CHAPITRE IV
Un autre de leurs plus éclatants triomphes, lin- Laporceiaine. dustrie, ou, si l'on veut, l'art de la porcelaine, mérite une mention spéciale. Cet art était porté chez eux au plus haut degré de perfection, quand nous n'en avions encore aucune connaissance en Europe. Ils citent dans leurs Annales officielles, comme inventeur de la poterie, l'empereur quasi-fabuleux Hoang-Ti , qui remonterait à l'an 2698 avant Jésus-Christ ; mais il s'agit là de poterie de terre , et ce fut seulement sous les Hàn ,
185 ans avant le Sauveur, que la porcelaine a pris naissance en Chine. Moins transparente alors de pâte que celle de nos jours, elle était en revanche plus fine d'émail et de couleur. Le Japon l'a reçue de la Chine par la Corée, vingt-sept ans avant notre ère; et, dès lors, la rivalité s'établit entre les deux pays pour le Comment elle goût dcs formes et de la coloration. Suivant l'illustre
a été importée
en France. Alexandre Brongniart , qui savait tant de choses et les savait si bien , la porcelaine a été introduite directement de Chine en Europe par les Portugais, en 1518. Ce n'étaient pas les premiers échantillons parvenus en France , car déjà , dès le quinzième siècle , Jacques Cœur ayant tenté d'ouvrir, pour le compte de la France , des relations diplomatiques et commerciales avec les Échelles du Levant; ses ouvertures avaient été accueillies , et le « Soudan d'Egypte ou de Babyloine » avait envoyé en 14-47 à notre roi Charles VIT, parmi des présents divers, quelques pièces de porcelaine chinoise (1). Au siècle suivant, les inventaires de vaisselles, joyaux et autres gentillesses de la maison royale, notamment les inventaires de François I", mentionnent également l'existence de quelques pièces de Chine (2). Mais c'étaient encore d'insignes raretés et joyaux de la couroniie, arrivés, grâce au commerce des Arabes (3),
(1) Voir l'iustorirn do Clinrlcs Vil, Mattliicti ^\c Coussy ; nis. de la Bibliotliôf|ue de la Sorbonne, cité par Buclioii, en 1838, dans le Panthéon li Itéra ire.
(2) Voir le P. Dan : Le Trésor des merveilles de la maison royale de Fontainebleau, liv. II, ch. v. (Paris, 1642, in-fnl.)
(3) Ihn-Ratouta, qui a pénétré dans la Chine vers l'an 1345, parle des établissements coniiiiereiaux fondés jusqu'à la Cliinc par les Arabes et de leurs iiiq)orlalions de porcelaine cliinoise dans tout le bassin de
LA POllCELAIJNE. 135
par la Turquie, par la Perse ou par l'Inde, et devenus comme les vases murrhins, vasa murrldna, des anciens Romains, l'un des plus riches ornements des dressoirs et de la table des grands. Ces vases murrhins eux-mêmes, dont les premiers furent apportés par Pompée à Rome parmi les plus précieuses dépouilles de Mithridate , et dont un seul, suivant Pline l'Ancien (1), qui en parle très-longuement, lut payé trois cents talents par Néron , c'est-à-dire un million quatre cent soixanteseize mille francs de notre monnaie , qu'étaient-ils en réalité? D'après le lieu de la découverte et sur la foi d'un vers de Properce (2), on en a fait de la porcelaine du Céleste Empire, et tel est l'avis de Cardan, de Joseph Scaliger, de Claude Saumaise, d'Ernesti , d'Oudendorp, de Kœmpfer, de Mariette. L'archéologie n'a cependant pas encore osé dire son dernier mot sur ce difficile problème, après de si graves témoignages. Quoi qu'il en soit , cent quatre-vingt-cinq ans d'existence avant le Messie, c'est déjà une assez haute noblesse d'origine ! Quelques-uns pourtant ne s'en sont pas contentés. On a fait beaucoup de bruit , dans l'année 1834, en Italie et en Angleterre, de la décou-
Les vases murrhins considérés
comme porcelaine de Chine.
la Méditerranée, jusqu'au Magreb, c'est-à-dire les Etats barbaresques qui parlent l'arabe majjrebin. La relation ancienne publiée par Renaudot établit même que les comptoirs arabes avaient pris une telle extension à la Chine au neuvième siècle , qu'on avait été obligé de constituer à Canton un cadi arabe pour rendre la justice à ses nationaux.
(1) Kalur. Ilistor., XXXVII, 7.
