‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 89 sur 97 · LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ

tions semées çà et là en diverses correspondances de l’époque, qu’elle avait plus de raison et de sagesse que de fortune, et qu’elle était de la familiarité de cette bizarre duchesse de Nemours, dont on a des Mémoires, et qui par son immense opulence, dont elle n’eut jamais la pensée de laisser tomber pour elle les moindres miettes, faisait avec elle un si étrange contraste. Le peu d’amabilité d’un mari indigne d’elle faisait d’autant plus ressortir la sienne ; et Rabustin, dans la tour dorée de son château de Bussy, où il avait placé les portraits en pied de ses amies , peints quelquefois de bonnes mains, avait mis au-dessous de celui de cette femme distinguée cette inscription :

« Digne, non pas d’un homme de plus grande qualité, mais d' un homme plus aimable. »

Il se plaisait davantage aux correspondances des femmes qu’à celles des hommes, parmi lesquels cependant il faut compter les Jésuites Rapin et Boubours, Doin Cosme , et cet abbé de Glioisy si spirituel et si étourdi , qui n’a jamais été majeur, a fait tant de livres et encore plus de sottises. Il faut compter également le duc de Noailles, le comte de Guiche et ce maître fou de comte de Gramont , qui soutenait une partie de cartes avec un piquet de cavalerie , avait un si spirituel acolyte dans la personne de Matta, de la maison de Bourdeilles, et qui a dit lui-même assez de bons mots pour que son beau-frère Hamilton n’ait pas trop eu l’air de lui en prêter.

On possédait donc déjà des lettres de madame de Sévigné, données dans les Mémoires et dans la Correspondance de Bussy, quand voici venir, en 1 734 et 1 737,

L’abbé de Choisy et le comte de Gramont.

Lettres de madame de Sévigné.

510 LA MARQUISE DE SÉV1GMÉ.

Je chevalier Denis Marius de Perrin, qui, sous les yeux de madame de Simiane , publie en six volumes le premier grand corps de correspondance de l’inimitable épistolaire, et qui, soit scrupules de religion, scrupules de société ou pruderie , soit inexplicable caprice de la petite-fille de madame de Sévigné, réduit, morcelle, interpole les lettres, dans ses éditions successives, comme la comtesse de Dalet avait mutilé les œuvres de son père. Ainsi, l’édition de 1756 est en apparence beaucoup plus riche par le nombre des lettres ; mais les mutilations, les altérations de puriste, y sont infiniment plus considérables. Il est piquant de comparer les textes entre eux, et en définitive de contrôler le tout par les originaux qui tombent de temps à autre dans les mains des Curieux. On a le plus souvent peine à comprendre les motifs de ces mutilations impies, parfois de la dernière absurdité.

Ses éditeurs. On ne saurait dire absolument que les éditeurs qui ont suivi, jusqu’à M. de Monmerqué, aient tous manqué de sagacité; mais quel usage en ont-ils fait? Quelle critique ont-ils montrée? Se bornant à peu près à se copier les uns les autres, Thiriot, La Harpe, l’abbé de Yauxelles , Grouvelle , Gault de Saint-Germain, n’ont reproduit que le texte et le plus souvent les fautes de l’arrangeur Perrin, sans pousser à la recherche des

Monmerqué. originaux pour le contrôler. Enfin le chercheur Monmerqué vint, dont la curiosité infatigable donna son édition de 1818, et ouvrit si bien la voie aux travaux qui se font de nos jours sur la marquise. Depuis lors, il est vrai , grâce à la recrudescence des études sur le siècle de Louis XI Y, traité déjà comme une seconde

LA MARQUISE DE S É VIGNE, antiquité, tout le monde littéraire a travaillé sur ces lettres ; mais le bon esprit de Monmerqué avait suivi le mouvement, profité de tout, pris son bien partout où il l’avait trouvé. Et c’est ainsi qu’il a rendu plus facile la tache de ses successeurs, en indiquant les faux pas qu’il avait faits et les mettant en garde contre ceux qu’il aurait pu faire encore;

Ce n’est pas, à tout prendre, qu’il n’eût d’abord suivi les textes primitifs de Perrin; mais il était plus que d’autres entré dans la signification historique de ces lettres; mais, pour découvrir des originaux et en contrôler les vrais termes, il avait fouillé souvent avec bonheur tous les cartulaires. Il restait à faire beaucoup encore. Ouvrez, par exemple, toutes les anciennes éditions, même celle de Monmerqué, et vous trouverez, lettre du 5 novembre 1684 , ces mots devenus célèbres : « C’est une petite pointe de vin qui roussille et réjouit toute une âme. » Roussiller était un vocable inconnu au Dictionnaire de l’Académie française ; mais madame de Sévigné avait parlé , et le Complément du Dictionnaire, qui devance l’édition nouvelle dans la consécration des mouvements de la langue, ne pouvait manquer de réparer la lacune et de donner le sens de ce mot sanctionné par l’usage d’un écrivain tel que la marquise. Il attribua donc au mot le plus beau sens du monde, il en fit une sorte de synonyme de roussir , employé figurément. Tout à coup l’original me tombe sous la main, grâces à M. Cuvillier-Fleury, et j’y lis, aussi clairement écrit que possible : « c’est une pointe de vin quireueille (réveille). » Et voilà comme on écrit l’histoire, et comme le savant Dictionnaire en est pour ses frais.

Etrange faute de lecture on.

d'impression qui a

les honneurs du

Complément

au

Dictionnaire

de l’ Académie française.

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