‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 69 sur 127 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Schwartz.

370 u?>' albu:m curieux de costumes.

se réfère souvent l'Album. Tout rapporter à soi est à coup sur de tous les temps et de tous les lieux. Mais cette forme spéciale du moi humain est particulièrement de cette époque. Provinces, cités, couvents, se font les pivots de toute histoire du monde, et commencent leurs chroniques personnelles avec la création. La chronique si curieuse de Niirenberg en est un exemple. Le goiit des éphémérides sur soi-même, contre -pied du manuscrit d'Hérouard , le médecin de Louis XIII, et du journal de Fajjon sur la santé de Louis XIV (1), était entré dans le mouvement des

(1) Ce dernier journal d'un médecin, qui parlait de son art avec toute la netteté et la clarté d'un homme d'esprit qui sait beaucoup, est une curiosité à réunir au journal du bas Procope Dan^jeau. Je crois que la publication va en être faite par le bibliothécaire de la ville de Versailles, M. Leroy, qui a éparpillé son savoir en brochures, toutes intéressantes, qu'il serait bien désirable de voir réunir en volumes pour les sauver de l'oubli.

Le médecin liérouard, sieur de la Vaugrijjneuse, placé par Henry IV auprès du Dauphin, qui fut Louis XIII, et qui ne l'a jamais quitté, a laissé sur son prince un journal minutieux, fort maltiaité par Tallemant des Fléaux : « Hérouard, dit-il, a fait plusieurs volumes, qui commencent depuis l'heure de sa naissance jusqu'au siège de la Rochelle, où vous ne voyez rien, sinon à quelle heure il se resveilla, desjeuna, cracha, pissa, etc., etc. » Ce brutal de Tallemant, qui fait si volontiers ses ordures sur tout ce qu'il rencontre, était bien délicat le jour où le pauvre Hérouard lui tomba sous la plume. Les éphémérides des selles de Louis XIII et de Louis XIV n'ont à la vérité rien de bien digne de l'histoire; mais Hérouard, minutieux par devoir, comme Dangeau l'est par fétichisme, est autre qu'un porte-coton. «Il y a deux choses dans voire métier, disait Mattiiieu Marais à Louis XIV, dont je ne saurais m'accounnoder. — Eh quoi? — De manger tout seul et de (allier en coMq)agnie. » La chaise percée, on est bien forcé de le reconnaitre, avait alors son rôle, et l'on ne voudrait pas effacer de Saint- Simon l'anecdote de la chaise pcncér tlu duc de Vendôme devant le subtil Alberoni.Le j(jurnal d'Hérouard donne les causes secrètes tic jilus d'un fait important. Pascal n'a pas oublié le grain Je sable de Cromwell.

UA ALBUM CUlîIEUX DE COSTUMES. :}T1

esprits avec le {joût des Albums, et n'est pas sans exemple, de nos jours encore, en Allemagne et en Angleterre, comme souvenirs de famille. Un philologue très-versé dans les choses dn Moven Age et de la Renaissance en France et au delà du Rhin, M. H. Michelant, a publié, en 184G, à Stuttgardt, dans les Transactions de la société littéraire, Literarischen Vereins, de cette ville, les mémoires personnels ou Weldt-Lauff de Philippe de Vigneulies, qui vivait de 1475 à 1528. M. Garayan, de Vienne, a imprimé le journal d'un bourgeois de cette ville, et tout récemment on a donné à Nûrenberg l'Album d'un garçon relieur de la fin du seizième siècle. Tout cela n'est, si l'on veut, que la poussière de l'histoire pour le grand nombre; mais ce genre d'écrits fournit, à qui sait lire, de piquantes révélations sur le tous les jours de la vie, sur les mœurs intimes d'un des coins de la société. C'est le battement de cœur, c'est la vie même, c'est la physionomie distincte de chacun avec la complexité des caractères, avec les passions et les actes, dans la variété de leurs accidents, mêlant le grand et le petit, comme le fait la nature, comme le fait la fortune.

