‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 41 sur 127 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

vingt-cinq ans la peinture à l'huile et à l'aquarelle. Il fait le portrait à bon marché et s'annonce comme habile à flatter ses modèles : au front de sa boutique est cet écriteau en chinois et en anglais :

Lam-Koa, peintre de belles figures.

Il copie , en couleur , des gravures et des lithographies européennes, et produit en stores, écrans, éventails et albums, luie multitude d'aqiuirelles où il s'évertue aux demi-teintes et aux omlires. Il fait de tout cela un commerce considérable avec rEuroj)e. Je possède une douzaine de dessins qu'il a exécutés pour moi , il y a une dizaine d'années , dans le mode miparti chinois et européen, pour un exemplaire des œuvres de Jean de la Fontaine, illustré de dessins originaux de tous les pays. Quelques-unes de ces conq)ositions sont assez jolies, mais l'exécution n'a rien de très-piquant ni de bien original. Après la conchision du traité avec la France, en 1844, Ki-Ing envoya son portrait à l'huile au ministre français, M. Guizot. Le peintre était ce même Lam-Koa. L'œuvre, du reste assez médiocre, atteste une évidente a[)plication Atelier ;nix procédés de l'Europe. Ki-Ing fit exécuter, à la même chimMrpun époque, un autre portrait de lui pour le roi des Français , par un autre artiste national du nom de Ghe-Tien , (pii ne travaille que dans le mode chinois. La figure peinte par cet artiste est un peu plus grande que nature, en pied et assise. Ce n'est j)lus luie ])eintiire à l'IuiiU;, mais à l'eau et sur papier, et dont l(! conunissaire impérial faisait, bien (Milendu, cent fois plus de cas qu(; (1(î l'œuvre semi-européenne de Lam-Koa. Ce

même Che-Tien a dessine pour mon la Fontaine une centaine de croquis originaux, qui, h travers une certaine maladresse de peinture primitive, ont souvent de la finesse, et respirent je ne sais quel parfum de vieux paravents. J'en ai reçu pour la même destination un certain nombre du Japon, exécutés avec une siqjériorité réelle. Lam-Koa trouve aujourd'hui, à Canton, un rival pour le portrait : c'est im autre élève du peintre Chinnery, nommé Ting-Koa; et, d'un autre côté, sa réputation comme peintre à l'huile menace d'être balancée par un certain Joé-Koa, le Gudin de la Chine , qui peint des paysages et de grandes marines dans le goût européen.

Lam-Koa occupe à Macao une maison entière. Il en aune semblable à Canton. Au premier sont les ateliers, dans lesquels chaque ouvrier peintre a son département. L'œuvre fait la navette et passe définitivement sous les yeux du maître, qui donne la dernière touche. Au rez-de-chaussée est le magasin, dans le style de ceux d'Alphonse Giroux et de Susse, où se vendent, avec le papier, les couleurs et les pinceaux , les produits terminés , et un assortiment de cartons à décalque tout découpés pour les petits peintres de province. Peintres de la ville et peintres provinciaux ne sont plus guère aujourd'hui que de vraies machines, pareils à ces ouvriers de Birmingham et de Sheffield , dont l'existence est réduite à un geste, et qui jouent le rôle, celui-ci d'un levier, celui-là d'un rivet, cet autre d'une cheville ou d'un écrou.

L'atelier de Joé-Koa, à Canton, est tout à fait dans

le même style. Plusieurs centaines d'ouvriers, plus ([u'à

demi nus, à cause de la chaleur, y travaillent sous la

direction de contre-maîtres.

On trouve une description assez piquante des ateliers, de la boutique et des petits procédés de Lam- Koa, dans un livre anglais public à Londres avec le nom du docteur Toogood Downing, sous le titre assez étrange de : The Fan Qui in China, c'est-à-dire : Le diable étranger en Chine , appellation {Fan-Kouai) par laquelle les natifs désignent les barbares étra7igers qui les visitent (1).

L'art Au Japon , l'art de décorer les temples et l'intérieur

'"'' ' des maisons particulières de pancartes calligraphiques et d'autographes de personnages illustres , est le même qu'à la Chine, Les plus précieux morceaux de ce genre sont en écriture sacrée, celle du Mikado ou souverain spirituel, langue de la cour et des plus hautes autorités. Gomme à la Chine, on étend les inscriptions autographes de cette espèce à la décoration des murailles, des éventails, des écrans, des porcelaines. C'est un goût général, une mode, une fureur.

