TOME II
OEiivres de ce poète, s'est chargé de le démontrer victorieiisemeut (1). Sorbière a tenu le même langage. Scarron, il est vrai, était le moins bien rente de tous les beaux esprits. Sa vie ne fat qu'un long tissu de misères , et il n'avait pas toujours de quoi se vêtir : Lettre « Jaj vue extremc enuie de vous voir, écrivait-il à
de Scarron . • -vt i i ' /^\ • • • • <- i
à îSiibic. son vieu ami Nubie (2), mais je ne puis sortir faulte d'habit desté, et je n'oseroispas ciuillement vous prier de faire le long traject du Maretz au fauxbourg pour venir voir vne personne qui ne faict que vous donner de la peine et ne vous sert de rien. Je ne sortiray point de toute la semaine ; si vous venez chez monsieur du Puy ou quelque aultre part prez de mon logis (3), vous m'obligerez infiniment , si vous vous donnez la peine de me venir voir. Je ne scay si Madame de Choisy aura leu ma Comédie et si elle luy aura pieu. Jay bien peur quelle m'aura donné auprès délie la réputation dvn grand fou tel que je suis, et Monsieur son Mary aussi. La première fois que je sortiray, jiray scandalliser encore toute leur maison par ma figure irregulière. Cependant, je suis comme je seray toute ma vie, Monsieur, vostre très humble et très obéissant seruiteur
» Scarron.
» A Monsieur Monsieur Nublé, avocat au Parlement, chez Monsieur de Choisy. »
(1) P. 135 du premier volume de l'édition citée.
(2) La lettre auto{;raplie est au Fonds de JNublé, à la Bibliothèque impériale de Vienne.
(3) Il lofjeait rue des Tournclles, près de iSinon, et tout près de h rue qu'habitait madame de Sévigné. M. de Choisy, chancelier de s. Heine mère, demeurait j)rès de Saint-Germain l'Auxerrois.
Il n'y a pas (ju'un ou deux personnages politiques dont les cendres demeurent toujours chaudes et qui aient le privilège d'exciter, longues années après leur mort, de vives sympathies, des passions ardentes et d'ardentes polémiques. Il y a eu le fou de madame de Sévigné, comme il y a l'amoureux du riche buste décolleté de la galante duchesse de Longueville ; comme il y a des plumes passionnées qui font le procès ou l'apologie de Marie Stuart, comme il y en a qui défendent sans réserve ou qui attaquent à outrance la marquise de Maintenon ou la reine Marie-Antoinette. « C'est pitié, dit Montaigne, que nous nous pipons de nos propres singeries et inventions. » On se laisse aller à son imagination , cette grande maîtresse d'erreur. L'écrivain éloquent qui s'est écrié de sa voix la plus retentissante : « Nous sommes par^venii à découvrir toute une littérature féminine aux trois quarts iyiconnue, qui ne tious semble pas indigne d'avoir une place à côté de la littérature virile en possession de l'admiration imiverselle, » qu'a-t-il donc découvert? Serait-ce, comme M. Alexandre Dumas, la Méditerranée? Serait-ce la marquise de Sévigné? ou la marquise de Maintenon? ou la comtesse de la Fayette ? ou bien encore une de ces charmantes pléiades de ravissants écrivains sans le savoir, comme celle dont Bussy-Rabutin a révélé les Lettres avec les Lettres de sa cousine? Mais toutes ces grâces, mais tout ce goût, mais tout ce charme, avaient été sentis et analysés par plusieurs ; mieux encore ils l'avaient été avec une exquise délicatesse , depuis des années, par M. Sainte-Beuve. Non, il a découvert la littérature de madame de Longueville, et il porte son
580 LA MARQUISE DE M AI?s TE^'0^^
cœur en écharpe ! Il a découvert la littérature de cette pâle figure d'ivoire de madame de Hautefort, et il consacre en son honneur le myrte de Théocrite et la fougère de Virgile ! Il a découvert la littérature cornélienne de l'indigne intrigante madame de Chevreuse ! Mais sur ces femmes que n'avait-on dit encore ! Allons, nous avons une dupe de plus de la plus subtile coquette de son temps. On est dupe à tout âge, et à tout âge on a ses jours de paradoxe et de passion , comme chaque matin le pressentait M. de Fontenelle. Le dévot h madame de Longueville ferme ses oreilles aux mauvais bruits murmurés sur son idole. Il fait le procès au duc de la Rochefoucauld et lui envoie sa carte; il pèse l'amant et la maîtresse, fait à chacun sa part, inflige un pensum au duc, comme s'il était possible de rien entendre de si loin à si intimes et secrètes affaires. Quant à la duchesse, il glisse généreusement sur ses péchés mignons ; pour elle, il passe son style h l'eau bénite et à l'encens ; mais, galant séraphique, il a beau faire d'elle une sainte, il ne réussit guère à en tirer quelque morceau choisi de littérature, qui dispute une place près de la « littérature virile en possession de l'admiration universelle , » car l'illustre frondeuse pénitente est la seule femme qui ait écrit sans charme, aune époque où toute plume féminine trouvait dans l'air le charme et la grâce. Madame II u'cst pas de femme qui ait été et qui soit encore
«le , ., , . . , , . .
