‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 67 sur 127 · LES ALBUMS AMICORUM · texte numérisé non relu

LES ALBUMS AMICORUM

chacun se caractérisant tout d'abord par le choix même de l'ouvrage transformé en Album. Ce genre de livres se retrouve surtout en Allemagne jusqu'au commencement du dix-septième siècle. Notre Bibliothèque impériale tient du célèbre bibliographe Barbier un traité Album -^^ Constantia de Juste Lipse, interfolié par Guillaume e arcaj. Ba^clav, et sur lequel ce jurisconsulte a recueilli les annotations de la main d'illustres de son temps : Juste Lipse, Philippe Rubens, Isaac de Casaubon, Erycius Puteauus (Henry van den Putte ou Dupuy), Martin del Rio , Aubert le Mire , doyen de l'église de Notre-Dame d'Anvers et maître de chapelle de l'infante Elisabeth- Claire-Eugénie d'Espagne, et nombre d'autres. En Allemagne, on s'attachait surtout au souvenir; on en voulait au caractère même de l'écriture , et c'est particulièrement lors des commotions et transformations politiques et religieuses, où chacun se grouj)ait en partis, en factions ou en sectes , qu'on vit fleurir les Albums ainicorum sous des formes diverses.

Les Albums La uoblcssc avait donné le signal , au seizième siècle ;

sont d'abord • .11 » • x 'i ' • -x- x 1

dcsarmoiiaiix niais SCS Aloums u avaient ete prunitivement que des

de famille. -x l ''!• l'-l" 1 1

registres de généalogie, comme l indique le nom de Stammhncher (pi'ils reçurent et qui devint le nom générique des Albums. Armoiries peintes, filiations, alliances, telle en fut d'abord la composition. On appela ensuite amis et connaissances à y consigner leurs observations pour les compléter; et ces livres furent en état de servir, à l'occasion, de preuves pour les touriis <baii(]ent nois. L'usagc ne tarda pas à s'étendre de la noblesse ii

de caractère. ,, • • /~, w • r 1 -J»!

la bourgeoisie. Celle-ci transforma le caractère des Albums. De généalogicpies ils devinrent de petits porte-

LES ALBUMS AMIGORUM. 303

feuilles de signatures, de légendes et motio religieux, moraux, littéraires, politiques. Le plus grand nombre, cependant, méritant encore son titre générique, contenait les armoiries peintes de chacun de ceux qui s'y inscrivaient. Ainsi , la Bibliothèque Impériale possède l'Album d'un maître joueur de flûte du commencement du dix-septième siècle , où chaque page d'écriture des élèves, amis, protecteurs de l'artiste, a ses armoiries. De bonne heure, en Allemagne, depuis la Réforme L'usaj^e

en devient

surtout, chaque étudiant eut son Album, et fit inscrire ;;tiicrai. sur les feuilles la signature de ses maîtres , de ses condisciples, de ses coreligionnaires, de ses protecteurs, avec réflexions et maximes autographes de chacun , pour établir nettement l'origine, l'identité, la foi, les titres universitaires du porteur, et en même temps les hauts patronages qu'il avait su se concilier. Gœthe , dans son premier Faust, n'a pas manqué de donner à son écolier im Album qu'il présente à Méphistophélès en le quittant. Celui-ci y écrit la sentence du serpent :

« Vous serez comme Dieu , connaissant le bien et le mal : Eritis siciit Deus , scientes boniini et malum. »

« Suis maintenant, dit Méphistophélès en rendant l'Album, suis cette vieille sentence et ma cousine la couleuvre : ta ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiéter quelque jour. » Luther, Mélanchthon, Buggenhagen avaient aussi leurs Albums. Cordatus, qui écrivit au doux Mélanchthon pour savoir s'il approuvait la coutume d'inscrire dans les Albums des vœux pour la jeunesse étudiante, en reçut la réponse qui suit :

« Ces livrets ont assurément leur utilité ; avant tout , ils rappellent incessamment à leurs propriétaires les

364 INTRODUCTION DES DEVISES DANS LES ALBUMS. Opinion enseignements inscrits par les maîtres qu'ils n'ont plus

de

Méiaachthon auprès d'cux pour gilides. Ce sont ensuite d'excellents les Albums aiguillous pour stimuler le zèle des élèves jaloux d'em-

des étudiants. , , , , , , . ...

porter, au terme de leurs études , quelque bienveillante recommandation qui leur serve comme de talisman et de vivant exemple. Ajoutez que les devises qu'on v lit peignent le caractère de ceux qui les ont tracées, et qu'il n'est pas rare de rencontrer dans ces Albums des passages d'auteurs peu lus et peu connus. Enfin, c'est une mine de renseignements biographiques qu'on chercherait vainement ailleurs. «

