Livre de Huet dont il a fait un extrait
(1) Quæstiones Alnelanæ, De concordia Rationis et Fidei. Caen, 1690.
JEAN RACINE
Lettre de Flécliier à Huet sur les Quœstiones Alnetanœ.
23 septembre
« A Paris, ce 23 septembre 1690.
« Je reuiens de la campagne, Monseigneur, et je retrouue icy le paquet que j’y auois laissé pour vous. Ce sont les deux Oraisons funèbres que j’ay faittes pour madame la Dauphine, et pour Mr le Duc de Montausier. Dans le temps de vostre départ, comme je ne me trouuois pas à Paris, j’auois donné ordre qu’on vous portast la première , et je ne scais pas précisément si l’on s’est acquitté de ma commission. Pour la seconde, elle est plus laitte pour vous , Monseigneur, que pour un autre, puisqu’elle contient l’éloge d’un homme que vous auez honoré, et qui a connu et estimé plus que personne vostre scauoir et vostre vertu. Le commerce d’amitié que vous auez eu avec luy, vous auoit fait voir de plus près la bonté , la droiture et la fidelité de son cœur, et sa mémoire vous en est d’autant plus chere. Receuez donc, Monseigneur, le portrait que j’ay essayé d’en faire, et suppléez par les connoissances que vous auez de mon suiet à la faiblesse de mes expressions et de mes idees. Les vostres sont tousiours nobles et sublimes. J’ay lu avec admiration vostre dernier liure. Quelle profonde érudition! Quelle politesse de langage! Quelle force de raisonnement! Je n’entreprends pas de vous donner les louanges que vous méritez : qui est-ce qui le pourroit faire? Je me contente de vous asseurer que personne ne vous honore plus et n’est avec plus de respect et d’attachement que moy, Monseigneur, vostre très humble et très obéissant seruiteur.
» Esprit Fléchier, N. Evesque de Nismes. »
JEAN RACINE
On voit qu’il a trouve moyen , par courtoisie épiscopale , de louer également dans le livre la force du raisonnement; tandis que le grand docteur Antoine Arnauld, avec tout Port-Roval des Champs, considérait l’ouvrage comme très-faible sous ce point de vue. Au fond, ainsi que le rapporte Louis Racine en ses Mémoires sur son père, si le grand Racine lisait avec admiration tout Bossuet, il n’avait pas à beaucoup près le même respect pour les ouvrages de Huet. Et de fait, le savant évêque d’Avranches, pour savant qu’il fût, était fort mondain, et l’on a de lui de petits vers, de vraies fadaises de Mercure galant à mademoiselle de Scudéry, à madame de Saint-Laurens , à madame de Montespan et a sa sœur, l’abbesse de Fontevrault, à madame de La Fayette, et dont le ton assez peu épiscopal révèle un esprit plus léger et galant que sérieux. En voici un échantillon à la marquise de Montespan ; je copie sur l’original :
Exagération «les éloges île Fléchier sur un livre île Huet blâmé par tout Port-Royal.
Petits
vers galants • le Huet.
A Saint Xavier je vous inuite :
Nous faisons sa teste aujourd’lmy.
Venez le prier au plus vite,
Et vous recommander à luy.
Chaise à bras vous sera gardée ; Par moy vous y seres guidée ;
Je me mettray derrière vous.
Et si j’osois, je vous le jure,
Sauf l’honneur de la prelature ,
Je me mettrois à vos genoux.
Le huitain suivant, adressé à la belle madame de Saint-Laurens, achèvera de peindre Sa Grandeur quand elle se déridait :
La beauté de Saint-Laurens Les autres beautés surpasse :
JEAN RACINE
Néanmoins Huet avait l’instinct , de la
vraie science.
L’eelat de son teint efface Toutes les fleurs du printemps.
Pour cette jeune merveille J’ay mille amoureux transports,
Le matin, quand je m’eueiile,
Et le soir, quand je m’endors.
Ne se croirait-on pas à l’hôtel de Rambouillet, assis près des Précieuses, aux côtés de maître Voiture, ou bien chez mademoiselle de Scùdéry, à la journée des Madrigaux? Go d eau , Huet, Fléchier, Bouhours, Mascaron, génies de même vol, quant aux tendances, érudition et éloquence à part; esprits pomponnés de la famille de Rabutin, sous un reflet adouci, et qui, malgré qu’ils en eussent, fidèles aux goûts littéraires de leur première jeunesse , appartenaient plus à l’époque galante de Louis XIII et de la régence d’Anne d’Autriche qu’à la littérature épurée, contenue et noblement simple du milieu du siècle de Louis XIV.