Maiiitenon. plus coutroverscc , il u cu cst pas qui ait ete poursuivie de plus de caricatures et de pamphlets que madame de Maintenon. Ce débordement a été le même dans tous les temps de troubles. C'a été une des plaies de l'époque de la Ligue et de celle de la Fronde : fléau qui tient
aux mœurs, non à la littérature. Indépendamment des sanglantes satires, lâches ou hardies , qui couraient alors ou avaient couru gravées , dessinées , imprimées , manuscrites, sur la cour, les mécontents affichaient leurs diatribes même à l'étranger. Un coutelier français, chassé de son pays par la guerre civile, et réfugié en Hollande, eut sa façon de mazarinade parlante. Il avait accroché à sa porte pour enseigne une plaque de tôle où étaient peints d'un côté un chat rouge , et de l'autre le portrait de Mazarin , avec cette inscription : « Aux deux méchantes bêtes, d Grande rumeur dans la diplomatie ; le gouvernement hollandais fut forcé d'intervenir : on effaça l'effigie de Mazarin , et le chat de couleur cardinale demeura seul. jNIais que d'outrages de toute forme contre madame de Maintenon ! Dans le Caricatures
dont elle est
libelle intitulé : Les Héros de la Ligue ou la procession poursuivie. monacale conduite par Louis XIV pour la conversion des protestants de son royaume, il existe un prétendu portrait, étrange, gravé sans nom d'auteur, puis reproduit dans les Mémoires de Maurepas sous cette rubrique : Madame de Maintenon , veuve Scarron. C'est une laide figure renversée, bouche béante, les yeux au ciel, affublée d'un capuchon monacal et timbrée d'une fleur de lys sur la poitrine. Au bas est le quatrain suivant :
le dois sans contredit cstre jointe à la Ligue : l'ay basti des couvents, et Saint Sire en fait foy. De veuve de Scarron , ie suis femme d'un Roy ; Et si i'ay réussi, c'est par ma seule intrigue (1).
(1) Paris (Amsterdam ou la Haye), chez Père Péters , à l'enseigne de Louis le Grand, in-4°. Le volume contient vingt-quatre portraits, la plupart grotesques, gravés à la manière noire.
On peut citer encore, entre autres écrits contre madame de Main-
II faudrait des Aolumes, rien que pour rappeler les livres imprime's contre d'autres personnages et où incidemment des chapitres d'insultes étaient consacrés à madame de Maintenon, et pour citer les titres des satires, noëls et chansons, fort souvent d'une crudité cynique, qui coururent, à cette époque, contre elle et contre Louis XIY, et sont restés manuscrits. Les halles
tenon, une page 'dégoûtante du sale libelle le Cochon mitre, dirigé plus particulièrement contre l'arclievèque de Reims, Charles-Maurice le Tellier, frère de Louvois , et dont on a deux éditions du temps, l'une sans date, l'autre de 1689, et une réimpression yizc sitnile donnée, en 1850, par le libraire Panckoucke.
Une des plus plates satires qui aient paru est Cassette ouverte de l'illustre criole, ou les Amours de madame de Maintenon. AVillefranche , chez David Dufour, 1690, petit in-12 de 92 pages.