Une brochure d'une seule feuille dimpression , publiée en 1855, à Berlin, par le bibliothécaire intime du roi de Prusse, M. Stierlandt, fournit sur les Albums et sur les Rébus (devenus un goût contagieux et dominant à une certaine époque) de curieux détails auxquels je me plais à emprunter (1). L'auteur rappelle que l'époque la plus brillante des Albums est aussi celle où le goût des Devises fut le plus répandu. Le blason n'avait plus suffi au déploiement de la magnificence aristocratique dans les tournois. Les armoiries appartenant en commun à tous les membres d'une même famille, il avait fallu a|outer une langue plus personnelle , des signes particuliers et distinctifs ])our faire éclater aux yeux de tous son individualité, d'une manière vive et ingénieuse. On s'était tourné du C(")té des Devises, et introdurtion ^^^ Dcviscs brillèrent sur les écus, sur les cottes d'armes, des Devises, ^^j, j^^ banuièrcs, an fronton des palais, sur l(\s monu-

(1) Von Slammbuc/ieni tind Rebut. Festsclirift zniii 17 fcluiiir 1855. Berlin, Ycilag von Williclin Hertz. S;nis nom J'autciir.

IJsTRODUCTIOX DES DEVISES DA.NS LES ALIiUMS. 3G5 ments, sur les meubles précieux, sur les sceaux. Le symbole appartenant à ce lanya^je intuitif qui a parié aux yeux avant le langajje écrit, reçut un nouvel essor avec l'emblème tpii en est l'accessoire, et dont la nuance se confond souvent avec le symbole même. Le (jénie poétique qui s'était exhalé en poèmes épiques, en chansons et ballades, en rondeaux, en sonnets et bergeries , en amours et amourettes , tourna court à l'allégorie, au langage macaronique, aux devises, emblèmes et symboles. On lutta d'ingéniosité pour en inventer et en rimer. Les Albums en reçurent le tribut. On en fit à On en fait

. \ des livres.

l'envi pour soi et pour les siens ; on en fit des recueils imprimés , et la seconde moitié du seizième siècle fut inondée de livres d'emblèmes et symboles , illustrés de tailles-douces ou de bois, dont l'exécution parfois remarquable et relevant non du simple caprice , mais de l'art, vint suppléer au défaut d'invention et d'imagination. Otto Vaenius , le maître du grand Rubens, donna ses Emblèmes d'Horace, ses Emblèmes de l'Amour divin et de V Amour profane. Avant lui, Paul Jove, Alciat, Ripa, Joachim Gamerarius, et plus tard Gravelot, Gocliin et cent autres, firent merveilles, chacun à sa manière (1). Ce fut une effervescence indicible de

(1) Le Traité des Emblèmes d'André Alciati, célèbre humaniste et jurisconsulte, publié en 1498, avec mauvaises gravures en bois, offre un pèle-mcle d'allégories païennes et chrétiennes d'une prodigieuse érudition. \JIconologie du père Ripa, publiée à Padoue en 1525, in-4°, et augmentée à Paris, en 1643, d'un volume in-folio, est un recueil aussi diffus et aussi mal gravé. Otto van Veen, dit Otto Vaenius, a mis au jour SCS Emblèmes de 1600 à 1615. Les gravures exécutées par Boel et par Gilbert van Veen sont charmantes. Joachim Gamerarius a paru à Kiirenberg en 1590. Les planches sont au burin et assez jolies. C'était , à ce qu'il parait , le premier essai de la taille-douce appliquée

366 I]NTRODUCTIO?< DES DEVISES DAIS S LES ALBUMS. Picta Poesis, de Mondo sinibolico , A'Heroica, de Polùica, de Moralia, de Centuria, de Sœcularia , d'Amatoria. Et tous ces livres servirent comme de fond à des recueils d'emblèmes et de devises auto^jraphes et de signatures sur feuilles blanches ajoutées, comme on l'avait fait pour certains ouvrages littéraires de prédilection étrangers aux devises et aux emblèmes. On cite un curé de Ratisbonne, nommé Donauer, qui assembla, en 1599, la Centurie des emblèmes chrétiens (1), les planches d'un Théâtre de la passion du Christ (2) et les Portraits des femmes illustres de l'Ancien Testament (3), s'en fit un Album, et sur le verso des estampes, de même que sur les feuilles blanches intercalées , fit mettre des armes et des devises. En tête figuraient des tailles-douces dans le style de Martin Schœn , représentant des écussons historiés laissés en blanc comme passe-partout pour recevoir également des devises et des armes. Certaines Luxe familles opulentes , ou des curieux gens de goût , eurent

des Albums.

des Albimis imprimés exprès à cet usage, avec accompagnement de cartouches gravés sur bois ou sur cuivre. M. de Radowitz cite singulièrement celui de l'imprimeur David de Neker (4) , celui du fameux éditeur des

à la botanique. L,' Iconolor/ ie par figures , ou Traité complet des allégories, emblèmes, etc. (1773 et années suivantes), par GraAelot et Cochin , déjà publiée par Lattre , n'est p;is toujours d'une exactitude sévère. Les gravures en sont fort agréables et le texte est peu savant.

