TOME H
162 LES TEMPS MODEREES,
celle des peintures hiératiques des cathédrales ont percé quelques ténèbres de l'histoire du moyen âge ; comme certains restes précieux de l'art ont lait retrouver à tous ses degrés l'intelligence de l'homme, et remonter ou descendre l'échelle de ses progrès. Le moindre des monuments a son côté utile, parce qu'il est un fait, et qu'il concourt à l'ensemble des preuves qui se commentent les unes par les autres, de même qu'un seul osselet suffisait au génie du grand Georges Cuvier pour reconstituer tout un squelette; de même <jue le moindre fragment de branche, le plus léger l^rin d'écorce, révélait au savant physicien Charles l'Héritier l'espèce d'arbre dont ils étaient provenus (1).
Utilité Infatigable curieux, ce même l'Héritier, qui depuis
des moindres p , ,,t . ,,.,.. , ,, ,,
i)rodiiciioiis rut de 1 Institut, s était lait, dans 1 espace d une année
de la nature. , . > i • ■ i • • <
seule , rien qu en butinant aux environs du ministère de la justice où il travaillait alors , une collection de plus de cent espèces de mousses , de lichens , de byssus et de petites herbes qui vivaient sur les murs ou entre les pavés, et il se proposait d'en publier le catalogue, sous le titre, qui aurait semblé un peu singulier en botanique, de Flore de la place Vendàine (2). Voilà un pendant du monde d'insectes rayonnant snr le fraisier de Bernardin de Saint-Pierre. Libre à l'observateur sérieux de rattacher ce coin de géographie botanique au vaste ensemble des êtres créés, et d'ajouter, à ce proj)Os, un chapitre aux Etudes de la nature. Une petite })lace pourrait y être ouverte encore h la collection de
(1) Georges CuviEn, Éloges ttistorif/ues des membres J^: l'Académie royale des sciences, t. I, p. 114. Paris, LevranJt, 1819.
(2) Ibid., p. 124.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 163 ce vicomte de Baracé, qui a consacré, dans son hôtel à Angers, une pièce tout entière à un cabinet d'œufs de tous les ovipares du monde connu. Il y a là des œuls d'alligator et de serpent à sonnettes. C'est à faire frémir; ce qui n'a pas empêché un fort savant homme, M. Servaux, de réunir h Paris une collection analogue, sur laquelle il prépare une publication.
Toutes les collections, je le sais, ne se placent pas , comme celles de l'Héritier et de nos curieux d'ovologie, sous la protection de la science. Ainsi, l'on a de par le monde des collections de titres de livres ;
Des collections de dédicaces avec préfaces de rapport et d'emprunt, décorées le plus souvent du titre pompeux d'introduction ;
Des collections de prospectus où l'on en voit plus de cent de la main de Charles Nodier, de Tissot et de Jules Janin : — Tissot, la rhétorique de tout le monde; Nodier, un style; M. J. J., une palette dont le charme trahit sur-le-champ les couleurs, fussent-elles cachées sous un pseudonyme dans quelque préface de catalogue : témoin celle du catalogue des autographes de Lucas de Montignv, et celle du catalogue de l'ameublement du château de Bercy, vendu l'année dernière.
On a aussi des collections de timbres de poste;
De papier timbré d'époque et de pays divers : collection considérable, curieuse, éventuellement utile pour des vérifications judiciaires, et dont les papiers sont tous frappés successivement, d'année en année, dans la pâte, de filigranes et de pontuseaux particuliers;
Des collections de papiers peints de toutes les nations et de tous les temps , infiniment curieux sous le
rapport de la variété dans l'art de l'ornementation , plus curieux encore en ce qu'ils deviennent des témoignages historiques par les emblèmes , les figures et les costumes qu'ils reproduisent ;
Des collections d'affiches ;
De complaintes ;
De menus de dîners;
De cartes de visite historiées ;
De cannes; Tabatières De tabatières, dont Frédéric le Grand possédait
le Grand, plus de quiuze cents : manie de famille, car il en avait reçu de sa mère six cents en héritage (1).
Si Frédéric-Guillaume II, son neveu et son successeur, n'eut pas cette manie, il en eut une autre qui risqua fort de le rendre ridicule. Il s'était jeté, à raison perdue, dans les loges dont les Illuminés, sous le nom de Rose-Croix, avaient fait le théâtre de leurs merveilles, le temple de leurs doctrines, le sanctuaire de leurs apparitions. Sa crédulité, cpii, on ce genre, allait d'elle-même au-devant du mensonge, acquit une telle notoriété, qu'elle devint la fable de la foire de Leipzig. Les frères hiérophantes s'étaient avisés, un jour, d'annoncer au roi l'apparition de Jésus-Christ : « Gomment était-il vêtu? » avait demandé Guillaume avec la naïveté de l'illuminisme. — « En veste d'écarlate à revers noirs et à tresses d'or, » lui avait-on répondu. Et là-
(1) Voir DiEUDOJiNK TuiÉnAUT, Mes souvenirs de Berlin, ou Frédéric le Grand, sa famille , etc. Paris, 1804. 5 vol. iii-8".
Je connais un curieux qui, dans ses collections, a recuoill" ';> tabatière du prince de Talleyrand. Elle était double et avait double foml. Par l'un des côtés sa grâce intarissable offrait le tabac ; l'autre côté , réservé ;i lui seul, n'a jamais adiuis le toucher indiscret d'un doi{;t étranger.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 165 dessus, la foire de 1792 afficha des vestes du Jésus de Berlin (Berliiiische Jésus westen) qui firent fureur (1).
Les collections de pièces de mariage et de jetons d'ar- Jetons de cour gent historiés occupent beaucoup certains curieux de corporations. nos jours. Les rois Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, les princes, les princesses, la plupart des courtisans , avaient leurs jetons spéciaux pour le jeu , portant leurs armes et souvent leur nom. La forme en était fort variée, parfois bizarre. Sous Louis XVI, ceux de l'ambassadeurde Venise, le chevalier de C anale, {jrand joueur, étaient de la forme et delà grandeur d'un petit écu, portaient son nom, et lui servaient à la fois de cartes de visite rpi'il laissait chez les suisses des grands hôtels. Sous le même règne, chaque corporation d'art et métier avait aussi le sien , portant d'un côté des attributs, des emblèmes, et de l'autre le saint patron de la corporation. Le jeton de la communauté des marchandes de modes plumassières portait sur la face les armes royales, et au revers de petits Amours se jouant avec des coiffiues et des plumes. La Monnaie de Paris possède aujourd'hui encore les coins de ces jetons et ceux de jetons de règnes antérieurs. C'est en effet un usage qui remonte très-haut dans la monarchie française.
M. Adolphe Bronfmiart, de l'Institut, s'est acciuis Ri<hesses une juste célébrité par ses beaux travaux sur la botani- de la Seine. que fossile. M. l'abbé Cochet, l'antiquaire normand, a
(1) Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, par M. l'abbé Barruel. Hambouif;, chez Fauche, 1803, t. V, p. 28. Ce livre part d'un point de vue faux; mais il s'a(;it ici d'un l'ait qui est exact, non d'un raisonnement.