On se payait si bien alors de pareille monnaie, que ce libelle reparut à plusieurs dates et sous des titres différents. Imprimé pour la première fois en 1680 , et réimprimé à plusieurs reprises dans le recueil intitulé Amours des dames illustres de notre siècle (Cologne, Jean le Rlanc, petit in-12), il fut publié de nouveau séparément, d'abord en 1694, sous le titre sidvant : Les Am.ours de madame de Maintenon, épouse de Louis XIV, Villefranche (Hollande) ; puis sous ce titre rajeuni : Le Passe-temps royal de Versailles ou les Amours secrettes de madame de Maintenon, Cologne, 1695, in-12. Autre édition datée de Cologne, 1704, avec l'addition de ces mots au titre : Sur de nouveaux mémoires très-curieux, petit in-12. Il y eut encore une édition nouvelle, en 1706, de ce Passe-temps, revu et augmenté de plusieurs particularités (Cologne, Pierre Marteau, 1706, petit in-12 de 117 ff.) Enfin, on l'inséra sous le titre des Derniers dérèglements de la Cour, à la suite de V Histoire amoureuse des Gaules de Bussy. Armand Bertin, l'illustre bibliophile, possédait un exemplaire de cet écrit sous le titre de Passe-temps royal, etc., édition de 1706, qui provenait de la bibliothèque de Huet, évèque d'Avranches, et portait les armes de ce prélat.
On a encore le Divorce royal ou Guerre civile dans lu fumille du grand Alexandre, Pierre Marteau (Hollande) 1692, petit in-12 àv 79 pages.
Le Divorce royal, dialogue impertinent entre madame de Montespan et madame de Maintenon, a été joint à l'Histoire amoureuse de Bussy.
Scarron aparu à madame de Maintenon, et tes reproches tju'il lui
en étaient pavées. Bien entendu, madame de Maintenon y était accusée de tous les malheurs politiques du temps, et avait empoisonné tous les princes que la mort enlevait. Les couplets de la duchesse de Bourbon, qui chansonnait tout le monde, n'étaient pas les moins vifs parmi tout ce débordement.
Par malheur les portraits gravés de madame de Main-
fait sur ses amoias avec Louis le Grand. Cologne (A la Sphère), chez Jean le Blanc, 1694, in-12 de 136 pages, y compris la figure.
Puis Tombeau des Amours de Louis le Gi-and et ses dernières galanteries, Cologne, Pierre Marteau, 1695, in-12 de 171 pages, avec titre imprimé et frontispice gravé, représentant Louis XIV et madame de Maintenon repoussant les Amours. Au bas est écrit :
Adieu, trop aimables Amours, Qui avez sçu me charmer si tendrement.
Ha! je ne sens j)lus pour vous L'ardeur qui me touchait si vivement.
Nouvelles amours de Louis XIV, Paris (Hollande), Antoine Brunet, 1696, petit in-12 de 160 pages, avec frontispice gravé. C'est une sorte de comédie divisée en cinq actes, où madame de Maintenon est souvent enjeu. Une seconde édition, intitulée les Am,ours de Louis le Grand et de mademoiselle du Tron, Rotterdam, s. d., petit in-12 de 192 pages, est en deux parties , composées d'entretiens dont le dernier, qui ne se trouve pas dans l'édition première, insulte vivement madame de Maintenon. La première édition a été réimprimée dans les Mélanges de Bois- Jourdain, tome I"^"".
11 ne faut pas oublier non plus un Recueil formé d'un frontispice satirique et de caricatures accompagnées de vers français barbares et hollandais, intitulé Almanach commençant avec la guerre de l'an 1701, où est exactement observe' le cours du soleil d'injustice avec ses éclipses, ou la juste punition du ciel, demonstrée dans dix-huit emblesmes gravés en tailledoux. A Paris, à l'imprimerie royale de Petit Louis; in-folio. L'une des estampes représente la boîte de Pandore ou les lamentations de madame de Maintenon. Une autre pièce la met enjeu de la manière la plus grossière et la plus indécente. Cette estampe a été reproduite, en 1834, dans le Musée de la Caricature, de même que les Héros de la Ligue.