L'Album de Matthias Schwartz débute par une courte notice sur l'exécution du livre dont il eut l'idée à treize ans, et commença sur-le-champ la peinture. Dès ce moment, il tint scrupuleusement mémento jour par jour de tous ses faits et gestes. Son père l'aida à renouer ses souvenirs, comme aussi à faire exécuter ses anciens costumes, quand ils n'existaient plus; et, depuis, tout fut couché sur le papier au moment même et sur nature. A vingt-cinq ans, il assemble ses dessins, et en fait un

livre en tête duquel il met ses armes et son portrait, « Me voici à vingt-cinq ans, dit-il, j'y suis arrivé en heur et en joie. On me considère et l'on m'écoute. » Ponraits de Puis il ouvre son livre de portraiture par un fron-

son pere et

de sa mère

grosse de lui.

de sa mère tispicc obligé, à savoir son paradis terrestre avec l'Adam

et l'Eve à qui il doit le jour, c'est-à-dire Ulrich Schwartz, son père, chaudement vêtu d'une pelisse et d'un bonnet de fourrure , souriant avec calme à dame Agnès Staudachin, d'Alstôten en Suisse, sa mère, grosse du héros. Celle-ci mourut en 1502, celui-là en 1519, à soixante-dix ans cent soixantedix jours, jj^^ Chaque peinture offre un costume différent, quel-

a'iXerMau tjuefois dcux , quelquefois trois, toujours en pied. Notre homme, qui a commencé par la conception, ne manque pas de se représenter au berceau dans un curieux intérieur. Sa mère le berce avec amour.

Seconde peinture, en date du 22 novembre 1499 (il a pour les dates toute l'exactitude d'un calendrier), il est pendant neuf heures livré à des convulsions. On le coud à demi dans un. linceul, et la voisine, une marchande de sel, le porte au cimetière, au pied de l'église consacrée au saint patron de son père. Quelque crâne 11 meurt d'Yorick roule sur la terre, et déjà le fossoyeur enfonce la bêche pour creuser la fosse , « quand soudain (qu'un autre en fasse autant, dit-il), je remue le pied. »

Troisième peinture. Il a trois ans et la petite vérole. Sa sœur Barbe (il a aussi plusieurs frères dont il j)arle plus tard) le veille et le fait jouer avec de petits soldats de Nûrenberg.

A cinq ans, mort de sa mère. Il apprend ses lettres

et ressuscite.

sur ardoise. « C'est alors, dit-il, que la pensée commença à me venir, mais comme un rêve. »

A sept ans, il quitte la maison paternelle, et mène Ses équipées

. . ^ ^ . «l'entauce.

une vie de vrai picaro. Entré comme domestique ou j)age chez le comte Von der Rosen, fiancé de « la Bresslerin » , du temps de l'empereur Maximilien , le grand pacificateur, il a pour fonction de marcher derrière le comte , et lui fait plus de grimaces qu'il ne fait de pas. Portrait du comte qu'il dit « très-ressemblant" .

Chassé au bout de trois semaines de cette bonne Devenu pa{je,

il est cllâSS6>

maison où il n'a rien fait de bon , il est mis sous la férule d'un prêtre qui vient le chercher en charrette et l'emmène à Heydenhain. En route, il saute à bas de l'équipage; on le rattrape, et il est garrotté dans la corbeille.

Traqué, picoté, battu à outrance « injustement", il s'enfuit

iiG chez son

menacé d être noyé dans la Brentz , il attend que le i)rtcepteur tyran monte en chaire pour s évader. JMais auparavant bcifjei . il ravage par vengeance tous les jeunes plants et arbrisseaux du jardin , puis il se livre au vent de la fortune. Il vagabonde et chante pour gagner son pain ; enfin , il s'accoste de garçons de ferme et devient berger. Il avait neuf ans.

A douze, on le retrouve à Augsbourg. L'enfant pro- Veu se faire

T •l»'llr.--mr- i nioilie.

digue va a i école de Saint-Maurice, se sent touche d'une sainte amertume devant les autels et veut se faire moine à Saint-Ulrich, église près de laquelle il a si bien ressuscité pour remuer le pied. Mais, à quatorze ans, la grâce se retire, le vase d'élection se gâte, et il massacre tous ses instruments d'étude , déchire ses livres comme le Scipion de Gil Blas, foule aux pieds le sac d'école

qui lui sert de pupitre, et ne rêve que voyages. (Les écoliers avaient alors des espèces de sacs de cuir ou d'étoffe, avec des apj)endices ou cordons qui permettaient de les porter suspendus en bandoulière. Les écritoires se portaient de même ou s'attachaient à la ceinture. Ce n'est qu'à l'université de Goimbre que les écoiiers avaient et ont encore d'énormes bonnets tombant aux talons , et qui leur servent de poches et de Devient sacs). Sou père le prend comme garçon au marché aux