166 LES TEMPS MODERKES.
deviné les secrets archéologiques gardés sous le sol de son beau pays ; ses fouilles heureuses ont exhumé tout un monde ; et maintenant , comme l'a dit un savant professeur de l'Ecole des Chartes, il règne en souverain sur cet empire des morts. Voici venir aujourd'hui un Collection de peintre autiquairc , M. Forgeais, qui descend dans le
M. Forgeais.
lit de la Seine, et se compose une collection considérable d'objets retirés des fouilles opérées dans le fleuve à l'occasion des grands travaux récents du pont au Change, du pont Saint-Michel, du Petit-Pont, du petit pont Saint-Charles. Ces fouilles lui ont fourni des jetons sans nombre de plomb ou d'étain , appartenant aux fonctions de cour, etc., vers la fin du treizième et du quatorzième siècle ; à des corporations de métiers , du quatorzième et du quinzième siècle, peut-être même du treizième; à des confréries d'églises, remontant au quatorzième siècle. Il possède aussi des enseignes de pèlerinage rappelant , pour la destination , cette petite Vierge de plomb cousue sur le devant du bonnet de Louis XI. Il compte par centaines les jetons de présence aux offices, à noues, à matines, depuis l'an 1500; les médailles de charité pour la délivrance de pain , de viandes , de falourdes ; les plaques et autres signes de reconnaissance de partis au douzième siècle et au treizième (1). Ce ne sont, il est vrai, que des objets du plus vil métal , mais la modestie même de leur matière les a protégés, et sans lud doute le
(1) M. Aitliur l'oijjcais a publir, avec de nombreuses planclics sur Lois, une plaquette in-8", de 84 pages, fort curieuse, sur ses découvertes. Elle est intitulée : Notice xur des- plombs historiés trouves dans lu Seine. 1858. Dumoulin, libraire.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTI 0?^ S. 107 croc dédaigneux des ravageurs de la Seine qui a successivement pu les découvrir, les aura de siècle en siècle rejetés dans le fleuve. Les voilà maintenant rendus au jour, rehaussés du prix de leur antiquité même et du mystère religieux et politique qui les avait fait cacher. Aussi ce médaillier, plus curieux qu'il n'apparaît au premier abord , a-t-il désormais conquis sa place dans le domaine archéologique, bien que la science sur les monuments qui le composent et les monuments similaires soit encore incomplète. M. Vallet de Viriville vient de donner sur ce cabinet de M. Forgeais des notes auxquelles je ne pouvais mieux faire que d'emprunter des détails et qui tendraient à ouvrir un filon nouveau à l'érudition. Que l'on retrouve dans ces œuvres des vieux himhelotiers (1), de petites outres ou ampoules de ploml) aux armes de Charles YI et d'Ysabeau de Bavière, destinées à contenir les offrandes des pèlerins ; qu'on voie sur d'autres plombs les armes du roi, de la reine et de Louis, duc d'Orléans ; que l'on constate sur d'autres encore les armes de Jean Sans-peur, de Bourgogne, rien de plus nettement établi. Que l'on reconnaisse les médailles des pèlerinages rovaux de 1421, au mont Saint-Michel, le jour de Carême prenant ; ou celle des pèlerinages de la reine Marie d'Anjou, en 1447; que l'on signale les enseignes de la sainte Baume remontant au quatorzième siècle,
(1) Voir les Antiquités de Paiis, par Sauval (1724, t. III, p. 334). « Sçavoir ce que c'est qu'un bibelotier? — C'est uti faiseur et mouleur de petites images de plomb qui se vendent aux pèlerins et autres. Cela est uni aux miroitiers. » De bimbelotier on a fait bibelotier; de bimbelot, bibelot.
rien de mieux encore : les monuments de la collection semblent parler clairement. On y constatera aussi avec certitude les signes de ralliement, tantôt patents, tantôt secrets, des Armagnac et des Bourguignons (qui n'aurait eu les signes des « Arminacs » , quand ils occupaient Paris, eût été en péril de mort) : l'authenticité est patente. Mais ce qui touche plus particuhèrement M. de Viriville dans ces documents ravis aux muettes confidences du fleuve, ce qui constituerait une vraie découverte, c'est l'existence qu'il y signale de deux pièces fondues à l'intention de Jeanne d'Arc et de ce fameux cordelier frère Richard qui prêchait la venue de l'Antéchrist et a figuré dans l'histoire de la Pucelle. Rien de ce qui touche à cette noble fille ne saurait être indifférent, et l'intérêt public n'a pas été épuisé par les travaux si doctes, si patients, si consciencieux de M. Quicherat. Un document nouveau, tel minime qu'il soit, sur l'héroïne, sera vu avec une respectueuse curiosité. Mais la dc'couverte de M. de Viriville ne soulèverat-elle aucune contestation? En un mot, le monument sera-t-il consacré à titre authentique? Attendons la discussion qui sans nul doute va s'ouvrir. Du reste, ce savant est un de ceux qui connaissent le mieux cette époque de notre histoire, et il n'aura pas besoin, je le présume, de beaucoup d'efforts pour triompher des doutes. Ricordini Un curicux de Venise possède une collection scin-
tillante de ces bijoux appelés Bkordini, souvenirs précieux (ju'échangeaient les fiancés et les amants à ces teinps où la Venise du seizième siècle était la ville des amours et des inlriguos. Je ne parle pas de ces bagues sans nombre qui se mettaient à la main, connue les
vénitiens.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIOIN S. 169 bagues venues de France , qui affectaient les formes les plus irrégulières et les plus bizarres, avec ornements de perles, de diamants et autres pierres précieuses, et n'étaient souvent que l'histoire dorée d'autant d'oublis du cœur; mais de ces anneaux, variés aussi de forme à l'infini, qui s'attachaient à la lèvre des petits masques de bouche, et d'où s'échappaient de légers rubans garnis de perles et de pierreries ; je veux parler enfin de ces anneaux à bijoux passés au petit doigt du pied gauche, ricordini vainqueurs, raffinements extrêmes de galanterie, et qui forçaient d'échancrer, à cet endroit, la chaussure, pour qu'ils pussent être vus par tous et compris par un seul.
Il V a aussi des collections de pamphlets politiques Pamphlets
politiques.
et autres. A peine en est-il quelques-uns qui, après les événements, aient encore une certaine saveur empruntée au piquant de la forme , h l'élévation des idées générales , à la vigueur et au bon sens du raisonnement. Les petites Lettres à un provincial , lancées par le génie de Pascal au vent des passions de son temps , et qui sont immortelles à force de finesse et de beauté de style, peuvent être regardées comme la plus éclatante des exceptions. La plupart de ces feuilles, dont tout l'intérêt tenait aux circonstances , meurent de niaiserie , d'emphase et de vide. Par les temps qui courent, on n'a pas besoin d'avoir vécu longtemps pour avoir vécu beaucoup. Un clin d'œil a vieilli d'un an. Etres éphémères ! qui existe? qui n'existe pas? Tel événement qui, à l'instant même, paraissait immense dans la vie d'un peuple ou d'un individu, laisse à peine un obscur souvenir, quand les jours ajoutés aux jours se
170 LES TEMPS MODERISES.
sont détachés de notre vie. Voyez ce qui arrive à Xavier de Maistre ouvrant des lettres d'autrefois : En voici une tracée dans de mortelles agitations et mouillée jadis de larmes amères : la fin manque impossible de se souvenir de l'événement qui l'a dictée (1) ! Billets Les collections de têtes de factures et de cartes de et de fêtes marchauds , de billets et affiches de fêtes publiques, de
publiques ou , , , 111 tt
particulières, thcatrc , dc couccrts et de bals, ne sont pas rares. Une série d'affiches du théâtre de Bruxelles, amassée depuis 1814, par un M. Martin Robvns, a été vendue aux enchères, en 1836. Henry Béer, frère de l'illustre maestro Meyer Béer, avait accumulé des affiches de spectacle et de concert de Berlin , avec une collection de cannes rivale du petit musée du curieux Anglais Steer. Disons tout bas que Henry Béer est mort fou et ruiné, ime canne dans chaque main.
