TOME III
CONCLUSION
Elle a tué la miniature et la gravure,
personne 11e voudrait s’y prêter, car elle rend plus laid que nature. C’est le bon marché qui l’a popularisée. Elle fait fureur dans le monde entier, grâce à la mode des albums. C’est, en effet, un joujou tout joli r tout coquet, tout aimable, qu’une assemblée jetée là en un clin d’œil dans un livre, d’un simple coup de rayon solaire; mais le résultat définitif de l’œuvre est que la mécanique hébétée a tué l’art en habituant aux à peu près. La miniature, qui a produit de si délicats chefs-d’œuvre, a dû jeter ses pinceaux, et certes la photographie ne les a pas retrouvés. Le grand art de la gravure au burin , déjà touché par la molle lithographie qui lui est si inférieure cette gravure légitime qui multipliait les chefs-d’œuvre de la peinture, avec les magnifiques effigies des grands hommes, et les transmettait aux siècles, en feuilles durables; la gravure, une de nos gloires, qui rendait l’étranger notre tributaire, est aux abois, et tantôt s’en va mourir. Il ne reste plus qu’un petit bataillon sacré, groupé autour du grand artiste Henri quel-Dupont. Cherchez donc aujourd’hui des graveurs pour illustrer vos livres , pour traduire les dessins de vos Eisen, de vos Cochin , de vos Grave lot , de vos Saint- Aubin, de vos Moreau, si vous en avez, et je vous défie de trouver, pour y suffire, assez de burins un peu habiles. Il faudrait en former de nouveaux. Or, les artistes ne s’improvisent pas : il leur faut le temps et la constance dans les encouragements. En voici un frappant exemple : un homme de goût a voulu reproduire par la gravure , pour une édition magnifique et définitive des œuvres d’Alfred de Musset , les spirituels
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dessins du charmant artiste Eugène Lami, que nous avons tous admirés au Salon , il n’a trouvé de burins que chez le ferrailleur. C’est de même à Londres, où la vignette, aujourd’hui morte, a jeté jadis tant d’éclat sous la direction des Stothard, des Smirke, des Westaü et autres illustres. Au lieu de graveurs, que vous offrira-t-on? Des acquo-fortistes peut-être; à la bonne heure, c’e$t une ressource. Mais on vous offrira surtout des photographes. Or, la photographie porte en elle-même les éléments de sa destruction, des agents chimiques qui se combattent d’une façon latente et continue, et qui finiront par ne plus vous laisser du produit de ces œuvres immortelles de la machine qu’un nuage incertain ou du papier blanc. La science, dans ses infatigables efforts, réussira, un jour ou l’autre, à corriger, par l’emploi du carbone dans la photographie, le défaut de durée; mais je parle de l’état présent, qui est déplorable. Et d’ailleurs, fûtelle aussi durable qu’elle l’est peu, elle n’en restera pas moins une mécanique bête, menteuse, ennemie de l’art intelligent qui raisonne, choisit et résume. Sans rappeler son impuissance à reproduire d’une façon durable les couleurs et les nuances, que sont ses portraits grands comme nature? Des cadavres, les veux ouverts. Ils contre-épreuvent avec une niaise minutie les moindres plis de la peau, les moindres taches, les moindres verrues, sans oublier un poil et un cheveu. Mais la physionomie, mais l’âme est absente! Ce je ne sais quoi du souffle d’en haut, ce je ne sais quoi du cœur, que le pinceau de génie sait fixer sur la toile , la photographie y demeure étrangère. Un peu de reflet
photographie
porte
en elle-même les éléments de
sa destruction.
CONCLUSION
Minuties des peintures de Denner.