L'art est fort cultivé au Japon , et s'exerce dans la même sphère qu'à la Chine, mais avec une supériorité marquée sur l'art chinois. Il produit des dessins pleins de délicatesse, des eiduminures plus sobres, des illustrations de livres populaires d'un goût généralement j)lus soutenu qu'à la Chine. Le Japonais possède en

(1) Ce livre a trois volumes in-8", publiés cliez M. II. Colhoiirn. M. Dcléclusc a iiiipriiné, dans la Revue frunraisc , une tr.idiK'lion du passa|;e qui parle de Lain-Koa, et il a acconipajjué sa lraducti<jn de réflexions intéressantes.

LE JAPON. i;9

peinture le génie des oiseaux, des plantes et des fleurs. L'un des premiers peintres actuels est le médecin du roi temporel. Il a exécuté à l'aquarelle une ornithologie, une flore et une entomologie d'une beauté surprenante (1). C'est surtout en écrans, en éventails, en Pancartes

, , , . . -, d'autographes

pancartes destmees, comme les pièces d écriture, à et de dessins

,, . , , 1 1 1 • • coin me

1 ornementation des temples et des habitations particu- à la Chine. Hères, que s'évertue le pinceau japonais. Les grands temples de Yedo et d' Acodade sont tapissés de ce genre de cartouches représentant des dieux, des guerriers illustres , et de ces saints anachorètes à barbe sans fin qui sont fort vénérés, ou de vues de la Montagne Sainte appelée Fusiama, cratère éteint, s'élevant à douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Tout mort comme il faut tient à gravir le haut de cette montagne , pour laquelle sa famille se fait délivrer à grands frais, par les prêtres, deux passe-ports : l'un pour la simple ascension, l'autre pour concilier au défunt le bon Esprit.

Quand un étranger entre chez un Japonais , celui-ci s'empresse de cacher à ses regards profanes les peintures de divinités et de saints.

On croit aujourd'hui la Chine ouverte par le traité Le Japon nouveau qui permet rétablissement d'un agent politique en résidence à Péking. Je souhaite que la foi punique de cette incorrigible race n'amène pas de nouveaux conflits. Le Japon n'est pas plus ouvert que ne l'est la Chine, malgré l'existence d'agents politiques européens

(1) Ce peintre-médecin s'appelle Mirijoto. Plusieurs de ses dessins ont été envoyés en France pour y être exécutés en gravure, comme avaient été envoyés de la Chine les aquarelles représentant les hauts faits de Khien-Loung.

fe

nue.

à Yedo. Sous prétexte de faire honneur à ces agents et d'assurer leur sécurité, on les entoure, dans leurs légations, dans l'intérieur même de leurs cours, d'une foule d'ofBciers japonais , contrôle vivant du gouvernement sur tous leurs gestes, presque sur leurs pensées. « L'autorité , dit-on aux agents , est à votre disposition pour vous faciliter toute chose : installation , hien-étre , achats, et le reste. » Au vrai, c'est un cordon sanitaire (pion leur impose et qui les isole complètement de tout contact avec peuple , gens de qualité , marchands même. Sortent-ils par les rues, ils sont, bon gré mal gré, escortés par une foule de ces officiers qui entrent avec eux dans les boutiques; et des signes comme télégraphiques d'une rare habileté, ou même de formelles injonctions , défendent aux marchands de leur vendre tels ou tels objets, ou bien ordonnent d'en demander des prix tellement fabuleux, que l'acheteur doit renoncer à son projet, s'il ne veut passer pour fou à ses propres yeux.

Difficultti La lil)rairie surtout est l'objet d'im particulier ostra-

s'v procurer cisuic. On crauit quc les étrangers ne mettent la mam

des livres . . ii/>iim-'1

du pays. sur qucIquc manuscrit donnant la clef de 1 histoire du Japon et de la lutte intestine qui s'est élevée dans cette confédération de roitelets qu'on appelle l'empire japonais, lutte incessante entre le Taïlioun ou roi temporel, et le Mikado. C'est ;i l'année IGOO que s'arrêtent les annales du pays, attendu qu'à l'exemple des Chinois, les Japonais ne publient aucun livre historicpie sur la dynastie régnante, et que; celle ipii Ueurit île nos jours date des commencements du dix-septième siècle. Or, les éléments de cette histoire, conscrN ('-s dans les archives

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