Parmi les brevets d'académies ou de sociétés savantes, parmi les billets d'entrée à des associations de bienfaisance, de gastronomie ou de chant, parmi les cartes de bal et de comédie de société , de concerts et de soupers fins, on compte de charmants objets d'art. En Angleterre, ils étaient composés et gravés par William Hogarth, devenu depuis si célèbre, ou gravés d'aj)rès Gipriani par Bartolozzi , que , de son temps , la douceur un peu affectée de sa taille et de sa pointe a fait priser trop haut , et que plusieurs rejettent aujourd'hui trop bas à cause de la mollesse de son dessin. On ouMic trop aisément quelques-unes de ses jolies pièces , notamment le portrait de la sœur de Marie-Antoinette,
(1) X. Dk Maistiik, V()ja(je autour de ma chambre^ ch. xxxiv.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 171 Marie-Christine , duchesse de Saxe-Teschen , qu'd a gravé d'après la peinture de Roslin le Suédois, et qui , en son genre, est un chef-d'œuvre. Les billets d'entrée étaient aussi gravés à Londres par William Warren, WiUiam Finden et autres, d'après Singleton, Thurston, Coswell, Mortimer, Thomas Stothard, Robert Smirke, Cook, Thomson, Uwins, William Westall et autres habiles. En France, ils étaient reproduits d'après Meissonnier(l), Gravelot, Eisen , Cochin , Marillier, Saint- Aubin , Bachelier, Roubilhic , Moreau le jeune, par les burins si aimables des petits maîtres du temps , quand ils ne l'étaient pas à la pointe par les dessinateurs euxmêmes. Le charmant ornemaniste Choffard , a dessiné et gravé à l'eau-forte de petits chefs-d'œuvre d'esprit et de goût pour les industries coquettes et même les apothicaireries à la mode. J'ai surpris Prudhon , le délicieux Prudhon et les frères Johannot en flagrant délit de dessin pour les boîtes de confiseurs. Même dans les infiniment petits perce l'ongle de l'artiste.
La comédie à Cirey, chez Voltaire, avait ses affiches Affiches
des théâtres
posées sur la porte de la chambre de madame Denis de Cney, et sur celle des visiteurs. Le petit théâtre de ]Marie- et de
. . . , Versailles.
Antoinette à Trianon avait les siennes , imprimées sur satin. L'Opéra des petits appartements de Versailles, où chantait et dansait, en 1748, la marquise de Pompadour avec les dames de la reine, avait eu aussi ses affiches imprimées en or.
Mais, le dirai-je? par un afireux contraste, il y a plus encore. Alors que la France respira de la Terreur,
(1) Dessinateur Jes fêtes de la cour.
Paris , comme réveillé du tombeau et poussé par le besoin d'oublier, se précipita avec fureur dans le plaisir; et sur la porte d'un cimetière on lisait cette affiche : Fêtes des « Bal du Zéplîir » . Trois ans auparavant, les sans-cu-
sans-ciilottes. , , , i • i
lottes de Jourdan Coupe -tête y dansaient la carmagnole et distribuaient , un jour, à la porte , des livrets des Droits de l'Homme, reliés en peau humaine , tannée dans ces ateliers de Sèvres et de Meudon qu'approvisionnaient de peaux nos armées. M. Yillenave possédait un de ces livrets dans sa collection confuse, mais si riche. Le chef-d'œuvre de ces ateliers était une peau humaine tout entière, exposée, pendant la révolution, au palais de Versailles, transformé en musée. La peau recousue au cou, pour cause de guillotine, figurait dans la partie de l'histoire naturelle.
ziska Ainsi les historiens n'ont pas dédaigné de raj)porter
de tambour, bi fantaisie de ce formidable Ziska, qui, dans la guerre des Hussites , avait légué sa peau à ses soldats ])our en faire une p(!au de tambour, afin de faire frémir encore avec le bruit de son nom et les restes de lui-même l'empereur Sigismoiul, son ennemi. Guerre hideuse, comme toute guerre de religion, que cette guerre des Hussites! Tandis que la rage fanaticjue de Ziska étouffait, par esprit de vengeance , toutes les révoltes île la nature , la barbarie de l'empereur avait l'infernale invention de tuer les vivants avec des morts : il faisait jouer des machines do guerre qui lançaient dans la ville de Karlostein , qu'il assiégeait, les cadavres d'honunes et de chevaux décimés dans son camp par mie éjiidémie. Murailles, niaisoiis, rivière, voies publiques, loul t-tait iii()ii(!('' (le cette pluie horrible;, et la putréfaction viclo-
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLEGTIO:S S. 173 rieuse réduisit les malheureux rebelles dont les armes n'avaient pu triompher.
C'est sous l'empereur Sigismond que l'hérésiarque Jean Huss, venu au concile de Constance , sur la foi d'un sauf-conduit de l'empereur, fut brCdé vif, le 16 juillet 1415. Battu par Ziska, le 11 juillet 1420, Sigismond échappa à la faveur d'une trêve. Ziska mourut en 1424; mais ses successeurs, les généraux Procope le Rasé et Procope le Petit, maintinrent la fortune des Hussites, et ils taillèrent en pièces l'armée impériale, commandée par le duc de Bavière, pendant que Sigismond se faisait tranquillement couronner roi d'Italie à Milan, en 1431. Le cardinal Julien , qui assistait à la bataille, n'échappa qu'avec peine aux vainqueurs : il laissa entre leurs mains son chapeau , sa ro])e rouge et la bulle d'excommunication des Hussites qu'il tenait suspendue à son cou. Après ce revers, Sigismond composa avec les hérésiarques. Mais la division se mit parmi eux; l'empereur en profita pour reprendre l'offensive. En vain les débris du désastre tentèrent à se réunir de nouveau; Sigismond leur offrit une amnistie, les attira auprès de Pelsen , pour une conférence, et les fit étouffer par le feu dans le lieu de l'assemblée. Son nom est justement odieux à tous les Bohémiens.
Chez nous , pendant les désordres de la démagogie , l'art s'éteignit ou se déplaça. Qu'avaient affaire de vignettes galantes les pourvoyeurs d'Atropos? Les graveurs , effarouchés , firent des vignettes de lettres officielles .
La Bibliothèque impériale possède une collection de ce genre, composée de plus de six mille pièces,
toutes différentes de dessin : quelques-unes sont fort jolies de composition et de gravure, et plusieurs, aujourd'hui très -recherchées des connaisseurs, ont été exécutées sur les dessins de Prudhon. Ces vignettes, gravées en tête de lettres d'office , ont été de mode à partir des Etats généraux jus(|u'au premier Empire, où l'aigle a tout couvert de ses ailes. La plus grande partie a pour type général la Liberté, à commencer par l'attribut du simple bonnet phrygien jusqu'aux compositions les plus compliquées : — sortes de biographies parlantes , dont la signification , emblème de l'écrivain de la lettre, a son éloquence propre, et subit les modifications successives de l'histoire du temps qui marche si vite, et des palinodies qui suivent le même pas. Tous les commandants ne consentant point à faire les frais d'une vignette spéciale, on en vint à graver des emblèmes généraux, des allégories banales, comme au temps de Louis XIV ces gravures de fantaisie, espèces de passe-partout de thèses de théologie , de droit et de médecine , dont usaient les souteneurs , quand ils ne voulaient pas faire la dépense d'œuvres d'art pour eux seuls.
