‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 42 sur 127 · LE JAPON · texte numérisé non relu

LE JAPON

de l'État, sont également épars dans des manuscrits errant çà et lîi en une multitude de boutiques, rivales des parapets de nos quais. Impossible donc de fureter à l'aise chez un libraire ou chez un bouquiniste. En vain les casiers regor^jeraient-ils de richesses à faire pâmer un curieux de Paris , les officiers font un signe , et le marchand s'empresse de dire que tout est vendu ou bien incomplet. Impossible également de visiter les bibliothèques publiques, attendu, objectent les autorités japonaises, que nulle stipulation du traité n'oblige à les ouvrir. Le ministre des Etats-Unis demandait un jour à visiter l'Université de Yedo : « On pourrait peut-être vous la montrer, lui fut-il répondu, mais avant tout il faudrait que vous eussiez fait vos dévotions, à genoux, à la japonaise, devant la statue de Gonfucius, élevée au milieu de cet établissement.

A Yedo, la police proscrit avec rigueur les images images

proscrites

qui pourraient ouvrir les yeux sur les actes du Taïkoun ; au Japon. mais plus tolérante pour celles qui touchent à la vie béate, passive et sensuelle du Mikado, elle souffre volontiers qu'on les expose h profusion. On dirait qu'on éprouve quelque satisfaction secrète ii le laisser représenter comme un fétiche noyé dans la mollesse, comme un meuble de luxe sans conséquence, entouré de ses trois premières femmes et de leurs suivantes. Peut-être, il est vrai, prend-on sa revanche à Miako, résidence du roi spirituel, et s'y rit-on un peu des allures hautaines et dégagées de la cour de Yedo. Un Japonais éclairé, de haut parentage, disait dernièrement en confidence à un vovageur, dans la ville d'Acodade, où, loin du centre, on jouit parfois de plus de liberté que dans la capitale :

« Le respect est à Miako, la crainte à Yedo. » Ce qui équivaut à dire : On se prosterne par monierie devant le Mikado, par terreur devant le Taïkoun. Malheur à qui traiterait avec légèreté le pouvoir de ce dernier !

Voilà comment le Japosi est ouvert.

Que si les agents diplomatiques s'avisent de sortir sans les yacounines ou préposés à leur sécurité, la populace est là pour les accabler d'avanies (par ordre sans doute, car le peuple est uaturellement bon et doux). En outre, les officiers des daïmios (c'est-à-dire des princes ou rois japonais), qui parcourent les rues en pourfendeurs avec deux sabres, barrent insolemment le passage aux étrangers et les rejettent dans les ruisseaux de la résidence diplomatique. Et la police proprement dite laisse faire, parce que les daïmios sont investis d'un pouvoir supérieur, sur lequel la police du Taïkoun luimême n'a pas d'action. En un mot, Yedo est l)ien la vill(î impériale, la ville aujourd'hui diplomatique; mais son pavé appartient aussi bien aux grands daïmios (pi'à l'empereur, et l'étranger est un suspect pour tous.

Résumé. l'n résumé, nous avons suivi les progrès de la civi-

lisation chinoise dans son système graphi(pie, dans sa passion ])our la beauté do l'écriture, dans ses temples tapissés d'autogra])hes , dans les habitations particu- |

lières émai liées de; pancartes calligraphicpies. Nous avons vu (juelques caractères tracés d'une main imj)ériale servir de récompense enviée à toute une vie de dévouement; et des éventails ii autographes devenus des pr('S(.'nts diplomatiques. Le sévère bureau d'his-

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toire , les confessions autographes impériales en temps de calamité, ont passé sous nos yeux, de même qu'un rapport politique de l'oncle de l'empereur sur les négociations des traités chinois avec l'Europe et l'Amérique. Nous avons étudié l'art ancien, les incrustations , les émaux , les porcelaines , dans l'Empire Céleste; nous avons vu les Missionnaires s'évertuer en vain à y naturaliser nos arts , et nous nous sommes convaincus que tout dégénère chez ce peuple enfant et vieilli , impropre à réfléchir et à prévoir. Il n'a rien appris de nous; nous n'avons rien appris de lui. Nous n'avons rien à en apprendre, si ce n'est dans l'exécution de quelques riches tissus, dans certains procédés de minutieuse adresse industrielle. Ne lui demandez donc pas au delà de ce que peuvent la patience et l'habileté de la main. Que sont en définitive ses jades si admirablement travaillés ? Que sont ses émaux cloisonnés dont nous faisons si grand cas? Certes ce ne sont point des œuvres dont le procédé de génie pût prétendre à échapper au génie occidental : ce sont des œuvres de fabuleuse jiatience et de goût manuel , rien de plus. La seule difficulté serait de trouver en Europe des ouvriers assez dénués du côté de l'activité intellectuelle, assez peu exigeants sur les salaires pour donner cinq, dix, quinze années de leur vie à l'achèvement d'une œuvre purement mécanique.