Dans le petit livre des Nouveaux caractères de la famille royale, des ministres d'État et des principales personnes de la cour de France, avec
tenon accrédités depuis le dernier siècle ne la représentaient pas sous la protection des traits gracieux de la jeunesse, mais vieille, mais triste et morose, amuseuse Soncaractère. enniiyéc d'un vieux roi qu'elle n'aimait pas. Matrone altière et prude , arrivée à cet âge où la femme est la proie des poètes et des confesseurs , qui se disputent à qui en fera une muse ou une sainte , elle n'avait pas la
une supputation exacte des revenus de cette couronne (à Villefranche, chez Paul Pinceau, 1703, page 7 et suivantes), il y a un chapitre fort dénigrant sur madame de Maintenon.
On connaît aussi Entretien entre Louis XIV, i-oy de France, et madame la marquise de Maintenon, abbesse de S^ Denis et S^ Cir, sur les affaires présentes et pour la conclusion de leur mariage. Marseille (Hollande), Pierre Mathieu, 1710, petit in-12 de 94 pages.
Il y a à Londres un hôpital français, sorte d hospice de vieillards, fondé en 1716 par charte du roi Georges I'-'', par les protestants réfugiés riches en faveur des réfugies pauvres (^hospital for poor french protestants and their descendants^, liospice qui subsiste encore aujourd'hui, et où tout pauvre Français protestant, homme ou femme, qui a séjourné six mois en Angleterre, a droit de demander à être admis. J'y ai trouvé en 1835, aux mains d'une des plus vieilles pensionnaires, un libelle anglais contre madame de Maintenon , intitulé The french kiiiq's iveddinq or the royal frolick, being a pleasant account of the intriques , comical courtship, calterwaulinq and surprising marriage cérémonies of Lewis the \i\^^ with madame de Maintenon , ivith a comical wedding song, sung to His Majesty, 1708. La vieille protestante se refusa obstinément à me céder ce livre, qu'elle relisait avec plaisir, bien qu'elle ei'it peine à le comprendre.
Tous ces livres , qui ne difFèrent que par le plus ou nujins d'absurdité, prouvent la virulence d(;s haines suscitées par la révocation de l'édit de Kantes, car ce sont tonjorn's des (cuvrcs de réfugiés. Cela s'imprimait en général en Hollande sous la rid)riquc de Colojjne, de Villelranchc, de Paris, de Marseille, pour établir en faveur des imprimeurs un alibi qui ne trompait personne, et ces impriuu'urs cachaient l(;ur courage sous les pseudonymes de Pierre Marteau ou du Marteau, Adrien Lenclume , Paul la Tenaille, Paul Pinceau, Jean le Blanc, Charles la Vérité, Jacques le Sincère, Jean de la Franchise, Jean Plein de courage, Simon i Africain, etc., etc.
stérile passion de la vanité, bien que précieuse, [glorieuse et bel esprit; elle avait cet indomptable orfjueil qui creuse et entreprend de loin. Inégale parfois et pleine de bouffées , elle avait ce qu'elle appelait ellemême (' le vide d'un cœur inquiet » , elle avait cette ambition insatiable et blasée qui, au plus haut point de la grandeur, lui faisait dire au comte d'Aubi(jné , son frère : « Je n'y peux plus tenir, je voudrais être morte, » — « Vous avez donc parole d'épouser Dieu le Père? » répondait l'autre. — « Il v a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, » aurait ajouté le duc de la Rochefoucauld (1). Bien différente de celles qui veulent glisser dans la vie sans être vues que de Dieu, je ne sais quoi dans sa jeunesse se débattait incessamment en elle contre l'obscurité et la poussait au jour. A elle le grand soleil, la considération , la gloire humaine , les honneurs de l'opinion , « c'était son idole » . « Je voulais être aimée de tout le monde, » dit-elle dans ces lettres à madame de Glapion où elle se racontait elle-même; « je voulais faire dire du bien de moi, faire un beau personnage... Je me contraignais beaucoup..., pourvu que j'eusse une belle réputation... Je voulais de l'honneur. » Et ailleurs : « Il n'est rien que je n'eusse été capable de souffrir pour conquérir le nom de femme forte. » Et ailleurs encore, se résumant avec plus de dignité : « Je disais, il y a bien des années, à M. de Barillon, qu'il n'y avait rien de si habile que de n'avoir point tort et de se conduire toujours, et avec toute sorte de personnes,
(1) Maxime 389.