{>arcon , . .

marciiaiui vins. Il Riord au commerce , uevient retors en amures

de vin . , , , ,

et retors et « uu vrai ànc méchant" . C est son mot.

en affaires. . ., - i i •» r • i

Enfan, preuner voyage : il parta chevalpour Miuuch. La jeunesse L'aniîée suivautc, à quinze ans, je ne sais quoi le prend

lui nionîe

au cerveau^ à la gorge , dcs voiécs de femmes lui passent devant les yeux , ouvrent et ferment leurs ailes j)0'ar le baiser au front; toute cette poésie se résout à courir la grisette , mais il en est quitte pour des agaceries et des costumes coquets : « Je reste pur. " Puis, nouveau voyage équestre en Suisse, où son père l'envoie ; puis costume de grand hixe pour assister à la noce de sa cousine, qui é[)ousc monsieur le maire Lienhartt; puis encore nouveau costume de voyage à dix-sept ans , épée au côté, lance au poing. En ces temps de troubles, on voyageait armé jusqu'aux dents.

A dix-huit ans dix-neuf jours, autre costume encore superbe pour l'entrée du roi de France François F"" ;i Milan. Schwartz prend en gré les accoutrements à la française; de Milan, va à Venise, se fait Vénitien par l'habit, et ajjprcnd en gondole la tenue d(,'s livres. J^n-

11 entre riipz fi u , à (1 1 x-iK'uF ans , il rclonruc à Augsbourg. l^t là,

les Fiiyger. . , i p

grande; epocpu; ! il entre, l(! 1 oclobi'c 15K», au comp-

UN ALBUM CURIEUX DE COSTUMES. :îT5

toir du banquier Jacob Fujjfjjcr ; portrait foi^t ressemblant de ce personnajje, l'un des Foucc/iiej^s de Rabelais, HIs de Jacol) Fufjyer le Vieux, et membre de cette illustre et opulente famille qui fit tant de bien aux lettres et aux arts , cbez laquelle l()(;oa Gliarles-Quint, et dont Rabelais disait que c'était seulement après elle que Pbilippe Strozzi était réputé le plus riche marchand de la chrétienté (1).

Sclîwartz prend le (joût des dernières éléfjances. Il s'affilie à la société de l'arbalète et tire à ravir. Les traîneaux où il se promène sont des |)lus pittoresques et décorés de peintures. C'est un raffiné.

A vingt-quatre ans, il apprend l'escrime. Epoque de la mort de son père. Variétés de costume pour chaque temps du deuil. Son frère se marie, costume de noce.

Ouarante-deuxiùinc dessin : « Je fais, dit-il, la folie de m'habiller à la façon des vierges des Pays-Bas. »

Viennent ensuite des costumes d'une richesse de Seséléf^ances. prince palatin pour aller à la rencontre de Ferdinand

(1) Le {'raveur anversois Dominique Custos a puhlié une suite de portraits des principaux personnajjes de la maison Fugger, sous le titre de : Fiinaerorum et Ftiafj/eraium aux in familia natœ, quxve in familiain tranniverunt, quot extant, xre expressic imaffines. Cent vinjjt-sept portraits in-folio, liistoriés et très -bien yravés au burin. Au}|ustse Vindeliconun , 159.3. Huldiicîi Fu{;{;cr, né en 1528, étendit ses bbéralités sur les lettres, même Iiors de son pays. JNotre Henri Estienne fut aidé par lui d'une somme considérable. Il avait une majjnifique collection de manuscrits et tie tableaux. Son frère Jean-Jacques partageait ses {{oiUs et avait pour l)ibliotliécaire Jérôme Wolfius. La superstition du temps faisait croire au vulj;aire que cette colossale fortune venait de la découverte de la pierre plillosophale. Quelques auteurs du temps l'ont même dit sérieusement. Elle venait de l'exploitation des mines de mercure d'Almaden.

d'Autriche, qui vient à Lintz pour épouser la reine Anne de Hongrie.