(2) Propert., IV, 5, 26. « Ces vases murrhins que le Parthe a cuits dans ses fourneaux te font-ils envie? »
Si te juvat
Murrheacjiie in Parthis jiociila cocta focis.
verte de petits flacons de porcelaine chinoise trouvés dans des livpo{jées égyptiennes , d'une époque pharaonique antérieure de dix-huit cents ans à notre ère, et qui, disait-on, n'avaient jamais été ouvertes. L'égyptologue pisan Rosellini, MM. Wilkinson et Davis, crièrent au miracle. Que de discussions eussent été soulevées, si la découverte n'eut pas rencontré, dès l'ahord , un puissant contradicteur! La Bible allait être mise en jeu, et la science historique se serait perdue eu vaines conjectures sur je ne sais quelle fabuleuse communauté d'origine ou de rapports commerciaux entre des peuples de races si lointaines, et qui , de fait, ne se sont point connus à ces époques reculées. Or, on s'était joué malignement de la crédulité des trois savants personnages, comme le mystificateur grec Simonides s'est heurté, dans ces dernières années, contre la sagacité de M. Hase, en France, et d'Alexandre de liumboldt en Prusse. Le célèbre sinologue de notre Institut, M. Stanislas Julien, a restitué la vérita])le date à ces fioles miraculeuses , en j)rouvant (pi'elles portaient des inscriptions tirées des poètes du huitième siècle après notre ère; et M. Prisse, serrant à son tour de questions les Arabes de l'Egypte, leur fit avouer qu'ils n'avaient en réalité rien trouvé de pareil dans les hypogées, et (jue les flacons provenaient des entrepôts du commerce des Indes sur la mer Ilouge. La date des inscriptions qu'on y lisait n'imph(piait même j)as absolument (pi'ils ne lussent point dv. fabrication très-récente , car les Chinois, si habiles faussaires en écriture, sont aussi les plus adroits fabricat(M us d'antiipiitc's. lùi effet, il (tait n la (lliiiie, dans la province de Kliiang-
LA pohcelai:ne. l;i7
Sou, une ville qui se consacrait exclusivement aux arts industriels : vraie ruche d'abeilles artistes qui rappelait les colonies d'horlofjers de la Suisse, ou celles des peintres sacrés en Russie. Cette ville, qu'on nommait Sou-Tcheou , est celle qui vient d'être saccagée par les rebelles. C'est là que se confectionnaient des soieries ornées, des peintures courantes, des sculptures, des bronzes, et qu'en même temps oji exploitait en grand les faux antiques.
La porcelaine a varié de couleur et d'ornementation. Variété*
■ de
avec les règnes, dans rEm})ire du Milieu, et cette diver- porcelaines. site même, indépendamment de la nature et de la transparence de la pâte et de l'émail, fournit aux curieux des points de repère. Aussi divise-t-on la porcelaine dure en familles : la famille verte , la famille rose , et le reste : dénominations arbitraires et empiriques , quelquefois périlleuses , accréditées par les marchands , et qui , faute de mieux , ont leur degré d'utilité pour se reconnaître im peu dans ces myriades de richesses céramiques. Sous les Tsin (265-419 après Jésus-Christ) , la plus belle })orcelaine était bleue. Sous les Souï (581-618), elle était verte, pour remplacer une sorte de pâte de verre dont la composition s'était perdue. En 621, on eut pour le service de l'empereur des porcelaines à fond blanc, brillantes comme le jade. A la fin du dixième siècle, l'empereur voulut (jue ses porcelaines fussent « bleu du ciel après la pluie » , c'est-à-dire bleu turquoise , minces comme le plus fin papier, sonores et luisantes. Ce sont aujourd'hui de hautes curiosités , (]ue les antiquaires du Céleste Empire font, comme pour toutes leurs anciennes poteries
et leurs vieux bronzes , racheter en Europe, et qui exercent l'ardente avidité des faussaires chinois. Les plus petits fragments de ces porcelaines antiques sont emplovés en colliers et en bracelets , tant l'homme de toutes les époques et de tous les lieux attache une valeur mystérieuse aux choses des siècles expirés ! On eut ensuite des porcelaines bleu pâle, dont l'émail était comme parsemé de fjouttes de rosée , puis des porcelaines couleur de riz ou d'un blanc pur éclatant. Le quatorzième siècle surtout et le commencement du quinzième se distinguent par Texcellence des modèles , l'infinie variété des formes, l'agrément exquis du travail et de la peinture. Lestasses réticulées datent de ce temps.