Tout ce qu'il a su produire de plus beau se voit en échantillon à Dresde, au musée Japonais; à Leyde, dans la collection de M. Sieboldt; en France, au musée céramique de Sèvres, au musée du Louvre, ou dans les cabinets de M. le comte de Morny, de

M. Thiers, de M. le comte de Rougemont , de MM. d'Aigremont et de Fërol. Ce sont des tribunes chinoises et japonaises dont les analogues ne se retrouveraient plus à la Chine même, aujourd'hui déj)Ouillée de ses antiques, et qui rachète avidement ce que l'Europe consent à restituer à ses curieux. Chose bizarre , mais vraie ! nous sommes redevables de presque tout ce que nous possédons de chinoiseries en France à deux causes essentiellement disparates : aux Missionnaires d'une part dans le dix-septième siècle, et de l'autre à l'influence de Voltaire sur le dix-huitième. Les Arabes, les Portugais, les Espagnols, les Hollandais , les Italiens avaient beaucoup tiré de la Chine et du Japon. Ce furent le roi Henri IV et quelques seigneurs de sa cour qui commencèrent nos richesses en ce genre, en commandant des services à leurs armes et des vases immenses dont on retrouve encore de temps à autre , dans les plus riches ventes , quelques magnifiques exemplaires. Louis XIV surtout et plu encore le grand Dauphin ont beaucoup accru nos conquêtes céramiques par l'entremise des Jésuites. Vint Voltaire, qui, à force d'opposer la chronologie chinoise à la chronologie biblique, mit la Chine à la mode ; et les porcelaines, les bronzes, les émaux, les kupies de riunpire Céleste et du Japon inondèrent les salons, les cabinets et les boudoirs. En même temps que les Missionnaires faisaient peindre sur porcelaine des scènes bibliques, surtout de la Passion , la Hollande et la Compagnie française des Indes avaient fait rej)roduire des sujets de la ni\ thologie, ou des bergers Walleau, ou les ai luoirics de tons les Klals et villes de l'Europe.

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Il n'est pas jusqu'aux lo(jes franc -maçonniques qui n'aient commandé des services emblématiques. La protection de Marie-Antoinette , initiée h ce goût des choses de l'Orient par les ducs de Ghoiseul et d'Aumont , attira chez nous les laques les plus merveilleux. Enfin tout ce qu'on avait pu conserver en ce genre avait été jeté par la tourmente révolutionnaire aux greniers et cachettes des revendeurs. C'est dans ces débris exhumés que nos connaisseurs ont puisé la meilleure part de leurs cabinets.

Quant aux échelles du Levant et de Barbarie, ne leur demandons plus de nombreux souvenirs de ces magnifiques comptoirs jadis entretenus à Canton par les Arabes. Le Musulman n'est pas conservateur : il n'est curieux que de calHgraphie, et n'a pas l'idée d'un nnisée quelconque. En vain chercherait-on une seule porcelaine chinoise à Tanger, même à Fez ou à Maroc , résidences du sultan marocain , qui vit avec la même simplicité que ses sujets. On serait plus heureux dans les bazars du Caire, de Damas et de Constantinople. C'est en Perse surtout que s'est montrée jadis la céramique chinoise. Les mosaïques d'émaux, à inscriptions de lettres incrustées au dehors des édifices , sont d'origine arabe et sourient à tout l'Orient. Les plaques de faïence indigène qu'on y emploie sont une fête des yeux. Au Caire, une mosquée est toute revêtue de carreaux de terre émaillés de jaune, de noir et de bleu. Une autre mosquée àKaswine, dans la Perse occidentale, n'est qu'une vaste boîte d'émail, fond bleu à ramages jaunes semés de noir, courant et s'enroulant de haut en bas sur toute la surface. Les grandes mosquées antiques de Sanuu-