d'une manière irréprochable. Il trouva que j'avais raison, et qu'en effet il n'y a rien de si habile que d'être par sa bonne conduite à l'abri de toute sorte de reproches. » Causes Maîtrcssc passée dans l'habitude de dissimulation et
de
son habitude dc finessc , quc SOU naturel froid et prudent lui rendait
de dis-
simulation, plus facile, et dont toutes les positions de sa vie, depuis le berceau jusqu'à sa mort , lui avaient fait une nécessité, elle ne régna point par ses charmes, quoiqu'elle fut belle ; elle domina par la tenue de son carac- Misères tère. Et de fait, qu'on remonte à sa première enfance,
de sa première i./ii ii • i , -i / •
enfance. baigncc dcs lamics de la prison , bercée de gémissements pour tous chants de tendresse, sevrée des plus innocentes récréations du cœur; qu'on la suive en ses lointaines pérégrinations, amères et pauvres comme l'exil , entre un père parfait débauché , faux monnoyeur et assassin , et une mère vertueuse , mais triste et dure; qu'on se rappelle l'espèce de condition demiserve où l'avaient jetée les misères de son adolescence, la domesticité dont l'avait honorée l'orgueilleuse sottise d'une parente sans cœur.
Elle garde « Oii iious plaquoit uu Hiasquc sur le nez , car on
les dindons . i « i • T 11 l
et apprend avoit pcur quc iious uc lialassions , dit-elle dans une
des quatrains , , 1 o • x o ij. -x
de l'ibrac. de SCS lettres aux Dames de Î5aint-Lyr; on nous mettait au bras un petit panier où étoit notre déjeuner avec un petit livre des quatrains de Pibrac, dont on nous donnoit quelques pages à apprendre par jour; avec cela on nous mettoit une grande gaule dans la main, et on nous chargeoit d'emj)ôclier que les dindons n'allassent où ils ne dévoient point aller (1). »
(1) Conseils et instructions aux Darnes de Saint-Cjr, t. I , p. 98. Édition J.avallée.
Ce fut, dit-on, à cette époque que la première déclaration d'amour qu'elle ait reçue lui fut fuite par un jeune paysan. S'en souvint-elle quand, dans la chapelle de Versailles , elle épousa le grand Roi ?
Qu'on se rappelle enfin son alliance avec un cul-de- Son mariage jatte moribond , de bonne famille de robe , pétri d'esprit spirituel, mais de tous les maris le plus ridicule, et qui ne l'avait épousée qu'après l'avoir voulu acheter. En fallait-il davantage pour paralyser en son âme toute effusion sereine et tendre? pour lui faire faire apprentissage de réserve, de patience et de courage? pour la contraindre de bonne heure à se cuirasser de glace et de dignité , afin d'échapper aux entreprises des protecteurs du bel air? Et force était pourtant d'être toute à tous , de faire toujours gracieux visage , de redoubler d'esprit et d'histoires agréables quand le rôt manquait ; or il manquait souvent.
Sans ajouter foi à tout ce qu'une malignité envieuse Sociétés où
V . elle fréquente
débita sur les intrigues de sa jeunesse, on ne peut cepen- ensajeunesse.
dant oublier qu'elle fut la femme d'un poète graveleux
qui , disait-il lui-même, devait lui faire peu de sottises,
mais s'était promis de lui en apprendre beaucoup ; on
peut tenir pour constant qu'elle vécut dans la société
des plus aimables libertins de son siècle , qu'elle fut
l'amie et la camarade de lit de la galante Ninon de
Lanclos (1) , et que celle-ci , dans une lettre inédite à
Saint-Évremond, ce bel esprit qui fit la renommée
héritière de ses plaisirs et de sa paresse , écrivait
ces mots, qui sont pour faire venir la chair de poule
(1) ISinon signe ses lettres Lanclos.
