérables du grand siècle. N’eût-elle fourni que les Lettres de madame de Sévigné, de madame de Montmorency, de la marquise de Gouville, de mesdemoiselles d’Armentières et Dupré, du duc de Saint- Aignan et de madame de Scudéry, ce serait une révélation et un trésor inappréciables dont on devrait remercier cet homme, qui ne voulait pas être homme de lettres et qui cependant fut l’un des martyrs de la manie du bien dire (1).
Il est merveilleux comme les femmes, je dis les femmes honnêtes, ont du goût pour ces mauvais su-
(1) Bazin a donné sur lui, dans la Revue (les Deux- Momies , une notice qui est un modèle
BUS S Y- U A BUSTIN.
jets du grand monde; comme ces vipères à l’œillet les égayent et les amusent. Et de fait, voyez comme, parmi ses nombreuses et assidues correspondantes, il comptait de femmes dévouées à sa personne, sans avoir, tant s’en faut , envers toutes un autre genre de reconnaissance. Ainsi, madame de Montmorency, madame de Scudéry, la comtesse du Bouchet, la maréchale de Humières, la comtesse de Fiesque, mademoiselle d’Armentières , morte, en 1712, à quatre-vingts ans, sans alliance, bien qu’elle eût été belle, avaient toujours été pour lui le fruit défendu. Henriette de Conflans, demoiselle d’Armentières, était une personne sévère, austère, religieuse. La marquise de Humières était également aussi pieuse que belle. Son amie, madame de Scudéry particulièrement , que plusieurs , M. Rœderer lui-même, l’auteur du livre assez inexact et paradoxal de la Société polie , ont confondue avec Magdeleine de Scudéry, sa belle-sœur, était la vertu simple et sincère.
Cette madame de Scudéry était une demoiselle de Normandie, qui s’appelait Marie-Françoise Martin Yaast. Le Yaast, dont son pèreportait le nom, est un bourg du département de la Manche, à quelques lieues de Yalognes. Sans fortune et de beauté médiocre, mais fort jeune, elle avait épousé, déjà vieux, le grand pourfendeur Georges de Scudéry, sous le nom duquel avaient paru les romans de sa sœur Magdeleine; Scudéry, le fameux gouverneur de Notre-Dame de la Garde. Elle devint veuve en mai 1667, à l’àge de trente-six ans, n’ayant qu’un fds, à l’éducation duquel elle consacra toute son existence, et qui entra dans les ordres. On voit par ses
Mademoiselle d’Armentières et madame de Humières.
Madame de Scudéry.
BUSSY-R ABUSTIN.
lettres à Bussy, que, sans se soucier d’être savante ni de faire des vers, elle se montrait d’esprit naturel, de sens droit, ferme et délicat, sans faiblesse comme sans coquetterie ; écrivant simplement et vivement , avec un bon fonds d’idées claires et justes, avec des formes correctes, nettes, sages, allant toujours droit au fait : en un mot, directement l’opposé d’une précieuse et de ce que nous appelons, de nos jours, un bas-bleu. Sa correspondance révèle cette élévation, cette noblesse, cette chasteté de goût qui tiennent toujours aux qualités équivalentes de l’àme. L’académicien Charpentier (1) déclare, pour son compte, qu elle écrit aussi bien que sa belle-sœur, et il a raison. Cependant, quoiqu’elle eût sur elle cet avantage d’écrire bien sans écrire pour le public, il n’en serait pas moins paradoxal et injuste de se servir d’elle pour décrier l’auteur de Cyrus , de Clélie et des Conversations , qui vaut mieux que sa réputation comme écrivain et qui était la femme judicieuse, droite et honnête par excellence. Il faut lire parmi les lettres de madame de Scudéry à Rabustin, celle qu’elle lui adresse après la perte de son mari. L’historien des Amours des Gaules n’était guère capable d’apprécier l’élévation et la délicatesse de sentiments d’une telle femme en pareille circonstance. Il s’échappe à la plaisanter sur le pauvre Scudéry et sur les privilèges et franchises du veuvage : — il faut voir comme la digne femme, touchée au cœur, le relève avec une finesse et un tact parfait, qui durent lui servir de leçon, et pourtant,sans blesser un si chatouilleux
(1) Carpenteriana , 1741, p. 383.
BÜSS Y-BABUSTIIN.
orgueil ! Elle avait le don charmant du sourire et des larmes caché sous la raison.
Il n’y a pas de femme belle qui ait été plus célébrée que la laide mademoiselle Dupré , l’amie de C011rart, la Dynamise de Jean de la Forge, et dont on trouve le pompeux éloge dans Rabustin lui-même, dans les Mescolanze de Gilles Ménage, dans la Nouvelle Pandore de M. de Vertron, dans le Parnasse de Titon du Tillet, dans un madrigal latin (le Huet, dans une ode latine de Jean de Verjus, imprimée en tête des Lettres de l’humaniste Roland Desmarets, l’oncle de cette fille célèbre. C’était une femme bel esprit, précieuse dans la bonne acception du mot, spirituelle, enjouée, bien que savante en us. Roland, le frère de l’auteur de la comédie des Visionnaires, Desmarets de Saint-Sorlin, lui avait appris le grec, le latin, l’italien, la rhétorique et la philosophie; et, suivant Bussy, qui l’admirait fort, et, pour nombre de motifs, en était resté auprès d’elle au calme de l’admiration, ('lie parlait également bien quatre langues et passait pour avoir approfondi la philosophie de Descartes, dont elle était enthousiaste : plus qu’il n’en fallait en un mot pour faire une pédante insupportable. Elle ne l’était cependant point, malgré tout ce docte frottis, et son seul travers était une fureur de bouts-rimés, d’acrostiches et de petits vers qui la possédait. Plume taillée à point pour le bon style et en même temps pour les fadaises. Du reste, Bussy-Rabustin n’occupait pas seul sa verve honnête et trop facile ; elle avait aussi un grand commerce de lettres et d’amitié avec mademoiselle de Scudéry et mademoiselle de La Vigne.
Mademoiselle
Dupré.