du soleil , un peu de collodion, voilà ce quelle offre à son modèle. Le métier ne sera jamais l’art. Le peintre anglais Northcote s’émerveillait devant des portraits de l’école naturaliste, devant ces ressemblances littérales à faire crier les enfants et aboyer les chiens. Tant pis pour Northcote, homme ingénieux, mais seulement ingénieux, dont le temps est passé, et dont tout l’esprit s’est éteint en découpant des imageries tirées de ses cartons de dessins. Les palettes les plus médiocres obtiennent aussi de ces triomphes. Mais les artistes voient de plus haut. Pour eux, encore une fois, la vraie vérité, si l’on peut s’exprimer ainsi, est dans la vie de l’âme. Ils font palpiter la chair. Ils mettent la pensée au front, dans les yeux et sur les lèvres. La minutie qui compte les poils de barbe et les rides n’est que la puérilité d’un art myope, secondaire. Qu’est-ce que la curiosité de Denner le myope à côté du grand caractère des Raphaël, des Titien, des Velasquez, des Rubens, des Rembrandt, les dieux de l’art? Et, pour en revenir aux livres, voyez, quanta la durée, l’édition bijou d’Horace, donnée par Firmin Didot en 1855; ce petit chef-d’œuvre typographique est semé de photographies microscopiques exécutées sur les dessins pleins de charme de Barrias et de Bénouville : les teintes baissent et s’effacent en partie. Voyez encore la belle édition de Schiller, publiée à Vienne avec des dessins photographiés. Encore un peu de temps, et les dessins seront des ombres. Pardonnez à un ancien , toujours un peu laudator temporis acti, de se récrier contre le siècle du progrès, quand ce siècle recule au lieu de travailler pour l’avenir.
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» Tenez, transigeons : —
» Vous ne tous inscrirez pas contre le proverbe : Dismoi qui tu hantes et ce que tu lis, je te dirai qui tu es. Eli bien , je vais donner la clef de mon Cabinet d’étude et de curiosités où ma vie s’écoule et où je relis, au milieu de mes dessins, de mes gravures et de mes manuscrits. Qu’on entre et qu’on juge. Gela vaudra mieux que tous les portraits. »
Les livres, au quinzième siècle, étaient encore des raretés de liant prix, et c’est avec les pierreries, les joyaux et lès reliquaires qu’on les trouve confondus dans les inventaires du temps. En revanche, au dixseptième, les bibliothèques furent de mode, grandes ou petites, et devinrent comme partie obligatoire d’un mobilier de bonne maison. L’oncle du grand ministre de Lionne, le fameux surintendant des finances et négociateur Abel Servien , qui aurait pu lire de l’œil qui lui restait, se serait cru déshonoré s’il ne se fut pourvu de livres avant de mourir : «Que dirait-011 de moi, s’écriait-il devant Ménage, si l’on ne trouvait une bibliothèque à mettre dans mon inventaire (1)? « A coup sûr, le Bourgeois Gentilhomme aurait eu la sienne, si sa femme et si Nicole lui en eussent laissé le temps. Les acteurs avaient la leur, et je trouve, dans un vieux livre du règne de Louis XIY, publié par l’abbé Bordelon, que le fameux comédien de La Grange, autrement nommé Beauvarlet, de la troupe de Molière, avait la
(lj Ménagiana. Veuve Delaulne, 1729. T. II, p. 40.
II est curieux d’ajouter qu’à force de marchander sur les prix, il finit par mourir sans bibliothèque.
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sienne. Il était d’Amiens. Lui, et un frère qu’il avait, voyant que leur tuteur les chicanait, se firent comédiens en différentes troupes. Après la mort du tuteur, le frère de La Grange quitta la comédie et alla prendre le soin de son bien (1). La Grange annotait ses livres, et Bordelon ajoute : « J’ay eu encore de la Bibliothèque du même comédien les œuvres de feu M. de Corneille. Il avoit écrit, à la fin de quelques-unes des pièces de cet illustre poète, cette belle pensée de M. de Saint- Evremond :
» Corneille seroit au-dessus de tous les tragiques de l’antiquité, s’il n’avoit été fort au-dessous de Juy en quelques-unes de ses pièces. Il est si admirable dans les belles, qu’il ne se laisse pas souffrir ailleurs médiocre. Ce qui n’est pas excellent en luy semble mauvais ; moins pour estre mal, que pour n’avoir pas la perfection qu’il a su donner à d’autres choses. Il préféroit Bodogune à toutes ses pièces; et le public, Cinna. »
Cette pensée de Saint-Évremond rentre dans celle de Molière, rappelée plus haut à Voltaire par i’abbé d’Olivet (page 365).
Nous n’en sommes plus au quinzième siècle. Les livres sont dans le goût général ; ils sont communs pour qui ne cherche pas exclusivement les curiosités, les éditions épuisées , les exemplaires de remarque , les reliures précieuses des grands Bibliophiles. Qui veut
(1) Diversité s curieuses en plusieurs lettres, augmentées d'une lettre pour servir de response aux sieurs Gacon et De V Homme, Amsterdam, André de Hoogenhuysen , 1699. T. I, p. 220.
C’est un livre en deux volumes in-12, très-eurieux , qui comprend beaucoup de fadaises et de bonnes choses.
