‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 66 sur 127 · LES ALBUMS · texte numérisé non relu

LES ALBUMS

nous aurons occasion de reparler plus loin , de vrais curieux d'Autographes, comme ceux de nos jours, des chercheurs de papiers. Le genre épistolaire s'était trop bien glissé dans la mode nationale, depuis la contagion du style des Bembo , des Politien , des Antonio Pérez , povu' que le goût des curieux ne s'adressât pas aux épitres mêmes, eu tant qu'épîtres.

Les Albums. Uu goùt longtemps en vogue, qui va s' affaiblissant de jour en jour; qui, par un côté, confine à celui des Autographes, et qui, à la fois cause et effet, l'a favorisé ou bien a marché d'un pas parallèle, est le goût des Albums. Le nom même, sinon la chose, s'en retrouve dans l'anticpiité, où tout se trouve. Les registres publics et privés en Grèce étaient des Albums, et c'est au Leucôma (de Xcu/.ô;, bhinc) que s'inscrivaient les naissances, les mariages et les morts, les émancipations et les affranchissements , qiuind ils ne se consacraient pas sur la pierre, le marbre ou l'airain. Chez les anciens Romains, V Album était une table blanche , une colonne ou iwi mur blanchi comme certaines nmrailles do Pompeïes, affectés aux publications des diverses magistratures ou aux affiches privées. « Dej)uis la foiulation de Rome jusqu'au souverain pontife Pubhus Mucius (1), les souverains pontifes y mettaient par écrit les événements de chaque année pour en conserver le souvenir. Ils en foimaient des registres qui constituaient ce (pi'on aj)p('lait les Orandcs Annales, et qu'ils exposaient chez en\ afni qne le peuple

(1) Piililiiis Mucius Scévola , en 580 do Rome.

LES LIVRES OU ALHUMS DE FAMILLE. 359 pût les venir consulter. Ponlifex maxinius ajferehal in Album et proponebat tahulain donii (1). »

Dans notre société chrétienne, le père écrivait sur Albums les feuillets blancs des Livres saints la date de naissance des enfants, la date de leur mariage et des décès. « Je suis né le 22 aoust en 1 624, sur les six heures du matin, dit M. de Serrais. J'ai trouvé ma naissance écrite par mon père sur des Heures gotiques en vélin de la manière qu'il les avoit eues de ma fjrand'mère (2). » Les noms étaient généralement accompagnés dans ces sortes d'inscriptions de quelque verset de l'Ecriture, pris au hasard à l'ouverture du Livre , comme présage ou révélation sacrée. Tradition de l'antiquité payenne qui devinait l'avenir par ses sorts homériques ou virgiliens, c'est-àdire en tombant sur telle ou telle ligne désignée à l'avance, à l'ouverture faite au hasard d'un livre d'Homère ou de Virgile (3). Chez les chrétiens, ces touchants Albums de la famille, ainsi j)lacés sous l'invocation et la main de la religion, se perpétuaient de génération en génération comme des archives sacrées.

(1) CiCER., De Oratore, II, 12.

(2) Segraisiana , p. 143.

(3) Le Iiasard, cuniplice de la superstition chez les Romains, avait réalisé quelques-uns de ces présages. Ainsi, Alexandre Sévère, qui devint empereur, avait rencontré dans un sort virgilieii l'annonce d*» son avènement à l'empire :

Tu refjere imperio populos, Romane, mémento. (J?«eù/. , VI, 852.) Hadrien avait eu pareille renconlrc dans Y Enéide (vers 809 à 811, livre vi). H y a encore d'autres exem[iles é{|aiement frappants. Voir Spartien, Vie d'Iiudrien. Cf. Estienne Pasql'ier, Becherches de la France, IV, 4.

Les casuistcs avaient condamné de bonne heure chez les ciu'étiens leur imitation du paganisme en ce genre de présages; mais il y eut plus tard des docteius de Soibonne qui n'y trouvèrent point à redire.