588 LA MARQUISE DE MAINTENO>v'. aux admirateurs exclusifs de madame de Maintenon : Lettre « Je iiav rien dit ny voulu dire au bon petit
de Ninon i-ii- •/■■i\ i- ii • -iii
de Lancios bibliotecaire (1) : ou doit parler Je moins possible de
Évremond. CCS sortes de clioscs. Les tems sont venus ou iay tout oublie, hors mes amys. Iu(;es après cela si iay este ettonée de vos nouuelles questions. A quoy songes vous d'oublier qu'il me faut lire en lunettes ces histoires damour? Que vous séries sage si vous vous entenies a vostre Engleterre et vu peu a lamitie que vous me deues , dont ie suis digne par l'atachement que ic vous porte! S. estoit mon amv; sa famé m'a donne mille plaisirs par sa conuersation , et, dans le tems, ie l'ay trouuée trop gauche pour lamour. Quant aux détails ,
La chambre ic uc scav ricu , ic u'ay rien Aeu, mais ie luy ay preste souuent ma chambre laune a elle et a Villarseaux. »
Cette lettre, je la possède eu original autographe, et je déclare qu'à mes veux elle ne prouve pas grand'chose contre madame Scarron , et n'est qu'une réminiscence de gaieté de la moderne Léontium, quarante ans après l'époque à laquelle elle fait allusion. Dès cette époque , la future marquise de Maintenon devait s'aguerrir aux équivoques et aux insultes. Tandis que retirée à la campagne, chez la marquise de Montchevreuil, cousine du marquis de Villarceaux , la jeune et
Luriu- insulte bcllc vcuvc jouissaitdu silence et de la j)aix des champs,
de
Villarceaux Villarccaux, gTaïul d(''bauclié de corps, de cœur et
à ma<lanie .,,... . , i i •
Scarron. d csprit , la laisait peindre nue, sortant du bain, et l'insullait ainsi à son insu. Tirer des portraits de femmes à leur insu a été de tous les temps. Le siècle
(1) L'abbé llautefeuille.
(le Louis XIV ne s'en (it faute, témoin ce portrait siibreptice de mademoiselle de la Vallière , qui excita si fort la colère de Louis XIV quand il le découvrit dans un des cabinets du cliâteau de Foucqiiet, le jour de sa fête fatale. Madame Scarron apprit l'insolence du marquis et en fut déchirée de désespoir.
Feu le baron Walckenaër, cependant si instruit dans les détails du siècle de Louis XIV, m'avait contesté cette anecdote, qui rap})elle les libertés de pinceau du Grec Clésidès contre Stratonice, et l'indigne ven(jeance qu'exerça le peintre Girodet contre la charmante comédienne mademoiselle Lange , devenue la femme du fameux carrossier Simons (1). Je n'eus d'abord, mais seulement pour mémoire, qu'à rappeler à Walckenaër distrait le passage d'Angliviel de la Beaumelle qui rapporte le fait (exact cette fois) dans ses « Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon (2). » Je savais bien que beaucoup , depuis les sarcasmes de
(1) La reine Stratonice n'avant pas daigné le recevoir d'une manière distinguée, Clésidès la peignit se roulant avec un pêcheur, que la clironique scandaleuse lui donnait pour amant. Il exposa la peinture en plein port d'Ephèse, et s'enfuit à toutes voiles. La reine, frappée de la merveilleuse ressemblance des deux figures, défendit d'enlever le tableau. Clesides reginœ Slratoiiices injuria. Nullo cniin honore exceptus ab ea , pinxit volutantem cum piscatore, quem rrç/inaui aniarc sermo erat ; eainque tabulam in portu Ephesi proposuil; ipse velis raptus est. Regina tolli vetuit, utriusr/ue similiiudine expressa. (Plin., Nat. Hist., XXXV, 39-15.)
Quant à la peinture injurieuse pour mademoiselle Lange, voici en quoi elle consistait : Girodet avait peint l'actrice, qui ne se trouvant pas ressemblante, avait refusé de payer le portrait. A l'Exposition la plus prochaine, Girodet exposa une Danaé nue inondée d'or. La Danaé était la reproduction du portrait refusé , et fut reconnue de tous. Le cri public força l'artiste à retirer son tableau.
(2) T. I, ch. XVI, p. 197 et suivantes.