Les traîneaux se succèdent, plus curieux les uns que les autres. Schwartz redouble d'élé(}ance, en 1524', à vingt-sept ans. li pince de la mandoline comme Lindor. Il est prêtre de Flore au service des dames et présente des bouquets. Année orageuse. Il porte un poignard attaché à la jarretière.

Le 15 déceml)re 1525, mort de Jacques Fugger h Hall. Le 3 janvier suivant, on le ramène à Augsbourg. Costume de Schwartz à la cérémonie.

A irente ans, Les trente aus de notre héros vont sonner. Epoque

il se

représente climatériquc. Il éprouve le besoin de se j)asser à une

dans toute . . , , , .

sa beauté révision sévèrc , et laissant tout costume , il se repré-

sans voile. ir- ii i ii'ii-iiii

sente, de race et de dos, dans le deshabdliî de la Genèse. Examen satisfaisant. Ce n'est point l;i une de ces beautés de muguets (pii n'ont que la cape et l'épée. Ce n'est non plus ni l'Adonis ni l'Antinoiis; c'est plutôt le Thésée ou l'Hercule Farnèse, l'épaule large, le rein ferme, avec un peu du geste pudique de la Yémis de Médicis, pour la circonstance. Le muscle se joue à merveille sous cette peau rosée. Ces bras puissants manieraient une éj)ée à deux mains, et l'arnune de fer n'étonnerait pas cette omoplate vigoureusement articulée. Mais Schwartz n'a j)oint porté les armes, et c'est senlement à quarante- six ans qu'il se représente bardé de fer dans la dignité de capitaine des pompiers de la ville.

l'^n 1535, à trcMle-huit ans, il avait commencé à laisser pousser sa barbe.

Son mariage. Enfin, enfin, en 1 538, ayant accom[)li sa quarante et unième année, il avait osé pretulre lemme. Costume de

noce plus sévère que gai. Pose réfléchie. Il se gratte l'oreille.

Feuilles cent trentième et dernièi^es , il est entouré de trois enfants, et se sent pris tout à coup d'une sorte de fureur maniaque de calcul. Il se rend. à Strasbourg dans un char, et visite le cabinet et les écoles du margrave Albrecht. Il est vieux, mais il marche encore sans bâton. Son front ne connaît point les soucis. vSes yeux ont moins de lumière , mais ils sont calmes. Il clôt son il ci6t livre et semble du'e adieu :

Riche de fleurs, de fruits, d'abondance et de joie.

Qu'est devenue sa chronique ? On l'ignore. Ces quelques lignes aideront peut-être à la faire retrouver. L'Album est infiniment curieux . La multitude et la variété des costumes à une époque si riche et qui rappelle la mine féconde de VArc triomphal de Maximilien, par Albert Durer, et du TriompJie du même Maximilien, par Hans Burgmair, en font un livre digne d'être publié. C'est une ethnographie allemande d'exécution simple, naïve, spirituelle ; c'est l'histoire du costume pendant une période de plus de soixante années , et ce qu'il y a eu de puéril dans la pensée du bourgeois d'Augsbourg disparaît sous l'intérêt actuel de l'art, sous l'intérêt de curiosité que donne à toute chose la distance des temps.

Presque tous les Albums étaient traités en bijoux de prédilection et revêtus de reliures élégantes et de luxe à l'imitation de celles des diptyques, qui vraisemblablement en avaient inspiré l'idée et fourni le modèle. On avait fini par voir dans les inscriptions sur les Albums

378 A^iTIiOLOGIE DES ALBUMS.

comme des gages d'affiliation en qnelque sorte maçonnique. Les membres des sociétés qui étaient représen- Abns tés par des signatures se faisaient mutuellement cour-

des Albums. ,, x i j •

toisie. Et comme en Allemagne on est volontiers en cuisine et l'on repousse peu les occasions de boire, une inscription nouvelle était l'objet de banquets fraternels et de fêtes où la raison se noyait dans les pots.