Malgré tous ses défauts, qui maintenant le font négliger, Huet avait l’instinct de la vraie science ; il était chercheur exact , sévère, scrupuleux quant aux textes; et il est fâcheux pour sa gloire, comme pour la nôtre, qu’il ait trop étouffé le savoir sous les efforts du bel esprit. Mais Racine, homme de trop d’expérience pour ne pas goûter l’idée du livre de Melchior de Gioja , sur l’utilité qu’on peut retirer des mauvais livres , avait dû comprendre à plus forte raison tout le profit à tirer des œuvres pleines de recherches et de bonnes pensées de l’évêque d’Avranches, tout incomplètes qu elles pussent être. Aussi, comme nous le disions tout à l’heure, lisait-il ses œuvres la plume à la main.
Voici cet Extrait, disséqué à nu et à cru, et qui livre
J E A N RACINE
le pauvre Huet sans défense. Je le copie sur l’autographe existant à la Bibliothèque impériale , n° 1 1 du carton de Jean Racine.
« Extrait du livre intitulé : Concordia Radonis et fidei
seu Alnetanæ quæstiones , de Huet, évêque d’Av5 .
« P. i209. Moïse ne fit rien de miraculeux lors qu’en jetant du bois dans les eaux amères, il les rendit douces, non plus qu’Elisée en y jetant du sel. On voit dans Pline que la chose se fait naturellement. S’il y eut en cela du miracle, c’est que Dieu enseigna ce secret à Moïse et à Elisée qui sans lui ne l’auroient pas trouvé.
» P. 210. Il n’y a point non plus de miracle dans la manne qui tomboit dans le desert. Elle tombe ordinairement dans ce pays-là.
» Il en est de même des corbeaux qui nourrirent Elie. Juppiter fut nourri au berceau par des abeilles, Gyrus par une chienne, Darius par une cavale, Ronmlus par une louve.
» Moïse fait sortir de Veau d’un rocher. Darius mourant de soif avec son armée, demanda de l’eau aux Dieux, et ils lui accordèrent une grande pluye.
v Verge d’Aaron qui a fleuri ; Figuier qui a séché après que Jésus-Christ l’eut maudit. — Pline dit que l’olivier, après avoir été brûlé, refleurit quelquefois; que des figuiers mangés par des sauterelles ont repoussé. Le même auteur dit que , par deux fois , à Rome , il est sorti un palmier de la tête d’une statue de Juppiter. Pline attribue cela à un miracle ; mais il n’y a rien que de naturel.
» Le serpent d’airain élevé dans le desert. Ainsi Ma-
Extrait fait par
Jean Racine du livre de Huet sur l’accord de la Raison avec la Foi.
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homet second, voyant Constantinople incommodée par des cicognes qui jettoient des serpents dans les fontaines, fit élever dans la place publique des cicognes de marbre , et Constantinople fut 'délivrée. Il y a des talismans qui ont eu la même vertu que le serpent de Moïse.
» Morts resuscités par Élie , par Élisee , par Jésus- Christ et par S1 Pierre. Thésée et Alceste resuscitéz par Hercule; Sémélé par Bacchus ; Hippolyte et Castor par Esculape, qui n’étoit encore qu’un enfant. Empedocle se vantoit qu’il résusciteroit lui-même. Romulus et plusieurs autres ont resuscité non aliéna virtute, sed sua.
» Cavaliers armés que Dieu envoya du ciel au secours des Machabées. Castor et Pollux vinrent au secours des Romains contre les Latins, à la bataille du lac Régille. Pan secourut les Athéniens au combat de Marathon et mit en fuite les Persans, d’où vint terreur panique. Cent autres exemples dans l’histoire.
» De Deo humanà naturà induto , p. 233.