Billets On a aussi des collections de billets de naissance,
de faire part. . . • • / t i -ii
de mariage et de mort, qui ont leur curiosité. Le billet d'enterrement de sir Joshua Reynolds , gravé par Bartolozzi , est une rareté de cabinet. Au temps de Louis XV et de Louis XVI , les billets de mariage portaient souvent, en tète, de charmantes vignettes au burin, représentant des scènes religieuses ou domestiques de circonstance. Au commencement de ce siècle, les billets de mort étaient d'immenses placards à caractères ma-
juscules, et dont les initiales, ornées d'attributs funèbres, étaient gigantesques. Le texte de quelques-uns de ces billets, où la vanité posthume s'étale dans tout son luxe , est quelquefois d'une étrangeté qui étonne et fait sourire. La correspondance littéraire de Grimni (1) a conservé le billet d'enterrement du duc de Lavauguyon, chef-d'œuvre en ce genre. Il y aurait des pages à transcrire, tout aussi singulières, dans la bibliothèque de notre curieux de billets de mariage et de mort : ouvrages d'une composition réfléchie, combinée, profonde et laborieusement ridicule.
Le cabinet de physique de l'Université de Padoue Reliques
i J ^ de Galilée.
montre une vertèbre de Galilée, la cinquième lombaire, dérobée par le médecin florentin Gocchi , chargé, en 1737, de la translation des ossements du grand mathématicien à l'église de Santa-Croce, à Florence.
Dans l'ancienne maison de camj)agne du cul-de-jatte Cabinet du fils
de Cornus.
Scarron , à Fontenay-aux-Roses , qui contient encore des portraits du temps et des souvenirs écrits du spirituel bouffon , habitait, il y a peu d'années, un curieux de toute sorte de collections, le fils du fameux prestidigitateur et physicien Ledru, dit Cornus. Cet homme, intelligent et instruit, avait amassé des épaves de la violation des sépultures royales à Saint- Denis, en août 1793, et s'en était composé, avec un respect de curieux, un ossuaire des plus intéressants (2). A cette
(1) Février 1772, t. VII, p. 435-436 de l'édition de M. Taschereau.
(2) Voy. Mes voyages aux environs de Paris, par J. Delort. Paris, Picart-Dubois, 1821, I'"'' voL, p. 90; et Bulletin de l'Alliance des arts (10 décembre 1840, p. 209) publié par M. Paul Lacroix.
Ce M. Ledru, maire de Fontenay-aux-Roscs , était oncle de M. Le-
époque où, comme dit Chateaubriand, s'éleva un vent de colère autour de l'édifice de la mort , et où les flots du peuple l'arrachèrent de ses fondements, l'ardent amour de l'archéologie avait heureusement suscité un homme de cœur, Alexandre Lenoir, qui brava les fiireurs de la populace pour sauver les débris de l'art historique. Tandis que l'adroit Polonais DombroAvski ramassait les papiers des plus beaux temps de nos annales pour en enrichir Saint-Pétersbourg , Lenoir dis- ' putait pied à pied à la rage iconoclaste des niveleurs
les monuments de l'architecture nationale. Le Dru , jeune alors, assistait en curieux au viol des tombeaux. On ne pouvait sans frémissement lui entendre raconter, trente ans après, l'épopée de cette effroyable résurrection , de ces hécatombes de cadavres , où quelques-uns de ces rois de la terre , vassaux de la mort , jetés hors de leurs sépulcres, apparurent tout à coup avec toute la physionomie de leur histoire, après des siècles de sommeil , pour retomber pêle-mêle dans le iîeiiques gouffrc de la fosse commune. Les corps de Henri IV, (le France, de Louis XIII , dc Louis XIV, étalent parfaitement conservés. Le premier surtout semblait vivre dans son repos. Le second était reconnaissable à sa moustache : Louis XIV, à ses grands traits; seulement son visage avait pris une teinte d'ébène. Les cercueils de Philippe de Valois, de Charles le Bel, du roi Jean, de Charles V, renfermaient chacun , avec des ossements , ime couronne, une main de justice et un sceptre. Dans la bière
(liu-Rollin , le tribun. Il avait défendu à Delort de parler de son ossuaire, de peur qu'on ne le lui réclauiàt |)our le rendre à Saint-Denis.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 177 de Jeanne de Bourbon, femme de Charles le Safje , se trouvaient encore , auprès des restes d'une coiu'onne et d'un fuseau de bois doré, à demi pourri, un anneau d'or et des souliers pointus , brodés d'or et d'argent. Les cercueils de Charles YI et d'Ysabeau de Bavière, sa femme, de même que ceux de Charles VII et de Charles VIII , n'ont rendu au jour que des ossements desséchés avec des débris de couronnes et de sceptres d'argent doré. La plupart des autres cercueils ne cachaient que des corps en état de putréfaction liquide ou de fragiles débris de squelettes prêts à tomber eu poussière. A travers ces sinistres décombres, l'insouciance des ])ourreaux avait permis h Ledru d'enrichir son ossuaire royal de nombreuses dépouilles d'ossements , de couronnes, de sceptres, de quenouilles royales, de suaires, de lambeaux de vêtements funèbres. Tel était l'un des départements de son cabinet universel , dans la maison du poète burlesque dont la mort avait donné une femme au grand Louis XIV! Il semblait, après être sorti de ce sépulcre étrange , qu'on fût , suivant l'expression de Chateaubriand, descendu h l'empire des ruines, et qu'on eût pour ainsi dire respiré la poussière des temps passés.
Le grand Turenne, qui, de même que du Guescliu , avait obtenu les honneurs de la sépulture royale à l'abbaye de Saint-Denis, fut aussi arraché au tombeau, et son corps eût été jeté à la fosse commune avec les cendres de la royauté, si un savant, (pu le trouvait mieux conservé que les autres restes, ne l'eût réclamé pour le cabinet national d'anatomie comparée fondé par Daubenton. C'est là qu'il demeura exposé aux
roMK II. 12
Turenne
devenu olijel
ilaiiatoinie
t'oniparce
178 LES TEMPS MODERISES.
yeux du public et des antiquaires, jusqu'au jour où le premier consul , indigné de cet avilissement de la plus grande gloire militaire de France au milieu des quadrupèdes et des mastodontes , fit enlever cette dépouille et la fit déposer solennellement, le 23 septembre 1800, dans l'église des Invalides.
Elle y repose aujourd'hui ; mais la tête du cardinal
de Richelieu, enlevée à son corps profané à la même
époque de délire, attend encore les honneurs de la
sépulture.
