CHAPITRE II
ou IL EST TRAITÉ DE l'oUIGINE DU GOUT DES SOUVENIRS ET DES DOCUMENTS ÉCRITS, DES ALP.UMS ET DES RÉBUS.
Madame de Genlis exprime quelque part en ses Mé- Du goAt
-, . .. , des souvenirs.
moires le regret d avoir disperse et perdu un recueil autographe des romances (paroles et musique) de Jean- Jacques Rousseau, que cet auteur lui avait donné : « Mais, ajoute-t-elle, on n'avait pas alors, comme de nos jours, la manie des souvenirs, on n'oubliait point ses amis, et l'on attachait peu de prix à ce qui pouvait rappeler les indifférents, même les plus illustres. "
Madame de Genlis condamne, ce sem])le, sa réflexion par son propre regret. Montaigne l'avait condamnée à Montaigne
en recueille
l'avance par ces paroles de ses Essais : « Vrayment, de ses amis. cela partiroit d'une mauvaise nature d'avoir à mespris les pourtraicts mesmes de nos amys et prédécesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes. l'en conserve l'escriture, le seing, des Heures et une espèce
peculiere qui leur a serui le les conserve pour
l'amour d'eulx (1) ! »
Le goût de ce genre de reliques suppose en effet plutôt qu'il n'exclut le culte des affections; et la religion du souvenir pour tout ce qui a part en notre admiration, notre esprit et notre cœur, a été de tous les temps. « L'habit, l'anneau d'un père, sont d'autant
(1) Essais, II, 18.
356 ORIGIINE DU GOUT DES SOUVENIRS AUTOGRAPHES, plus chers à ses enfants, dit saint Augustin cité par Montaigne, qu'ils conservent plus d'affection pour lui (1) !
La tradition des ancêtres, le il/ore Majonmi, était un axiome de grande puissance sur l'esprit des anciens Romains. C'était encore le respect du souvenir, avec cette nuance politique qu'ils introduisaient dans tout.
Peut-être le papillon de la Psyché spiritualiste , madame de Genlis, eût-il pu choisir, pour y prendre modèle, une autre époque que celle de Jean-Jacques. Son observation ne porte pas juste pour cette époque même. Voltaire Voltaire, si désintéressé à l'endroit d'autrui, Voltaire les lettres lui-uiême , l'impitoyablc ennemi de tous les ridicules,
qui lui sont . . . -, .
adressées partageait ce goût des souvenus. Il gardait avec un
et d'autres • • i i i i • i • ^ i
papiers soiu jaloux Ics Icttrcs , les momdres minutes du grand
autographes. ^ ,-,,.,, ■^ y , ^ ,
rredenc. J ai des liasses nombreuses de vers du roi sur lesquelles Voltaire a écrit : Vers du roy de Prusse. J'en ai qu'il a refaits entièrement de sa main , et sur lesquels il a mis : « Vers du roy de Prusse corrigés. Sur une ode autographe du héros il a écrit : Ode de main de maiire. Sur l'enveloppe soigneusement conservée du testament en vers du maître, il a mis: Testament en vers du roy de Prusse lorsqu'il voulait mourir en 1757, quelques mois avant Rosbac, KCRIT DE SA MAIN. C'est à cet autographe historique que Marie-Joseph Ghénier faisait allusion, quand, dans son Ljjître ii Voltaire, il lui rappelait ce grand roi :
Qui t'écrivit en vers, la veille d'un combat, Rima I(! l)eau serment de mourir avec gloire. Vécut, et, pour rimer, remporta la victoire.
(1) « Paterna vestis et annulas, tanto carior est ])ostcris, quanto crga parentes major affectus. » (Saint Augustin, Cité de Dieu, I, 13.)
ORIGI^E DU GOUT DES SOUVENIRS AUTOGRAPHES. 357 Voltaire n'avait pas moins de dili^jence à garder les lettres de Catherine de Russie, celles de d'Alembert et de d'Argental, et c'est sur les originaux du roi, de l'impératrice et de l'encyclopédiste, que leurs lettres à Voltaire ont été publiées. A sa mort, on trouva un gros portefeuille de lettres de la marquise du Chastelet avec nombre d'autres correspondances, même de première leunesse. La marquise de Villette disait devant moi, Sescorrespon-
•^ ilances
dans son extrême vieillesse, qu'il en restait de fort vives ^'^ première
jeunesse.
et fort jolies d'une petite demoiselle du Noyer, la première passion de son oncle , alors qu'il était page du marquis de Chasteauneuf , ambassadeur de Louis XIV auprès des Provinces unies des Pays-Bas. Le tout fut livré au feu par la famille.
Il est vrai de dire que le goût des collections d'Auto- Origine
(lu {;oût des
graphes et de documents historiques, qui remonte à Autographes
1> • • / , • . , ,, ^ . , , et des
i antiquité et n a jamais cesse d être cultive, n a guère dommems
, , 1 . / 1 1 1 • hislorirjues
commence a devenir un peu général dans la société dansiasociëté
Il ,, . 1 ., ;'i'-i nouvelle.
nouvelle, qu a partir des premières années du siècle où nous vivons. Au seizième siècle et au dix-septième, le goût des Autographes était plus particulièrement celui des collections de lettres d'amis , où chacun gardait les témoignages, les documents de sa vie de tous les jours. Et cependant il existait déjà, mais rare encore, en tant que goût des écritures et des lettres proprement dites, en tant que collection de curiosités. Didier Erasme, le familier d'Holbein, gardait les lettres de tous les doctes de son temps, de tous les éminents jiersonnages qui lui étaient amis, et le nombre en était grand. Mais on peut voir dans La Croix du Maine, dans le comte de Béthune, dans M. de Gaignières, dont