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lire trouve à lire , et les cabinets de lecture , inconnus nu siècle dernier, ne sont pas rares. Que lit le public? Quelques bons ouvrages peut-être, et bien plus encore, de ces rapsodiesque Ménage eût jetées parles fenêtres, comme le curé et la nièce de Don Quichotte jetaient celles de la librairie du bon chevalier! Mais enfin le choix d’un Cabinet peint son bomme. Libre de juger le Curieux par le sien , qui pourrait bien n’être pas à la mode dans toutes ses parties. Son verre n’est pas grand, mais il est de ceux qui boivent dans leur verre. Il y boit à ses heures, prenant son temps pour se complaire, sans se soucier de répandre ou de ne pas répandre. Aussi, chemin faisant, ne manquera-t-il pas, grâce au bénéfice de son titre, de s’échapper en digressions : c’est son humeur; mais qu’importe, cher et bienveillant Lecteur, pourvu qu’il vous revienne?
« Vous avez bien fait , lui dit l’un , de citer vos auteurs et de renvoyer aux sources : il est honnête de toujours prouver ce qu’on avance.
— Eh ! qu’avons-nous affaire de toutes vos preuves et citations? dit un autre.
— A qui entendre?
Est -ce que des citations à leur place n’ont pas leur prix? Rappelez- vous donc ce prédicateur de Saint-Bénigne de Dijon, qui prêchait, au Carême, les saintes austérités de la Foi dans la plus belle langue française et attirait toute la ville : voilà qu’un beau ]Our, montant en chaire, à peine avait-il un auditoire. C’est que, dans l’église voisine, un prédicateur rival, qui émaillait son petit français d’innombrables citations latines, avait par cela même conquis toutes les femmes
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et fait déserter Saint-Bénigne par ses ouailles. Vite notre prédicateur appelle à son secours son Despautère et la Vulgate : il ourdit et brode son français d’un semis de latin; les fidèles charmés accourent de nouveau, et Saint-Bénigne triomphe. Laissez donc le Curieux prêcher à sa manière. Si vous le chicanez sur son latin, il vous donnera du grec. Il ne le sait pas, raison de plus. Tirons notre chapeau à deux ou trois qui le savent, et disons avec Pindare et avec eux : « La vie est le rêve d’une ombre : oVap ctvBptùnot (1). » Aujourd’hui,
le Curieux aura une soif* inextinguible d’encre et de papier; demain, il regardera passer les nuages, malgré les coquetteries un peu colères de son éditeur. Il y a tant de bonnes choses dans les nuages! Convenez que vous avez eu comme lui vos moments d’hallucination et d’extase, où le monde de l’idéal, des rêveries et de l’invisible par delà les cieux vous a paru le seul vrai ; où vous avez senti des âmes vous caresser dans l’espace ; où vous avez cru aux Nymphes qui dansent, à Hébé , à Diane, à Vénus, descendant sur la nuée pour vous présenter leurs pieds de marbre à baiser ; où , ravis hors de vous-mêmes par la céleste harmonie des sphères, le inonde de Platon, d’Aspasie et des poètes vous a semblé le seul réel et possible , et où l’autre, celui de cette terre étourdie par les bruits discordants d’une matière tumultueuse et sans cesse agitée , n’a été pour vous que la bourbe et le cauchemar de la vie. O ce bon vieil Olympe, était-il assez amusant !
(1) Pythi(/ue VIII, dernière strophe.
CONCLUSION
Notre Curieux est trop vieux pour ne pas se laisser aller à son naturel et rire sous cape de ses propres gaietés, s’il lui en vient. Il a horreur de tout ce qui n’est pas libre, de tout ce qui est contraint, ou simple formule, solennel et compassé, dogmatique ou professoral ; et, malgré tout son respect pour l’éloquence de la chaire, peut-être serait- il de ceux qui ont « l’envie irrésistible d’éternuer au milieu d’un sermon. » Causons donc sur son cabinet. De vous dire tout par le menu, ce n’est pas mon dessein. Pour peu que je vous die, vous n’en saurez que trop. Peu et bon, c’est la devise des esprits bien faits :
Ilic gelidi fontes, hic mollia prata, Lycoii :
Ilic neinus , hic toto tecmn consumerer ævo.
(Virgil., Ecl. X, 42.)
Yoici, Lecteur, mon ami, ces deux mots que j’avais à vous dire avant notre promenade dans mon Cabinet; et puissiez-vous agréer ce petit présent de paroles, que je vous offre d’aussi bon cœur que je suis à votre service.