Décollation Lcuoir, qui se multipliait pour arracher à la des-
(lii cardinal . - , . , i i' / i*
(le Richelieu, tructiou SCS clicrs mouuuients, était présent dans 1 église de la Sorbonne quand les furieux voulaient réduire en poudre le tombeau de marbre du cardinal, magnifique modèle de sculpture de Girardon. En s'opposant à ce vandalisme, il fut blessé d'un coup de baïonnette, mais du moins il réussit à sauver le marbre. Les brigands se dédommagèrent en arrachant le corps de sa tombe et le foulant aux pieds sur les dalles du sanctuaire. «Le cardinal, que |'ai vu retirer de son cercueil, dit Lenoir lui-même, offrait aux regards l'ensemble d'une momie sèche et bien conservée. La dissolution n'avait point altéré ses traits. Une couleur livide était répandue sur sa peau. Il avait les pommettes saillantes, les lèvres minces, le poil roux, et les cheveux blanchis ])ar l'âge. Un des suppôts du gouvernement de 1793, croyant venger, dans sa fureur, les victimes de ce cruel ministre, coupa la tête de lUchelieii et la montra aux .sj)e(tat(Mirs qui se trouvaient alors dans ré{;lise. "
(Jue devint le cor[)s du cardinal? On l'ignore. Probablement fut-il rejeté dans le caveau dépouillé de son
est encore errante.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTI 0^■ S. 179 cercueil de plomb. Ce qui est certuin, c'est que la tête, après avoir passé de main en main , est aujourd'hui en la possession de l'honorable M. Armez fils, ancien député des Côtes-du-Nord, qui jusqu'ici s'est vainement prêté avec bonne grâce à de pressantes démarches pour faire rendre ces tristes restes à leur tombeau. Lors de la profanation du monument, en 1793, un épicier de la rue de la Harpe s'était emparé de la tête et l'avait gardée longtemps chez lui, enfermée dans une armoire. Mais cet épicier se maria; et comme sa femme avait peur de la tête, il la vendit à M. Armez père. Celui-ci, •
au retour des Bourbons, l'offrit par lettre au duc de Richelieu, alors ministre des affaires étrangères. Soit que la lettre ait fait fausse route , soit tout autre motif g^ ,^.,g inconnu, le duc ne répondit pas, et la tête échut à M. Armez fils. Dans la séance du Comité historique des arts et monuments, tenue le 13 juin 184G, le bibliothécaire d'Angers, M, François Grille, informa le comité de cette particularité intéressante, et le président, M. le comte de Montalembert , soutenu de tout le Comité, tenta de faire réparer l'impiété commise. Les démarches n'aboutirent point. De nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses en 1854. Mais n'accusons personne. Toujours est-il que cette tête terrible, personnification de la monarchie absolue venant tuer la monarchie aristocratique, erre encore sur la terre comme un spectre égaré du monde des morts.
Etrange destinée que celle de ce cardinal si redouté pendant sa vie ! Quoi de plus singulier que le sort de la tête de marbre arrachée, aussi en 93, à la belle statue
180 LES TEMPS MODElirsES.
Le cardinal qui le représentait au château de la Melleraye , et dont,
de Richelieu
devenu par Une dérision républicaine, un patriote limousin
tourne-broche
avait fait le contre-poids de son tourne-broche (1) ! Denys, tyran de Syracuse, s'était fait maître d'école à Corinthe, afin, dit Gicéron, d'avoir encore quelqu'un à qui commander : à son insu, Richelieu régissait encore après sa mort. Le j^roverbe a raison : « Les cardinaux sont /?o</?o«.r, » comme disait Mazarin.
« Les fantaisies humaines se découpent en cent façons, » a dit Montaigne. Elles ne s'arrêtent qu'aux bornes du possible , et qui voudrait les décrire ferait un Fantaisies des plus gros livrcs qui se vendent à la foire de Leipzig.
de lettrés
et de L'esprit humain est surtout ondovant : « Nolo ego setn-
non lettres. "
pei' idem , " dit Pétrone {Fragmenta poetica) , et, ajoutet-il, si l'éclat du jour nous séduit, c'est qu'il succède à la nuit, et que l'aube reviendra après elle :
Ipsa ilics ideo nos grato pcrluit haustu Quocl permutatis mane recurrit equis.
Esope jouait aux noix.
Scipion l'Africain aimait à baguenauder, à ramasser des coquilles et à jouer à cornichon-va-devant sur le bord de la mer, avec son ami La^lius.
Le fils du grand Gicéron mettait, dit-on, sa gloire à triomj)her dans les combats du vin : il en buvait deux congés, c'est-à-dire plus de six litres, d'un trait. Il n'eût été battu que par ce Novellius Tortjuatus, de Milan, ])réteur, puis j)roconsul, (huit parle Pline, qui en buvait trois sans reprendre haleine, ou par ce
(1) Slatislùjue du clepartcmcitl des Pciix-Scvies.
Lucius Pison , commis par Tibère à la garde de Rome pour avoir bu pendant deux jours et deux nuits sans discontinuer (1). Titre assurément nouveau à une pareille charge.
L'empereur Auguste avait tant de ])laisir à une caille de combat qui battait toutes les autres, qu'il fit crucifier au mât d'un vaisseau l'un de ses esclaves, nommé Éros, qui avait fait rôtir la caille favorite.
Au commencement de son règne, Domitien s'enfermait seul, tous les jours, pendant des heures entières, pour vaquer à l'occupation d'attraper des mouches (2).
Un original du nom de Régulns , célèbre avocat sous ce prince, se peignait le tour de l'œil droit ou de l'œil gauche, et se marquait d'une mouche de taffetas blanc tel ou tel côté du front, suivant qu'il devait plaider pour le demandeur ou pour le défendeur (3).
L'empereur Alexandre Sévère n'avait pas de plus délicieux plaisir que de faire jouer de petits chiens avec de petits porcs, de faire battre des perdrix, ou voltiger çà et là de petits oiseaux (4) .
Charles IX excellait et se délectait à ferrer un cheval.
L'hypercritique Joseph Scaliger dansait, en armure, la pyrrhique guerrière.
Louis XIII, d'abord élève de Vouet et fou de pastel, et qui fit le portrait de son grand écuyer, M. de Cinq- Mars, raffola ensuite de la lardoire. On le voyait, tout le
(1) Nat. Hisu, XIV, 28 (XXXIII, 23).
(2) St'ET., Domit., 3.
(3) PuNius Secundus, Epiu. VI, 2.
(4) Lampr., Alex. Sev., 40.
Encore
le cardinal
de Richelieu.
182 LES TEMPS MODEREES.
jour, embesogné, avec toute la cour, à larder des longes
de veau, quand il ne composait pas de la musique.
Le cardinal de Richelieu faisait toutes les malices imaginables à ses domestiques. Il luttait avec eux, leur lançait des balles d'un coin de la chambre à l'autre avec une sarbacane, leur jetait des livres h la tête, leur donnait des nazardes, les pinçait, les piquait, les chatouillait, leur jouait tous les jours des tours nouveaux, jusqu'à les faire démonter et dévaliser par des voleurs attitrés, jusqu'à faire imprimer de fausses gazettes contre eux pour les mettre en colère. C'étaient là les divertissements favoris d'un homme qui passe pour le plus sérieux et le plus grand ministre qu'ait eu la France (1).
Madame Madame Dacier s'empoisonnait avec du brouet noir.