cande, de Tabriz et d'Isfalian jonchent la terre des plaques de faïence bleu turquoise dont elles étaient revêtues. A Brousse, les tombeaux des sultanes ont un vêtement d'émaux où le rouge vif et le vert dominent. La porcelaine chinoise moderne, qui vient par Bouchir, est commune en Perse. L'ancienne, venue par caravanes, sous la dynastie deTamerlan, est plus rare qu'en France. Le comte Arthur de Gobineau en a rapporté une potiche précieuse à fond blanc , enguirlandée de grands bouquets de superbe exécution ; je n'ai rien vu nulle part de semblable. La porcelaine kaolinique chinoise est remplacée dans les bazars du Levant par la faïence indigène d'ornementation naïve, vive, heurtée, crue de couleur, quand elle est turque; harmonieuse , quand elle est arabe ou persane. Le goût proprement turc n'existe ])as. Le Turc, peuple soldat, n'a point les instincts de l'art. Les faïences persanes anciennes sont-elles bien j)ersanes? Qui le pourrait décider? Nulle trace de l'existence d'anciennes fabriques de ce genre dans la Perse. Nulle trace des porcelaines même. Il ne s'en trouve guère qu'en Turquie, et quelques-uns supposent que ce pourraient être des produits de l'Asie Mineure. La tonalité de l'ornementation rentre en effet dans celle de la Turquie, plutôt que dans les traditions délicates de la Perse, et atteste une imitation européenne.

De nos jours, à la Chine, nulle originalité, nulle lueur d'invention, nulle intuition morale. L'art n'est ])lus (pi'une j)uérile industrie, précieuse et chatovante, lort préoccuj>ée du jcn i\rs coiilcuis, li-ès-|)('u de la lorinc, encore moins de l'ànie IniniaiiH;. Ses piperies

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de vermillon ne sont pas j)lus de la peinture que son dessin, piquant et spirituel, n'est pittoresque. Qui a vu les œuvres d'une main a vu les œuvres d'une autre, car toutes, mues d'une impulsion machinale et uniforme, tournent autour de la même routine et secouent de leur corne d'abondance ces albums toujours renaissants de mandarins surdorés, d'oiseaux, de paysages, de fleurs, de papillons, de jonques, de coquetteries [>alantes, d'enluminures banales et superfines dont l'Europe est inondée : — vieux sujets renouvelés des temps par delà et reproduits par le procédé du décalque et de patrons découpés sur les œuvres des anciens.

Et de fait, cette méthode de poncif et de pièces de rapport est plus que jamais l'art chinois de nos jours. Véritable c«quilla(}e qui se referme au lieu de s'ouvrir aux utiles rapprochements des progrès de l'Occident, la Chine porte la peine du faux principe d'immobilité auquel elle attache son existence. Ou plutôt, cette immobilité même tient à l'imperfection native de la race autant qu'aux vices de ses institutions. Le Chinois aura çà et là des éclairs , mais rien de ce qui vient de la force de déduction et de la logique de la pensée. Aussi l'a-t-on vu toucher de temps à autre à un certain degré de civilisation médiocre qu'il retrouvera peut-être un jour, mais qu'il ne lui est pas donné de dépasser. Comme à la race hindoue, Dieu lui a refusé cette faculté de progrès indéfini qui semble pousser incessamment la destinée des races européennes. Quand les arts ne marchent pas, ils reculent. L'intelligence ne saurait être une qualité oisive : elle meurt de disette connue le corps.

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Et d'ailleurs, un champ de désordre et de bataille peut-il être une arène favorable aux beaux-arts? Dans ces malheureuses contrées où tout est en proie et tombe en dissolution , des institutions, magnifiques sur le papier, sont frappées de paralysie et d'impuissance ; nulle empreinte réelle .de cet esprit d'ordre, d'unité, de bonne foi politique, qui font les grandes nations. L'Empire du Milieu est inévitablement la chose de la conquête. Il croulera tôt ou tard sous les armes de l'Occident. Destinées prédites par le poëte anglais Georges Berkeley :

« C'est vers l'Occident qu'une pente fatale fait graviter l'empire.

)) Les quatre premiers actes sont déjà joués.

" Le cinquième va clore le drame avec le jour.

» Des fils du temps le plus noble est le dénier. »

VVestward tlie course of empire takes lus way.

The four first acts already past ; A Hfth shall close the drama with the day.

Times noblest offspriiig is the last.

Le Japonais a plus de vie; mais déjà le Chinois succombe sous ses guerres intestines, et sous la corruption, dont les progrès séculaires marchent de front avec ceux de la détresse publique.

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