» Les Grecs disent qu’Esculape fut engendré par Juppiter d’une certaine manière spirituelle, et qu’il fut revêtu ensuite de la nature humaine. Pythagore a passé pour fils de Juppiter. Les Egyptiens prétendoient que leur Apis étoit conçu par l’attouchement de la Lune, et qu’un dieu mâle pouvoit se mêler avec une femme mortelle, mais non une déesse avec un homme.
» Christ médiateur .
» Les payens ont dit la même chose d’Esculape et de Pythagore.
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» Christ né d’une Vierge.
» Pourquoi ne croirions-nous pas que Jésus-Christ est né d’une T ierge? Les Grecs ont cru que Minerve étoit née du cerveau de Juppiter, Bacchus de sa cuisse, et qu’Orion est né de trois dieux : Juppiter, Neptune et Mercure, sine ullius fœrnina’ consortio.
» Ils ont dit que Persée étoit né d’une Vierge; Platon d’une mère nullarn virginitatis imminutionem passé . Ajoutez à cela les naturalistes qui enseignent que plusieurs femelles deviennent pleines sans l’accouplement du mâle : les oies, les cavales, les perroquets, les truyes. On raconte qu’une certaine fille, à Rome, accoucha de deux enfants , en telle sorte pourtant qu’elle demeura Vierge avant l’enfantement et Vierge après l’enfantement : ante partum Virgo et post partum . Paracelse a prétendu que d’une certaine matière mise dans un vase et exposée au soleil, il en ferait naître un homme.
» Etoile apparue aux éloges.
» Varron confirme cette apparition par celle d’une pareille Etoile qui apparoissoit , tous les jours, à Enée, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Laurentum , après quoi cette étoile disparut. Une Estoile apparut à la mort de Jules César. Le chevalier Borri prétendoit qu’il étoit averti de tout ce qui lui devoit arriver de considérable par une Estoile, et qu’il la voyoit même les yeux fermés.
» Miracles de Jésus-Christ.
» Juppiter et Mercure changèrent l’eau en vin chez leur lioste Philémon. Les Grecs ont donné à Épimé-
JEAN RACINE
nide, à Pythagore et à Empédocle la même puissance de guérir toute sorte de maladies que l’Évangile donne à J. Christ. Esculape et Isis ont guéri des Aveugles. Vespasien en a guéri un avec sa salive. Plusieurs d’entre les Payens ont délivré des Possédés. Pythagore fit jetter le filet comme J.-C. à des pescheurs sur le bord de la mer, et ils en retirèrent une grande multitude de poissons. La transfiguration de J.-C. se retrouve dans la transfiguration des Dieux en toute sorte d’animaux. Lucien prétend avoir été transfiguré en âne.
v Don des langues donné aux Apôtres, ainsi que les oracles de Dodone répondoient à chacun selon sa langue. Apollonius de Tyane avoit aussi le don des langues. S* Pierre convertit trois mille hommes dès sa première prédication : ainsi Pythagore, à la première prédication qu’il fit aux Italiens, en toucha et convertit deux mille, duo milita cepisse fertur.
» De morte et resurrectione Christi.
» Il n’y eut rien que de naturel dans la sueur de sang au jardin des Olives. Un Dieu attaché en croix, Prométhée, Adonis et Cupidon furent sacrifiés.
» Descente de J. C. aux enfers. Descensus Christi ad inferos defenditur ex paribus exemplis. Ces exemples sont Castor et Pollux, Orphée, Thésée, Hercule. J. G. a dit qu’il pouvait quitter et reprendre sa vie quand il voudrait. Epiménide s’est vanté de la même chose. On voit dans Plutarque l’histoire de deux hommes resuscitez.
» Jésus-Christ monté au ciel. Ganymède et Endymion y sont aussi montés, et beaucoup d’autres.
JEAN RACINE
» Des Sacrements .
» Les païens avoient leurs mystères, ou plutôt tout en étoit plein chez eux. Les fêtes de Gérés, où tout étoit mystique, les flambeaux, le pain, etc. Ajoutez Phallos , mutoniata simulachra , et pudenda muliebria.
» On se faisoit initier per baptismum aux mystères d’Isis , et ils prétendoient être lavés de toutes leurs fautes par ce baptême.
» On voit la Confirmation dans la coutume des athlètes qui se frottaient avec de l’huile.
» La Pénitence, la Confession et la Satisfaction sont tout entières dans le Phédon de Platon.