Dacier et le . ^ . i • /-.
brouet noir. Ne ricz pas trop de cette expérience : le vieux Gatoii a bien laissé à son fils, dans son livre pratique de la Maison Rustique, De Re Ruslica, une recette pour faire la soupe aux choux. Le Manuel de Gtelius Apicius, tout maussade qu'il soit, a trouvé des lecteurs. La cuisine de Sparte avait sa curiosité pour Anne Lefèvre, la savante, avant les délicatesses de la gourmandise
(1) Voir Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin, depuis le sixième janvier jusques a la déclaration du premier avril mil six cens quarante neuf, In-4", l>a{;(; 4'f6 de la seconde édition.
Ce livre piquant et rare, sans nom d'auteur, est de Gabriel Naudé (1650). C'est un dialogue dont les interlocuteurs sont l'auteur, sous le nom de Saint-Ange, et Caniusat l'imprimeur, sous le nom de Mascurnl, et qui réfute toutes les accusations dont le cardinal a été l'objet. Il y a beaucoup d'érudition dans ce livre, avec quelques fautes qui ont été relevées dans li; Ménaqiana. On le désigne d'ordinaire, tout court, sous le nom de Alascurat. C'est là qu'il est iiicidenunent (juestion de Richelieu.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 183 athénienne, avant les élans de la verve de Dionysius sur les Vatelsdu temps d'Alexandre le Grand.
Un duc d'Albe, sous Philippe IV d'Espagne, resta Vœu damour
1/1 f '•! • d'un
trois ans couche sur le même cote, parce qui! avait duc d'Aibe. promis à sa maîtresse de ne se retourner que quand elle le viendrait voir. Or, comme elle ne vint pas, il mourut à la peine (1).
Sous Louis XIII et sous Louis XIV, des personnages de haute distinction coururent les rues déguisés en poissardes, en Scaramouches, en Trivelins (2); et malheureusement ils affectaient de n'avoir plus assez d'eux-mêmes pour ressembler à cet ancien trop attique pour ne pas se découvrir en se déguisant.
Ceci rappelle les étranges équipées de madame de Genlis jeune, mais déjà mariée, courant avec son frère de cabaret en cabaret, et frappant aux fenêtres pour demander à tue-tête du sacré chien, et s'enfuyant pour éviter les coups de bâton (3).
Qu'on se rappelle aussi Louis XV, enfant mauvais, homme blasé avant d'être homme, promenant ses vaporeux ennuis de la culture des laitues au travail du tour (4) , du tour aux pitoyables et impitoyables minuties de l'étiquette et à l'aigTiille de tapisserie (5).
Le plus étrange des ministres, Anacréon-Mécène, Richelieu-Trivelin, qui, dans son étourderie spirituelle,
Equipées de jeunesse de madame de Genlis.
Louis XV.
(1) Métnoires secrets sur V établissement de la Maison de Bourbon en Espagne^ extraits de la correspondance du maraiiis de Louville [par le comte Scipion de Roure]. Paris, 1818, t. II, p. 94.
(2) LORET, Mus. histor., t. XII, pp. 14-22, année 1661.
(3) Mémoires de madame de Gem-is, t. I'"", pp. 236-237.
(4) Mémoires du duc de Luynes, t. II.
(5) Idem, t. III.
de la coterie ^ oulait rire toujours et rire de tout, le comte de Mau- * ^"'■'"P^*- repas, fournissait des yravelures aux facéties des Étrennes de la Saint-Jean, des Ecosseuses et du Ballet des Dindons, toutes polissonneries en style de Vadé, et inspirées de la rhétorique du catéchisme poissard (1). Montesquieu lui-même, l'homme le plus paresseux à faire valoir son esprit, et qui en mettait plus dans ses livres que dans sa conversation, daignait, après avoir passé huit jours à aiguiser uue épigramme ou le trait d'une chanson, se dérider, en familier du temple de Gnide, avec toute la société du ministre, groupe important de jolis diseurs de riens, qu'on appelait par excellence ce6J/e55^'e^<r5 ; les Moncrif, les Duclos, les Pont de Veyle, les Crébillon fils, les la Chaussée, les Chevrier (2), les Salle (3), les Voisenon et autres. Ce
(1) La Étrennes de la Saint-Jean, 1742, 1750, 1751, 1757, sont un volume in-12, formé de pièces de différents auteurs : le comte de Caylus, Maurepas, la Chaussée, Chevrier, etc. Ce recu(;il a eu plusieurs éditions. Tout l'iioiuiein" des Ecosseuses est resté au comte de Caylus. Le Ballet des Dindons est de plusieurs mains. Il ne fallait pas moins que plusieurs courages réunis pour achever uue j)areille œuvre.
(2) François-Antoine Chevrier, né à INancy au commencement du dix-huitième siècle, mort le 2 juillet 1762, sortait d'une famille de robe. Il avait de l'esprit argent comptant à faire peur, et inonda la ville de brochures satiriques d'un goût toujours équivoque, souvent graveleuses, mais piquantes. C'était ini insulteur sans frein, nu anecdotier à faire battre des montagnes, au denieurant jovcux compagnon quand il n'écorchait pas, et qui est mort d'indigestion.
(3) Jacques-Antoine Salle, né en 1712, mort en 1778, jurisconsulte célèbre et digne de sa réputation. Ht, en société avec le comte de Caylus, la petite pièce du Somnambule , attribuée mal à propos au frère du comte d'Argental, le comte de Pont-de-Veyle, auteur du Fat puni et du Compluisa)it. Salle était lié avec tous les gens de lettres et les artistes de scni temps. Le comte de Maurepas l'avait choisi pour son secrétaire durant son premier ministère.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 185 grave et pince de Montesquieu a travaillé même aux Étrennes de la Saint-Jean, pour se faire de temps à autre bien aise , et suivre comme régime le précepte de Martial : « Riez, si vous êtes sage (1), » ou celui d'Horace : « Mêlez à la sagesse un grain de folie (2). » Peut-être retrouvait-il dans cette société quelque chose des gaietés plus que légères de certaines lettres écrites par lui de Venise, et qu'on eût rougi d'imprimer dans ses œuvres. Mais le comte de Caylus, le dessinateur agréable, l'antiquaire de boudoir, assez adroit pour faire croire à sa science, et qui, en écoutant aux portes d'isis et d'Osiris, en mouchant les lampes de l'antiquité, avait eu l'inappréciable mérite de propager avec succès le goût des arts, trouvait délectation et ivresse à s'ébattre dans ce débraillé! Certes, pour un homme si proprement frotté d'archéologie, et qui avait si bien le secret de l'emploi de son temps et du temps des autres à son profit, dans les travaux académiques, c'est merveille d'avoir aimé les facéties jusqu'à en écrire douze volumes. Ce peut être incidemment une gaieté, une débauche d'homme d'esprit, mais douze volumes! Du reste, lui attribuer, comme on l'a fait de nos jours, les Souvenirs qui ont été publiés sous son nom, ramassis sentant l'antichambre, et dont Serieys est le coupable, c'est faire injure au comte, c'est trop le punir de ses grosses gaietés égrillardes.
Si Maurepas aimait à rire, le comte de Fleurieu, mi- '^ciTrT/^ nistre de la marine sous Louis XVI, aimait à coudre;
(1) Ride si sapis. Epigr. II, 41.
(2) Misce stukitiaiii consiliis brevein. Od. IV, 12, 27.
lie Fleurieu.
186 LES TEMPS MODERISES.
et un soir que madame de Genlis était fort arriérée dans sa toilette, il l'aida à faire une robe, et se chargea du plus difficile (1).