(1) GEORGiiE MoNTAN.t; Em.blem.atvm. christianorvm, Cenivria. Zurich, 1584.

(2) Tlieatrvm passionis Christi. Il y a eu plusieurs ouvrages de ce titre au seizième siècle et au dix-septiènuï.

(3) Icônes illustrivm. fœminarvm Veteris Testamcnti , par l'un des

KiLIAK.

(4) Ncues undKuntslich Schones Slamm- und Gesellbiichlein.Wien.^ 1579. In-4". Réimprime plus tard in-8° par Hercule de Kekcr.

IKTRODUCTION DES DEVISES DA^S LES ALBUMS. 367 Grands et petits voyages, Thomas de Bry le père (1), et celui de Théodore de Bry (2). Les auto^jraphes de grands personnages et les dessins contenus dans ces Albums en font des livres précieux fort recherchés , surtout en Allemagne.

Un pas de plus , et nous aurons les Albums de nos Us se

, V 1. ' ^ ^ • 1 transforment

jours, c est-à-dire com[)osés dedessms, devers et de en recueils

1 n> 'i ' r I • T '^^ dessins.

prose autographes. Le pas a ete rrancni, au dix-septième siècle, par quelques princes, quelques riches seigneurs ou marchands qui intercalèrent les feuilles à devises et emblèmes de magnifiques aquarelles ou de crayons de haut prix représentant des sujets de famille, de chasse, de fantaisie et d'histoire sacrée ou profane. La manie des Rébus historiés fut aussi une occasion de beaux dessins exécutés par de véritables artistes.

Un célèbre Album , mélangé de blasons , d'auto- Albums

réic'bres en

graphes et de dessins , est celui de l'électeur Jean Allemagne. Sigismond, à qui le duc Philippe II de Poméranie écrivait, le IG juin 1616, une longue lettre pour lui demander ce qu'il préférerait pour son Stammhuch, d'une peinture du Christ marchant sur les eaux ou tout autre sujet tiré des Ecritures, ou Jjien d'une chasse au cerf, à l'ours, etc., pour figurer à côté de ses armoiries.

Un patricien d'Augsbourg, Philippe Hainhôfer, iiainhofer. grand curieux de collections, agent et correspondant de plusieurs princes, possédait un Album qu'il proclamait n'avoir pas son pareil. C'était un recueil d'autographes de souverains, de grands seigneurs et de

(i) Emblemata nobilitate scitu cligna. Francof. a. M., 1593. In-4<*. (2) Proscenium vitx hvmanx. Fancofurt., 1627. In-8".

368 OTRODUCTION DES DEVISES DA>S LES ALBUMS, chefs-d'œuvre de maîtres, qu'il porta, en 1612, à l'empereur Rodolphe, lors du séjour de ce prince à Nûrenberg-, et qui fut l'objet de l'admiration de Sa Majesté. On a de ce Hainhofer une lettre de 1(316, dans laquelle il envoie une feuille de vélin au roi Christian IV de Danemark, pour qu'il v inscrive son autographe, et de cette lettre même il résulte que le célèbre Album avait servi de modèle à l'Album du duc de Poméranie, dont une seule feuille exécutée par les soins de Hainhofer, et représentant « l'apparition de l'ange à Zacharie père de Jean » , n'avait pas coûté moins de cent ducats de Hongrie. On voit dans la bibliothèque de Wolfenbûttel un Album de famille de ce Hainhofer, Album d'armoiries, de figures et d'autographes. Peutêtre est-ce celui auquel il fait lui-même allusion.

J'ai vu nombre de ces Albums à Weimar, à Jéna, surtout à Nûrenberg. C'est dans cette dernière ville qu'est la plus belle collection de ce genre, embrassant le seizième siècle et le dix-septième. Elle appartient à M. Frédéric Campe, négociant, dont une parfaite poli- M. Frédëric tcssc rclèvc l'csprit cultivé. Dans cette intéressante

Campe. •ni i i i i •

Ville de Nûrenberg , la Rome du gothique , vivant souvenir du Moyen Age, comme conservé sous verre, il n'est pas rare de rencontrer un goût ardent et un savoir réel des arts, sous la dign-ité d'une bonhomie patriarcale. On amasse avec soin, avec diligence, on jouit sans bruit de la possession, on montre volontiers à qui le demande. On ne se vante pas, et l'on n'a pas non plus autour de soi des envieux pour bourdonner sans cesse : « Où donc a-t-il eu tout cela? »

Le cabinet de la reine douairière Marie de Saxe

conserve deux Albums fort intéressants. Le premier, qui Cai.inct

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