360 LES LIVRES OU ALBUMS DE FAMILLE. Livre On u le livre de famille du ^rand Bossuet. Sa naissance

de famille i , ■ • / i

de Bossuet. y est marquée de ces paroles prophétiques , tirées du Deutéronome :

« Le Seigneur a daigné lui servir de guide. Il l'a conduit par de longs détours; il l'a instruit de sa voix, et il l'a conservé comme la prunelle de son œil (1). »

On ne se servait pas toujours des Livres sacrés. Ainsi l'on connaît les Éphémérides de Beuther qui donnent un article général pour chaque mois , puis un article spécial pour chaque jour, avec la concordance des temps chez les Hébreux, les Grecs et les Latins, et quelques notes plus ou moins nombreuses d'éphémérides historiques. Ce livre est disposé typographiquement de telle sorte que la moitié de chaque page reste blanche , afin de laisser à chacun la faculté d'y inscrire ses propres éphémérides. On ne s'en est fait faute. Estienne Pasquier s'en est servi pour ses souvenirs personnels. Le chirurgien parisien François Rassius y a inscrit son mariage : « Anno D. 1551, vxorem duxi Mariani le Pi-estrc (d'une famille très -ancienne),

INTER PRIMAM ET 2""" A MEDIA NOCTE. Id sit fcUcihuS

Livre auspiciis. » M. le docteur Payen, qui s'est tant et si dide sertement occupé de Michel de Montaigne, a retrouvé,

consignés sur ce même ouvrage, édition de 1551, les souvenirs de famille de ce grand homme. C'est d'abord, vraisemblablement de la main de son père, mais longtemps aj)rès l'événement, la mention de la naissance de Michel. Viennent ensuite une quarantaine

Montaigne

(1) Deutéronome , v\\. xxii, v. 10.

Voir dans le Mercure de France, numéro de janvier 1815, un article de M. de Bonald sur la vie de Bossuet, par M. de Bausset.

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d'éphëmérides de famille de la main de l'auteur des Essais, et quelques-unes de la plume de sa fille Éléonore; enfin la date de la mort de Michel (1).

Lors de l'invention de l'imprimerie, quelques-uns Livres

de

eurent des livres de prédilection interfoliés , qu'ils prddiiccuon

servant

chargèrent de notes, et transformèrent en Albums am?- d Albums. co7'um, où leurs familiers étaient invités à inscrire leurs noms avec des réflexions et des sentences. Un seigneur bohémien, chasseur déterminé, interfolia à cet usage un Gaston Phoebds , des Deduiz de la chasse des lestes sauuaiges et des oyseaux de proye, de 1507 , sur vélin , le second exemplaire connu de cet état (le premier est à la bibliothèque royale de Copenhague). Tous les grands chasseurs devant Dieu , tous les Nemrod du temps y avaient inscrit leurs noms et rappelé leurs plus beaux faits et carnages. Un secrétaire du conseil aulique à Vienne choisit les Insignia de l'empire germanique, gravés par Joest Amman, en 1579 ; et les écus historiés qui sont nus et vides à la fin du livre servirent à recevoir des signatures (2). Ainsi de suite à l'infini.

(1) Voir Documents inédits sur Montaigne , recueillis et publiés par le docteur J. F. Payes, n" 3. Paris, 1855. P. 7 à 22.

Voici le titre du livre qui porte les annotations : Michaelis BEVTUEiti Carolopolitae Franci, Ephemeris Historica, eivsdem, de annorvm mvndi concinna dispositione libellvs. Parisiis , ex officina Michaelis Fezandat et RoLerti Grandion in taberna Grvplùana : ad monte D. Ililarii , sub iuncis. 1551.

(2) Insignia sacrae Caesareae Maiestatis Principvni Elcctorvin , ac alifjuot illosirissimarvm, illvslrivm, nobilivm cl aliarvmfamiliarvin, etc. Francofvrti ad Moenvm; apud Georg. Corvinvm, impensis Sigism. Feyrabendij.

11 y a jilusicurs éditions de ce livre. Les planches y varient et sont plus ou moins nomljreuses.

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