Bizarreries Ne fùt-ce que pour sc rcposer, comme lui , d'occupa-
de lettrés. . . i r ' i- • ' i
tions sérieuses, d« termes erudits se sont joues avec ies talents les plus futiles et les sujets les plus hasardés.
Le père André, le célèbre bénédictin, et le savant Tanneguy-Lefèvre, père de madame Dacier, faisaient bien plus de cas de leurs talents avortés sur la viole que de tout leur savoir.
Henrion, de l'Académie des inscriptions et belleslettres , y présenta une échelle comparative de la taille des hommes , depuis la création du monde , donnant à Adam cent vingt-trois pieds neuf pouces , et à notre première mère cent dix-huit pieds neuf pouces et quart. Noé avait déjà vingt pieds de moins qu'Adam (2).
Godefroid Heinselius a publié l'alphabet d'Adam, avec des détails sur la langue des anges.
Le Rouennais Jean Pelletier a donné sur l'arche de Noé une dissertation pour en démontrer la grandeur et la capacité, le plan intérieur et extérieur. Il fait ex profcsso le dénombrement des animaux qui y entrèrent par paire, détermine la place que chaque couple y occupait, et prouve que les huit personnes dont se composait la famille de Noé suffisaient à en prendre soin et leur donner la nourriture (3).
(1) Mémoires de madame DE Gem.is, t. II, j). 274.
(2) Niculas Ilc'iuion, \\(: à Troycs lo 6 tléceiiibre 1663, mort le 24 juin 1720.
(3) Dissertations sur l'arche de Aoé et sur Vlicmine et la livre de saint Benoît. Rouen, 1704, in-12.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 187 Samuel Bochart, de la même plume qui a écrit la Géographie sacrée et le Phaleg, a commenté ex cathedra, en pajjes interminables in-folio, le passage où Samuel parle du poids de la chevelure qu'Absalon se faisait couper. Cette chevelure pesait deux cents sicles au poids du roi, dit le prophète (1). Le plus clair de toute cette érudition, c'est qu'il y avait chez les Hébreux un poids étalon fixé par l'Etat (2).
Le père jésuite Théophile Raynaud a écrit un long Eloge de la Brièveté; un traité sur V Usage des chaises dans les églises; un autre sur cette question : S'il est permis de prendre en lavements des jus de viatides, etc. (3) . Un autre a traité disertement des lavements d'eau bénite. Gregorio Leti a envoyé à l'Académie des Humoristes de Rome un long discours sans R, sous le titre de R bandita (4). Ce qui rappelle le temps de l'artificieux bonhomme Charles le Chauve, où un poëte rival du célèbre évêque de Ptolémaïs , Synésius , qui a fait le savant Éloge du Chauve (5) , avait écrit en l'honneur de la Calvitie un poëme latin dont tous les mots commençaient })ar un C. Le premier vers était :
Cariuina Clarisionae Calvis Cantate , Camenae.
(1) Voir Samuel, II, xiv, 26.
(2) Samuel Bochart, né à Rouen en 1599, d'un ministre protestant, est mort le 16 mai 1667.
(3) Ravnaud, né vers la fin de 1583, mort le 31 octobre 1663.
(4) Leti, né à Milan, le 29 mai 1630, mort le 9 juin 1701.
(5) Svnésius, né à Cvrène, dans la Pentapole, florissait sou» Arcadius et Théodose le Jeune. On a un discours d'un auteur grec anonyme en réfutation du discours de Svnésius. Cette réfutation, encore inédite, a été publiée en 1840, d'après un manuscrit {jrec de la Bibliothèque impériale, par M. Emm. Miller. Paris, Brockhaus. In-8".
Difficiles inutilités dont l'antiquité même avait fourni des exemples. Dans l'Iliade de Nestor de Laranda, qui vivait du temps de l'empereur Sévère, le premier chant était sans A , le second sans B , le troisième sans G , Odyssée lipo- et aiusi de suite. L'E^jvpto-Grec Tryphiodore, gram-
grammatique.
mairien poète, avait fait une Odyssée Upogranimatique, c'est-à-dire que dans chacun des vingt-quatre chants qui la composaient, une lettre de l'alphabet était omise. Pindare lui-même, l'obscur sublime, né 520 ans avant Jésus-Christ , avait eu aussi le mauvais goût de décadence de donner une ode sans S.
Jaloux de ces gloires antiques, un certain Isidore de Robles a publié onze nouvelles en prose dans chacune desquelles manque successivement une des voyelles. La première n'a point d'A , la seconde point d'E , et ainsi de suite (1) .
La marquise de Maintenon, pour égayer madame de Glapion malade, lui envoya un badinage sans A et une autre lettre badine sans I (2).
Sautons à pieds joints jusqu'à notre époque. On avait annoncé, le 18 décembre 181(3, au théâtre des Variétés, une comédie d'un nommé Ronden, intitulée La pièce sans A. Le public, affriandé j)ar cette étrange
(1) Varias prodigios de Amor en once novelas exetnplarex , niievax, nunca vistas, ni impressas... Recnqidas par Isidoro de Robles, naliirul de esta coronada villa de Afadrid. Harcclona. En la iinprcnta de Jiiaii- Pablo Marti, lihrcro, delante la pla/.a de San-Jaynio. Aîîo 1709. Le priviléjje datait de 1665.
(2) Lettres historiques et édifiantes adressées aitx dames de Saint- Louis, par madame DE Maintknon , publiées pour la première fois sur les manuscrits uullicntiifiirs , avec des notes par M. Théophile Laval- LÉE. Paris, Charpentier, 1856, t. II, p. 467.
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 189 promesse, accourut persuadé qu'il allait voir une pièce tout entière, probablement détestable, mais où il n'y aurait pas un seul A dans la bouche des acteurs. La toile se lève. L'acteur Duval entre en scène d'un côté, prêt à renvoyer bravement la réplique et l'éclat de rire. Mengozzi, qui entre de l'autre, le salue de cette phrase : « Ah! monsieur, vous voilà ! » C'était mal débuter pour une pièce sans A. Toute l'assistance part d'un éclat homérique. Heureusement, cet étourdi de Mengozzi qui, suivant toute probabilité, s'était égavé aux dépens de l'auteur, prêta l'oreille au souffleur, et reprit : « Eh! monsieur, vous voici! » Mais les deux A, bien qu'ils eussent fait rire, n'avaient point désarmé le public : la pièce tomba (1).
Le frère aveugle de notre grand Arago a écrit ime brochure d'une trentaine de pages. Tous ses A étaient épuisés dans son titre (2) .
Le grand astronome lui-même n'avait pas toujours la lunette braquée sur le ciel ; il la toiu-nait parfois sur la pauvre humanité , et l'on a de lui des lettres où il emploie tout l'alphabet à peindre au vif avec la plus spirituelle finesse les ridicules de son temps. Il est à remarquer que toutes ces lettres portent une signature historiée qu'il employa constamment et dont peu de personnes ont deviné l'accessoire de jeunesse : dans
(1) La pièce de .1. R. Ronden a paru, en 1817, clicz Cliaumerot, in-S". Voir Curiositéx théâtrales anciennes et modernes , françaises et étrangères, par Victor Folrnel. Paris, Delaliavs, 1859, in-18, p. 178. Petit livre fait avec soin et exactitude.