Marques Assez souvcut Ics marques de fabrique établissent
porcelaines. l'«îgG des monuiucuts cérauiiqucs au moyen d'un sujet peint ou de caractères chinois indiquant lartiste , l'usage du vase, et le lieu de la fabrication. De 960 à 963, c'est un acore ou jonc odorant peint sous le pied des porcelaines. De 969 à 1106, ce sont deux poissons peints au même endroit. Une autre porcelaine de la même époque se distingue à im clou mince et petit, faisant saillie, toujours sous le pied. D'autres pièces sont marquées d'une fleur de sésame. De 1403 à 1424, on trouve deux lions faisant rouler une ])alle ; ou bien deux canards mandarins, mâle et femelle, symbole de l'amour conjugal chez les Chinois, fort curieux d'emblèmes. Un j)oiss()n rouge peint sur l'anse d'une tasse, ou iuk; Heur mate, extrêmement petite, représentée an centre de la conj)e, appartient à la période Sioncii-Te (1 i2()-l 435). Dans l<; même temps, les porcelaines de lenqjcreur
LA POllGELAirsE. 139
étaient décorées d'un dra(jon à cinq griffes et d'un phénix microscopiques. Un artiste nommé Lo, et deux jeunes sœurs nommées Sieou, excellaient alors à tourner des coupes élégantes, où ils gravaient en creux, dans la pâte, des combats de grillons, amusement favori de l'époque. Un peu plus tard, un artiste non moins renommé décorait ses jarres de poules et de fleurs. Une poule avec ses poussins , ou des combats de coqs , ou bien des raisins d'émail , ou des pivoines épanouies , étaient les stigmates des porcelaines de 1465 à 1487 ; et les vases à boire le vin se distinguaient par la peinture d'un nelinnhhnn speciosiun. Sous l'empereur Tching-Te (1506-1521) commença l'usage du bleu cobalt , provenant d'un royaume étranger. Les vases à fleurs bleues de cette époque sont d'une beauté suprême , imitée des parfaits modèles du quinzième siècle. C'est de 1567 à 1619 que des «vases à jeux secrets » , c'est-à-dire à peintures libres, trop communs de nos jours, font irruption chez ces peuples corrompus. Du moins, l'œil du curieux se repose sur des porcelaines du même temps , à émail bleu pâle ou couleur feuille morte , ou bien d'un rouge de cinabre éclatant , veinées et diaprées de nuages, ornées de feuilles de bambou, de ])Ouquets à'épidendrmn ou d'essaims de jeunes filles et de jeunes garçons jouant à la balançoire. Dans la période de Khang-Hi , la manufacture impériale produisit des porcelaines vert peau de serpent , jaune d'anguille, bleu d'azur ou tachetées de jaune. Sous Khien-Loung, la fabrication prit un essor nouveau, et rechercha l'élégance de forme des plus beaux temps de l'art, sous l'inspiration des missionnaires eu-
Curiosité des études céramiques.
ropéens. C'est à l'infini : je renvoie aux lettres du P. d' Entrecolles sur la céramique, dans les Lettres édifiantes, et surtout au livre publié sur ce sujet spécial par M. Stanislas Julien, et dont les éléments ont été puisés aux sources les plus authentiques de la littérature industrielle de la Chine (1).
L'étude de la porcelaine est plus intéressante qu'on ne le suppose. Quelques-uns ne voient que purs colifichets dans cette curiosité orientale. Ils veulent que tout V ait été indifféremment livré à la fantaisie des peintres, et que le choix de telles fleurs, l'introduction de tel décor, de telle figure, soient constamment le résultat de simples caprices du pinceau. Ils nient, en un mot, que le Chinois, dans ses peintures, ait jamais eu autre chose en vue que le jeu des couleurs, que la jeunesse et la gaieté d'aspect, que la fête des yeux. Quand il en serait ainsi, la porcelaine chinoise et japonaise aurait déjà sa valeur. Mais il en est autrement, et il faudrait au contraire unir ii la connaissance des langues de ce côté de l'Orient une grande variété de savoir sur les choses de l'Indo-Chine pour apprécier avec rectitude tout ce que révèlent nombre de ces peintures , si indifférentes au premier coup d'œil. La religion, les mœurs, les légendes nationales, les souvenirs de la littérature de ces contrées étranges , tout y trouve sa
(1) Histoire et fabrication de la Porcelaine chinoise, ouviage traduit du chiiioi'! p(tr M. Stanislas Jim.ikn", membre de l'Institut, etc., etc., accompaijné de notes et d'additions, par M. Alphonse SalvÉtat, chimiste de lu Manufacture impériale de porcelaine de Sevrés, etc., et augmenté d'un Mémoire sur lu porcelaine du Japon, traduit du japonais, par M. le docteur J. IIoki'.mann , professeur à Leyde. Paris, Maliet-IJad.cli.i.