Voltaire contre ce malheureux écrivain si spirituel , rougissent de le citer, et que ceux qui le citent ne le nomment point. Je savais surtout la particulière antipathie de Walckenaërpour ce maître menteur, le plus impudent des éditeurs de lettres, qui les refait, les mutile, les interpole h sa ^uise, et qui a rendu méconnaissables celles de madame de Maintenon et de bien d'autres. Mais si c'est une raison pour se méfier à priori de tout ce qu'il avance, ce n'en est pas une suffisante pour tout nier sans examen. Afin de donner, dans son histoire, plus d'attrait et de piquant à ses récits, sa plume, novice encore, avait accumulé avec moins de choix que d'adresse tout ce qu'elle avait pu recueillir d'anecdotes pour ou contre son héroïne; mais, dans cette circonstance, l'étourdi avait eu de bons mémoires. D'ailleurs, l'audace que Yillarceaux s'était permise allait à merveille aux mœurs de ce gentilhomme, comme à celles de ses compagnonsde débauche, les Bussy, les Yuardes , les Soyecourt, les du Lude, les Villcroy, si célèbres ])ar leurs ravages d'amour. Je n'en veux pour exemple que le portrait insolent que Bussy- Rabutin, le vaincu de madame de Miramion, écrivit de sa cousine la marquise de Sévigné, rien que pour se venger de l'avoir trouvée sage. Je tenais , du reste , en réserve , à l'encontre du digne Walckenaër, un argument irrécusable : je le conduisis à Yillarceaux , où il put voir la peinture même, encore existante aujour- Madame d'iuù cu Original. La figure, grande comme nature, et
Scarron
peinie nue totalement nue, à un léger voile près, est assise sur
siibre|)lice- i- i i i • • »
ment. uu lit de rcpos. A sa droite, un petit Amour, arme d'une flèche, est agenouillé sur le lit, dans l'attitude de
Scarron.
l'admiration. Un épa^jneul pose au pied du lit (1). Gratuite insulte encore une fois, et qui dépose seulement contre Villarceaux. « Même dans les choses malhonnêtes, il y a de l'honnêteté à observer » , disait madame de Sévi(j;né, à propos des procédés de son fils envers Ninon. Ninon elle-même, qui du moins portait un cœur d'honnête homme, eût vu là, mal^jré les équivoques gaietés de sa lettre , autre chose qu'une espièglerie du grand monde. Quand on a tant de dignité , tant Dignité
du caractère
de décorum, une soif aussi ardente de considération et «le madame d'estime que l'avait madame de Maintenon ; — aimàton la sagesse moins pour son prix que pour la gloire de l'avoir fait triompher, — on commence toujours par n'agir que de façon à s'estimer soi-même. J'ajouterai que si l'on a pu dire des femmes en général que celles qui jouent avec l'amour sont comme les enfants qui jouent avec des couteaux, et finissent toujours par se blesser, il est également vrai que les caractères si personnels, si froidement orgueilleux n'ont point l'âme ouverte aux séductions et ne sont susceptibles ni de surprise de la sensibilité ni de surprise des sens. Le propos de la lettre de Ninon fût-il fondé en vérité , ne me prouve donc rien : madame Scarron était femme à ne point fuir le tête-à-tête , parce qu'il y avait pour sa gloire une satisfaction de haut goût à l'avoir bravé. D'ailleurs, elle changea bien d'avis dans sa vieillesse, car à sa nièce et son élève la comtesse de Caylus, déjà
(1) Un dessin en a été exécuté pour moi sur l'original par un de nos habiles artistes qui n'en est plus aux promesses, M. Cainille Cliazal, fils du célèbre peintre de fleurs, et pour qui le talent est un don de famille.
âgée de trente-cinq ans, elle recommandait d'avoir toujours une femme auprès d'elle, quand elle recevait un homme. « Et, dit-elle, insistant, crovez-en une personne qui a de l'expérience. » Il est vrai que les légèretés de madame de Gaylus avaient besoin de recommandations austères. La passion La passiou de Yillarceaux pour la belle Indienne
rebutée
• tie était si peu un mystère, que l'abbé de Bois-Robert y a
Villarceaiix
pour madame fait allusiou daus SCS poésies publiées en 1659, un an
Scarron
est chantée avaut la uiort de Scarron. En effet , la pièce suivante Bois-Robert, est à cc sujct d uuc clarté parfaite, sans d'ailleurs, tant s'en faut , rien prouver contre madame de Maintenon.