BALZAC ET VOITURE
Balzac et Voiture.
Ce qui s’est remarqué de Malherbe, ce qui s’est remarqué de Bussy-Rabustin et de madame de Sévigné peut s’appliquer à vingt autres épistolaires, sinon à tous. Gela eût pu s’appliquer également à Balzac et à Voiture. D’un certain nombre de lettres que je possède de ce dernier, pas une n’est conforme à l’édition qu’en a donnée son neveu Martin de Pinchesne, et assurément ces lettres ne sont pas pour gagner à leur transformation. Nous y reviendrons, texte en main, dans le cours de nos Causeries. Eli! qu’importent, dira peutêtre le gros public, qu’importent ces idoles vermoulues des belles ruelles , ces raffinés du Pbœbus précieux : Balzac, Voiture, Magdeleine de Scudéry, le chevalier de Méré, Benserade et le reste; à quoi bon? modes du temps passé ! Nous sommes à mille ans de l’époque où toute la France se partageait, pour deux méchants sonnets , en Uranistes sous la bannière de la duchesse de Longueville ; en Jobelins , sous le drapeau du prince de Coudé. — A la bonne heure, mais encore faut-il connaître ces aimables diseurs de riens, pour apprécier l’époque qui avait le temps de les si bien accueillir. Je soupçonne que beaucoup de ceux qui en parlent n’ont pas pris la peine de les lire. Saumaise appelait les livres de Balzac des sottises harmonieuses, il avait tort, car il y avait autre chose que des paroles. C’est par lui, c’est par Voiture qu’a commencé notre littérature classique. Le premier avait donné à la langue du nombre et de l’élégance; le second en a indiqué les finesses; Descartes l’a affermie; Biaise Pascal l’a fixée.
On sait comme ont été scandaleusement interpolées
JEAN RACINE. 513
les lettres si précieuses de madame de Maintenon, dont M. Lavallée rétablit le texte. Il n’est pas jusqu’au pieux Louis Racine qui n’ait çà et là quelque peu supprimé ou modifié dans la correspondance du grand Racine, son père, soit scrupule de famille, soit déférence pour des personnages vivants. C’est à dessein, je le soupçonne, qu’il n’a donné qu’à moitié la belle lettre à M. de Bonrepaus, que nous allons reproduire tout entière, et dont la fin est toute parfumée de jansénisme.
Toujours présent à son esprit et à son cœur, Port- Royal se mêlait à sa vie entière , à ses tendresses les plus intimes de la famille. Il recherchait avec passion la société de ces messieurs; et alors que M. Le Maistre, que M. de Sacy, M. Hamon, M. Nicole, ses maîtres et ses amis, eurent cessé de vivre, ils lui étaient comme autant d’anges gardiens et domestiques. Il vénérait le grand Arnauld à l’égal d’un Père de l’Église; et quand son fils était parti pour l’ambassade de? Hollande, sous M. de Bonrepaus, il lui avait exprimé le regret qu’il n’eût pu voir, en passant, le célèbre Quesnel, qui s’y était réfugié avec Antoine Arnauld. Sa fille cadette, qui fit profession à Melun, l’eût faite à coup sur auprès de sa tante, à Port-Royal, si depuis longtemps les persécutions n’eussent interdit au monastère des Champs de recevoir religieuses , pensionnaires ni novices. Luimême enfin s’était constitué, à Versailles, le chargé d’affaires en titre de l’ancienne communauté, comme pour expier ce moment d’oubli où, dans sa jeunesse, d avait écrit contre ses anciens maîtres les vives Réponses aux Imaginaires . Sa bourse était celle des bonnes reli- TOME m. 33
Jean Racine.
Ses
prédilections
pour
Port- Royal.
JEAN RACINE
gieuses, leurs prières étaient sa consolation et sa force. « Vous avez quelque raison, écrivait-il à son fils, d’attribuer l’heureux succès de votre voyage par un si mauvais temps, aux prières qu’on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien ; mais votre mère et vos petites sœurs prioient tous les jours Dieu qu’il vous préservât jut accident, et on faisoit la même chose à Port-Rr » En 1695 , il fit auprès du fougueux archevêque de Paris, le dissolu Harlay de Ghampvallon, de vives démarches pour en obtenir, en faveur des saintes filles, le supérieur qu’elle désiraient. Ce fut encore pour complaire à l’abbesse , mère Agnès de Sainte- Thècle, sa tante, qu’il avait essayé de sauver la communauté, en rédigeant le beau Mémoire qui fut présenté à l’archevêque et fut l’occasion de la composition de l’Histoire abrégée de Port-Royal, écrite en 1698. il est On ne peut pas dire, il est vrai , qu’il fût un janséniste
Janséniste . . ...... , .