(2) Voyac/e autour du monde sans la lettre A, par Jacques Arago. Paris, 1853, in-12.
le paraphe se retrouve son nom tracé à rebours. Sa signature comme membre du gouvernement provisoire, en 1848, offrait la même particularité.
M. v. Cousin Bochart, Henrion , Heinselius, ne sont plus là pour canotier écHre Ic fcuilletou du Journal des Savants; mais de
du fleuve . /-, • > r • • ^ n i
fie Tendre, uos jours M. GousHi S y cst mit cauotier du fleuve de Tendre, et de mélodieux mémoires sont lus à l'Académie sur les quarts de ton en musique chez les anciens !
Rêveries La musiquc , ou tout ce qui y a rapport, comme dit
sur
la musique. Grétry dans ses notes inédites sur les Chansons de la Borde, élève l'imagination. Il faut avoir de l'imagination même pour sentir et aimer la musique, et je ne trouve pas étonnant que les êtres passifs et froids soient toujours en discussion sur le pouvoir de cet art. On n'a cessé de disputer en France sur la religion que pour disputer sur la musique.
Mais disputer sur les coma ou quarts de ton, qui ressemblent à s'y méprendre à de fausses notes, et j)our cela s'autoriser de l'antiquité, c'est amuser la bonhomie du public. Si la musique des Grecs et des Romains avait atteint la perfection de leur statuaire et de leur peinture , non-seulement ils nous eussent transmis leur musique, mais ils n'auraient cessé d'en parler en prose et en poésie, comme, à l'exemple de Meibomius, nos savants nous en endorment aujourd'hui dans leur prose peu poétique.
F.raris EncoFC unc fois , Ics cxagératious , les écarts de l'es-
(Ic l'esprit • i a i i •
humain. prit, dc mémc que ceux du cœur humain, out passe j)ar toutes les formes, {jaies ou tristes, cahnes ou furi(;uses. La superstition, le fanatisme, l'esprit de faction, l'or-
UTILITÉ DE TOUTES LES COLLECTIONS. 191 gueil, l'amour, la coutume, n'ont que trop fréquemment de'truit toute mesure , tout équilibre d'idées et de bon sens. Artémise buvait par tendresse une eau saturée des cendres de son mari mêlées de perles pilées. Un amant de nos jours sentait palpiter sous ses lèvres une coupe de pâte tendre de Sèvres qu'il avait fait pétrir avec la cendre des cheveux de sa maîtresse. « Il v a, Têtes démons
■' coiffées
écrivait Diderot, il y a dans un endroit écarté du parc de cornettes. de Saint-James (à Londres), un étang dont les femmes ont le privilège exclusif : c'est là qu'elles vont se noyer (1). » Les Feuillants de la primitive réforme se croyaient plus saints parce qu'ils s'imposaient l'horreur de boire dans des crânes humains. En 1751, les belles marquises se jouaient, entre leurs galanteries et leurs soupers, avec des têtes de mort. Elles en avaient chez elles qu'elles paraient de rubans et de cornettes, qu'elles illuminaient de lampes ou de bougies de couleur, et devant lesquelles elles restaient une demi-heure en méditation avant la promenade ou la comédie. La vertueuse reine Marie Leczinska avait la sienne qu'elle appelait la belle mignonne et prétendait être la tête de Ninon de Lenclos (2). Ainsi l'Egyptien, qui avait tant contribué à corrompre les mœurs romaines, l'Egvptien dont la moitié de la vie n'était qu'une pompe funèbre , se jouait coquettement avec ses momies , et avait instruit le Romain à déployer, au milieu des or-
(1) Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot. Paris, Garnier frères, 1841, in-18, t. II, p. 24. Lettres à mademoiselle Foland. Lettre XCIII,6 octobre 1765.
(2) Mémoires du marquis d'Argexsoa'. Jannct , 1858, t. IV, pp. 55 et 56.
192 LES TEMPS MODEREES.
^ies, un squelette d'argent articulé, en chantant au
bruit des verres :
« Voilà ce que nous serons tous un jour, quand le noir Achéron nous aura emportés ;
» Jouissons donc de la vie, tandis qu'il est temps encore d'en jouir (1). »
Le pape Ainsi le pape Alexandre VII avait fait mettre un cer-
Alexandre VII •! J J l't 'i i -x
cueil au-dessous de son ht, pour s habituer aux images de la mort. Encore quelques jours, et son œil s'assoupissait indifférent devant ce meuble funèbre, et un luxe sans bornes faisait place chez lui à son austérité première.
Personuaces Les gucrriers chinois avalent de la gelée de tigre oa a mangé, pour sc doiiuer du couragc. D'anciens barbares mangeaient leurs parents par piété. La rage politique a broyé sous sa dent les chairs de ses victimes. Le maréchal La passion accusa Catherine de Médicis de sacrifices iici{i<heiicii. humains; Leonora Galigaï, de magie; le duc, dej)uis maréchal de Richelieu, de sacrifices pareils à ceux de Catherine. Brouiller les maris avec leurs femmes, les amants avec leurs maîtresses, et se mettre à leur place; tour à tour insinuant et fat, humble et insolent, mais toujours maître de sa personne, faire marcher de front vingt intrigues à la fois et les dénouer par la séduction, la débauche et l'abandon, surtout par l'éclat et jiar le scandale; tromper, désespérer, sacrifier autant do femmes qu'il en essayait et feignait d'en aimer, tels sont les seuls sacrifices humains que Richelieu ait ja-
(1) PfmoN., Salyi icon., XXXI V.
Sic eriiinis ciincti , posi(]iiam nos aiiferet Orciis : Ergo vivaniiis, dinn licet esse lieue.
mais faits. Il faut être bien maladroit pour calomnier un tel personnage !
Le ridicule se mêle à l'horreur dans la comédie humaine. « Presque tout l'univers est histrion : Totus fere mu?idiis exercet histrioniam, » dit Pétrone (1). Si je n'avais déjà raconté dans un autre écrit (2) l'usage auquel le populaire des Italiens de Rome prostitue le mausolée d'Auguste, je rappellerais ces combats de bossus contre des veaux, dont j'ai vu, dans ce monument sacré, le grotesque et hideux spectacle. Je ne sais si de pareilles représentations ont continué à être autorisées dans la ville sainte ; maisj'aurais peine à rendre l'ivresse furieuse du peuple, de laquelle j'ai été témoin en 1847, à cette indigne parodie des luttes antiques et des héroïques combats espagnols de taureaux. On avait Comhat pris de pauvres veaux efflanqués dont le front commençait à peine à s'armer d'un timide croissant ; puis, comme si, pour des contrées peuplées des chefs-d'œuvre du ciseau amoureux de la forme, le bossu n'était point un homme , on avait trié , entre les bossus , les mieux constatés, et bêtes et gens avaient été lancés les uns contre les autres. Excités par les cris des spectateurs, par des pointes acérées, par les drapeaux rouges qu'agitaient les bossus, les veaux finissaient par se dégourdir de leur ennui , s'agiter, prendre rage et porter de vigoureux coups. J'ai vu l'un des malheureux picadores,
(1) Satjricon , à la fin. Pétrone avait déjà dit au 125* paragraphe : Tolus fere inundus m'nnum videtur irnplere. Même idée, presque les mêmes mots.
Juv., Sut. III, 100, dit aussi : Natio comœda est.
(2) Leopold Robert j sa vie, ses œuvres et sa correspondance , p. 56.