» Jésus-Christ dans l’Eucharistie institua son alliance en faisant boire son sang. Catilina fît boire le sang humain à ses conjurés , et plusieurs nations contractaient des alliances en buvant du vin et même du sang.
» L’Ordre se trouve chez les Egyptiens. Us avoient différents ordres de Prêtres , de Chantres , de Prophètes, de Sacristains, et un Souverain Pontife. Cybèle avoit aussi une subordination dans ses ministres. Elle avoit Gallos et Archigallos.
» Enfin, on trouve V Extrême-Onction dans Pétrone, au souper de Trimalcion, où Trimalcion ayant ouvert une bouteille de parfum , en frotta tous les conviés , disant :
» J’espère que cette onction me soulagera, soit » que je meure ou que je demeure en vie. » Les Chrétiens se promettent la même chose de l’Extrême- Onction. »
CONCLUSION
Science maladroite qui sent le blasphème.
Jean Racine condamnait les Quæstiones Alnelctnœ.
Interruption.
Après avoir Ju un pareil extrait de la main du grand Racine, on comprend qu’un cœur aussi religieux n’approuvât point l’usage que le savant prélat, demeuré payen , voulait faire, en faveur de la religion, de son érudition profane. Au rapport de Louis, Racine appliquait au livre de la Démonstration évangélique ce vers de Térence :
. Te cuni tuà
Monstratione magnus perdat Jupiter,
et il désapprouvait surtout également, pour les mêmes motifs, le livre des Quæstiones Alnetanæ. En effet, il semblera toujours étrange de voir la plume d’un dignitaire ecclésiastique se travailler pour prouver le Christianisme par le Paganisme, de justifier nos mythes sacrés et nos mystères par l’exemple de la mythologie et des crédulités antiques. Ce n’est pas faire usage, mais dangereux abus du savoir, et livrer aux chances des comparaisons ce qui ne doit être ni comparé ni discuté. Gela sent à faire peur le jeu d’esprit, sinon le blasphème .
Je poursuivais, ayant beaucoup à dire encore sur ce chapitre, quand tout à coup survient mon éditeur, le fidèle Henri Plon , qui voudrait qu’un volume s’éternuât en deux matinées de printemps, et qui me demande de la copie.
«Ah! mon Dieu! s’écrie-t-il, est-il possible! Vous en êtes encore à recueillir les cendres de la Vénérable Antiquité! Vous voilà encore attardé dans les glaces de Suède et de Norvège ! Vous voilà à Aulnay avec Huet, à Caen avec M. de Malherbe, en Bourgogne avec Ra-
CONCLUSION
butin! N’aliez-vous pas vous échapper aussi à Londres, à Florence, à Mantoue et à Venise, car voilà que vos malles sont prêtes? Et mon troisième volume! Et puis votre photographie, que demandent mes souscripteurs! » Il parlerait encore, si le Curieux, que Encore
1 ’ 1 le portrait
cette irruption soudaine arrête et fait crier dans son du Curiet,x essor comme crie le fer rouge plongé dans l’eau froide par le forgeron , ne se fût redressé du fond de son vieux fauteuil.
« Eh! ne voyez-vous pas que je me jette dans un chemin de traverse tout exprès pour rompre les chiens?
Je ne veux point le donner, ce portrait, et j’aime mieux faire mes malles que de poser devant vos photographes.
Vos souscripteurs n’auraient pas plus à y gagner que moi-même. Aussi bien ai-je en aversion la photogra- Foin de la
photographia
phie. Si elle est un triomphe de la science, une suprême conquête sur le grand élément de la lumière; si elle reproduit à ravir les monuments et les dessins à la plume ou au crayon, elle a des infirmités et des mensonges intolérables pour la nature vivante. Elle s’étonne des distances et ne voit pas juste. Faites-la rire, elle grimace. Elle fausse certains traits. Elle fausse les couleurs. En un mot, elle est l’antipode de l’art, elle est l’esclave d’un instrument et en a tous les défauts.
Quand Daniel Du Monstier peignait les gens, il les faisait plus beaux qu’ils n’étaient, et disait pour raison :
« Ils sont si sots qu’ils croient être comme je les fais, et m’en payent mieux (1). » Mais tels sont encore plus avares que sots, et si la photographie se payait cher,
(1) Tallemant des RÉAL'X.