<ie cœur. dogmatique, mais il était janséniste par tous ses souvenirs, par toutes ses affections. Dans sa lettre à madame de Maintenon , où il se justifie de l’accusation de jansénisme dont il se croyait l’objet auprès du Roi, il se trompait sur les véritables causes de sa disgrâce, ou bien son excessive et inquiète sensibilité se les exagérait, tant les âmes tendres ont accoutumé de tourner tout contre elles-mêmes ! La cour avait bien pu secrètement tenir compte des» liaisons suivies de l’ancien élève de Port-Royal avec les Jansénistes, à cette époque où l’athéisme, aux yeux du Roi, n’était que péché véniel auprès du jansénisme: Mais Louis XIV avait vu surtout avec déplaisir qu’un homme de lettres se lut mêlé de rédiger un Mémoire sur les taxes et sur les
Jean Racine a M. de Bonrepaus.
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JEAN RACINE
maux du peuple. De là cet accueil sourcilleux fait par lui à Jean Racine : « Parce qu’il est poëte, croit-il donc être ministre? » avait dit Louis XI Y.
Voici la lettre de Racine à l’ambassadeur de France en Hollande, auprès duquel il avait placé son fils aine. Cette lettre est tronquée dans toutes les éditions :
« A Paris, le 28 juillet 1693.
« Mon absence hors de cette ville est cause, Monsieur, que je ne vous ay point escrit depuis dix jours. Il s’est pourtant passé beaucoup de choses très dignes de vous estre mandées. M. de Luxembourg, après auoir battu un corps de cinq mille cheuaux commandez par le comte de Tilly , a mis le siège deuant Huy dont il a pris la ville et le chasteau en trois jours, et de là a marché au prince d’Orange, avec lequel il est peut estre aux mains à l’heure qu’il est. Monseigneur a passé le Rhin, et s’estant mis à la teste d’vne armée de plus de 66 mille hommes, a marché droit aussi au prince de Rade , en intention de le chercher partout pour le combattre, et de l’ attaquer mesme dans ses retranchemens, s’il prend le party de se retrancher. Mais ce qui a le plus réjoui tout le public, c’est la déroute de la flotte de Hollande et d’Angleterre, qui est tombée, au cap S Vincent, entre les mains de Mr de Tourville. J’entretins, hier, son courrier, qui est le Chevalier de S‘ Pierre , frère du comte de S Pierre , lequel fut cassé il y a deux ans. Je vous diray en passant qu’on trouve que Mr de Tourville a fait fort honnestement d’envoyer dans cette occasion le Gher de S* Pierre , et on espere
Lettre
de
Jean Racine à M.
de Bonrepans.
28 juillet
JEAN RACINE
que la bonne nouuelle dont il est chargé fera peut estre restablir son frere. Quoy qu’il en soit, la flotte qu’on appelle de Smyrne a donné tout droit dans l’embuscade. Le vice-amiral Rouk qui l’escortoit, d’aussi loin qu’il a descouuert nostre armée n anale, a pris la fuite, et il a esté impossible de le joindre. Il auoit pourtant 26 ou 27 vaisseaux de guerre. Les pauures marchands se voyant abandonnez, ont fait ce qu’ils ont pu pour se sauuer. Les vns se sont échouez à la coste de Lagos, les autres sous les murailles de Gadiz, et il y en a eu quelques trente six qui ont trouué moyen d’entrer dans le port. On leur a brûlé ou coulé à fond quarante cinq nauires marchands et deux de guerre, et on leur a pris deux bons vaisseaux de guerre hollandais tous neufs de 66 pièces de canon, et vingt cinq nauires marchands sans compter deux vaisseaux Génois, qui estoient chargez pour des marchands d’Amsterdam, et dont le Gher de S. Pierre qui est venu dessus jusqu’à Roses, estime la charge au moins six cens mille escus. On ne doute pas qu’une perte si considérable n’excite de grandes clameurs contre le prince d’Orange , qui auoit tousjours assuré les Alliez que nous ne mettrions cette année à la mer que pour nous enfuir et nous empescher d’estre brûlez. Le Gher de S. Pierre a rencontre Mr le Comte d’Estrées à peu près à la hauteur de Malgue et prest à entrer dans le Destroit. Le Roy a esté très aise de cette nouuelle, que l’on a sceuëe d’abord par vn courrier du Duc de Gramond et par des lettres de marchands. On parle fort icy des mouuemens qui se font au pais où vous estes, et il me paroist qu’on en est aussi fort content par auance.
JEAN RACINE
« Nous soupasmcs hier Mr de Gauoye et moy eliez Partie inédite
il i de la lettre.