D'autres abus peu édifiants s'introduisirent encore, sans compter les audaces cauteleuses de la mendicité, qui se para d'Albinns pour battre monnaie. Quelle est Inutile de dire que le contenu de tous ces livres

leur

valeur réelle, n'était pas également digne d'intérêt. Le plus grand nombre n'offrait que des noms sans illustration et des banalités, des sentences connues, des vers sans poésie, dont tout l'a propos avait été de circonstance. Là c'étaient des niaiseries acrostiches au nom du possesseur de l'album ou de l'écrivain, ici des anagrammes, des équivoques, des devises énigmatiques inintelligibles, d'insipides réiius, des jeux de mots, des calembours entortillés à affadir le cœur (1). Montaigne dit quelque part : « Il est de ces s'abtilités frivoles et vaines , par le mioyen desquelles les hommes cherchent qnelquefois de la recommandation : comme les poètes qui font des ouvrages entiers de vers commençant par une mcsme lettre. Nous voyons des œufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs avecques la mesure de leurs vers, en les allongeant ou accourcissant en manière qu'ils viennent à représenter

(1) Éli<! Gcs.slcr, dans ses Apophtlic(jmes (^1675) , vt ajirès lui Crénius (ît L. G. Weiss, ont rassciiiLlc un certain nombre de ces devises énigmatiques.

A.NTHOLOGIE DES ALBUMS. 379

telle ou telle figure : telle estoit la science de celiiy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouvoieut renger les lettres de l'alphabet, et v en tiouva ce nombre incroyable qui se veoid dans Plutarque (1 ) ! » G 'est surtout dans les Albums que trouvèrent à s'exercer ces jeux de patience renouvelés des Grecs, du Moven Age et de la Renaissance, et dont M. Victor Hugo essaya de temps h autre, de nos jours, le rajeunissement. J'ai vu à Nûreuberg l'Album d'un Léonard- Christophe Rehlinger, bourgmestre de la ville d'Augsbourg, vers 1550, qui était farci d'autographes, prose et vers, en forme d'œufs, d'ailes, de haches, de poissons, de cœurs enflammés. Rien en tout cela de plus sérieux Anthologie que les produits de la lameuse journée des Madrigaux des Albums. chez mademoiselle de Scudéry. Mais il y aurait un choix à faire, et l'on pourrait glaner à travers tout ce fatras une anthologie assez piquante d'inscriptions gaies ou graves, folles ou sensées. De loin à loin, on rencontrerait des assauts d'esprit improvisés, des dialogues autographes assez vifs entre Catholiques et Réformés, entre un Guerrier et un Homme d'Etat, entre un Chasseur, un Oiseleur et un Pécheur, dans le goût des dialogues du Parfait Pêcheur d'Isaac Walton. Une des passes d'armes les plus curieuses en ce genre est celle du margrave Albert le Vieux et du poëte Frédéric de Nostitz, dont les réponses sont envers. Somme toute, on aurait peut-être de temps à autre un reflet de l'époque. Mais quelque effort que l'on fit, je doute qu'un recueil de ces sortes de livrets fût autre chose

(1) Montaigne, t^<,sai.<;, I, 54.

qu'une mince curiosité et fît toucher au fond solide des mœurs et des pensées intimes de ces époques remuées par tant d'infortunes publiques et privées. — « Mucli ado about nothing! » Unetempéte dans un verre d'eau. Usajje fîénérai Cliaquc pavs , chaquc province, chaque ordre de chevalerie, chaque association, eut sa devise comme les particuliers. Les énumérer serait rappeler ce qui est dans tous les souvenirs. Qui ne sait en effet que le motto des Bourbons de France est : « Lilia non laborant iieque nent (1) ; » celui de la Grande-Bretagne : « Dieu et mon droit! » celui des Pavs-Bas : « Je maintiendray? » L'Autriche a reçu de Maximilien \" cette légende un peu fière : «A.E.LO.U, c'est-à-dire ^w5/r/^ Est Imperari Orhi Universo (2). » L'ordre de chevalerie de l'Annonciade du royaume d'Italie a pour devise : « F.E.R.T; » que quelques-uns expliquent ainsi : Fo;titudo Ejiis R/iodutn Tenuit (3).

L'Infant dom Henry de Portugal, le grand navigateur du quinzième siècle, avait choisi cette devise française: « Talent de bien faire. » Alphonse III, de Portugal, après avoir essuyé toutes les tempêtes de la fortune, ])rit pour devise un arbre ferme près des eaux et battu des vents, avec cette légende : « Ni iiiidas ni vientos. »

Des branches d'arbre verdoyantes entourant une flèche et sortant d'un tombeau, lurent la devise de Diane de Poitiers , duchesse de Valentinois , avec ces mots : « Sala vivit in illo : En luy elle vit seule, » comme vou-

(1) Les lys ne travaillent ni ne filent. (^Evangile selon saint Matthieu,

(2) A l'Autriche aj^particiit de roiniiiaiidoi' à tmil l'univers.