Madame la Comtesse de Grainond avec Madame de Qiiailus toute brillante de jeunesse et de beauté. Mr. Despreaux et Mr. de Valincour, dont vous connoissez le respect pour vostre personne vinrent nous joindre. J’ay eu vue sensible joye a voir combien vous estes honoré dans cette maison ou vous estes en réputation d’estre vn des plus honnestes , vu des plus aimables et plus polis hommes du monde, du commerce le plus agréable et le plus seûr. On mentionna quelques traits fort beaux de vos ambassades qui ne sont pas pour vous nuire auprès de Sa Majesté. Vostre amie Madame de La Fayette nous a esté d’vn bien triste entretien. Je n’auois malheureusement point eu l’honneur de la voir dans les dernières années de sa vie. Dieu avoit jeté vne amertume salutaire sur ses occupations mondaines; et elle est morte après avoir souffert dans la solitude, avec une piété admirable, les rigueurs de ses infirmitez, y ayant esté fort aidée par Mr l’abbé Du Guet et par quelques vus de Messieurs de Port-Royal , qu’elle auoit en grande vénération , ce qui a fait dire mille biens d’eux par madame la Comtesse de Gramond qui estime fort Port-Royal, et ne s’en cache pas. Le Roy demeurera encore quelques jours , peut estre plusieurs semaines , a Marly, où je retourne ce soir. Je suis avec vn profond respect, Monsieur, vostre très humble et très obéissant seruiteur.
» Racixe. »
Tous les grands écrivains des siècles expirés, ceux du siècle de Louis XIV comme les autres, ont payé
JEAN RACINE
Intérêt
de la correspondance de Racine et de Boileau.
cher ce qu’on croit que la gloire leur a donné. Dans la correspondance de ce bon grand homme, le Raphaël des poëtes, avec Despréaux, « la raison incarnée », comme l’appelait Matthieu Marais , correspondance unique, si curieuse, si digne, si touchante, ou l’on goûte avec autant de surprise que de plaisir le ton de modestie, de réserve, de révérence et de tendre respect mutuel qui jamais ne se dément dans une si vieille amitié, on peut suivre tous les efforts héroïques de Racine,, toutes ses sévérités pour amener ses œuvres au degré de perfection où il les a laissées. Oui n’aime point Racine n’est pas digne d’admirer Sophocle ni Euripide. Nul génie n’a été mieux que lui adapté à son époque; et ce rapport merveilleux de fini , de proportion et d’harmonie avec le juste moment de son siècle, un peu trop pompeux, mais digne, mais noble et amoureux de la forme et du grand , constitue l’une de ses principales beautés .
Il avait l’habitude d’annoter ses livres, et j’ai vu un Platon grec tout chargé de commentaires de sa main. Dans sa première jeunesse , il avait fait une traduction du commencement du Banquet, que nous connaissons, mais qu’il n’avait nullement destinée à voir le jour. Il sentait tout le prix d’une bonne traduction; et lui, qui avait, ainsi que le fait remarquer Louis, une si admirable attention à rappeler à son fils aîné ce qu’il devait à Dieu , à sa mère , à ses sœurs , lui rappelait aussi ce qu’il devait de respect aux maîtres de l’antiquité. Avec quelle modestie, alors que l’enfant le consultait sur le sens d’une parole de quelque ancien, il différait à donner son avis, ne voulant pas hasarder au pied levé une traduction. Ce respect de Jean Racine pour les génies
JEAN RACINE
classiques et pour la jeunesse Je son fils est un des caractères de ce grand esprit qui mettait en tout son cœur, son âme, sa réserve et sa raison.
J’ai vu aussi deux volumes des Essais de Nicole et un d’Antoine Arnauld chargés, aux marges, de notes du grand Racine. Ces notes, fort nombreuses et d’une écriture très-menue, m’ont semblé avoir été rédigées pour R éducation de ses filles, car leur nom y était glissé. J’ai eu également sous les yeux un certain nombre d’autres livres, même de ceux qui semblent le plus éloignés de la voie poétique et historique où il était engagé, annotés de sa main. Un Dexter était noirci de ses notes critiques h côté d’un Davila commenté de sa plume. Il y avait aussi des feuillets d’extraits grecs des Pères sacrés, surtout de saint Chrysostome et de saint Basile, dont il admirait l’élégante et sublime grécité. Il lisait d’ordinaire la plume à la main, et tirait des extraits. On a conservé un de ces extraits autographes, demeuré encore inédit, et qu’il est bon de garder comme un souvenir de la manière dont ce grand homme faisait ses lectures.
C’est un ouvrage de Huet qui en a fourni la matière. Il a pour objet l’accord de la Raison et de la Foi , et il a pour premier titre : « Questions d’Aulnay, » du nom de l’abbaye d’Aulnay où il a été composé (1). Fléchicr louait dans ce livre l’érudition et la politesse du langage , et il n’y avait guère que cela à y louer.
Voici ce qu’il écrivit à Huet, après avoir reçu son livre :
Éludes sévères de Racine, qui lit tout la plume à la main.