(3) Son courage; a sauvé lUiotles.

lant dire que la seule espérance de la résurrection nous fait vivre au fond du sépulcre.

Diane, duchesse d'Angouléme, avait une Diane victorieuse de Gupidon terrassé , avec ces mots : « Omnium victoi^em vici : J'ai vaincu le vainqueur de tous. »

Un arbre fendu par le tonnerre était la devise de la reine Catherine de Polojjue, duchesse de Mantoue.

Notre Catherine de Médicis avait eu pour première devise l'arc-en-ciel avec ces mots grecs : ^02l4>EPOI HAEFAAHNHN : « Il portera la lumière ou la paix. »

Après la mort tragique de Henry II, elle eut une lance brisée en éclats posée en pal de part et d'autre d'un écu, avec ce motto : « Lacrymce hinc, hinc dolor: De là les larmes, de là la douleur. » Elle eut aussi une étoile au milieu d'un serpent couronné mordant sa queue, avec ces mots : « Fato prvdentia tnajor : Prudence plus grande que le destin. »

Un gentilhomme poméranien , nommé Daniel de Behr, qui vivait en 1586, possédait un albimi encore existant de nos jours, et sur lequel le duc de Brunswick- Lunebourg, alors étudiant à l'université de Wittemberg, écrivit la sentence suivante : « Pvlchei'rimarvm rervm nolitia non otio, sed non otio; noti vigiliis , sed stvdiis ; non votis, sed lahoribvs ; non pretio , sed prece paratvr : La connaissance des plus belles choses s'acquiert non par l'oisiveté, mais par la non -oisiveté; non par la veille, mais par l'étude; non par de vains désirs, mais par le labeur; non par l'or, mais par la prière. »

Le prince Ernest, frère du duc, s'inscrivit sur une autre feuille. Voici le distique que j'ai relevé :

« Sperare in Cliristvm, et vitae tolerare labores, » Et bene posse mori, disce : Beatvs eris. «

« Espérer dans le Saiiveiir; de la vie supporter les maux , se préparer à bien mourir, voilà la science qui donne le bonheur ( 1 ) . »

C'est à l'infini. Indépendamment des livres que nous avons déjà cités, on a beaucoup publié sur les Devises, et, entre tous, les Italiens et les Espagnols y ont excellé. Chez nous, le sujet a été traité fort au long par le père Bouhours, dans ses Entreliens d'Ariste et d'Eugène. Il en donne un très-grand nombre et il développe fort ingénieusement les similitudes métaphoriques, fines et nobles qu'elles doivent présenter. Enfin le père Ménestrier a consumé sa vie et consacré $on prodigieux savoir à accumuler faits sur faits en approfondissant la matière dans quatre ouvrages fort nourris, fort curieux, tout pleins de bennes pensées, de bonnes figures reproduisant ce qui s'est fait de mieux en ce genre dans les livres, les palais et les châteaux, et qui bien digérés et fondus ensemble avec méthode, auraient pu faire un chef-d'œuvre (2).

(1) « Philosopher, oo n'est autre chose que s'appi-ester à Lt uuirt, » dit Montaijjiie (I, 19) traduisant Cicértin : Tota pliilosophorum vita conimciilatio tnoftis est (^Tusc. ijuxst., I, 31). Ciféron n'avait fait, de son côté, que traduire ce mot du Phéclon de PKitou : OùoÈv à'XXo £7riTr,0£uou(7iv, v\ aTioOvv^dXEiv.

(2) Philosophie des images, avec un recueil de devises et un jugement de tous les ouvrages cjui ont été faits sur celte matière : devises des princes, cavaliers, dames, savants et autres personnages illustres de l'Europe. Paris, de hi Caille, 1682-1683, 2 vol. in-8".

L'art des emblèmes , où s'enseigne lu morale par les figures de la fable, de l'histoire et de la nature. Paris, de la Caille, 1684. In-8". La philosophie des images énigmatiaues, où il est traite des énigmes

M. Stierlandt a reproduit quelques Devises de princes et de particuliers, relevées d'Albums :

Le duc Albert de Prusse écrivait d'habitude : » Jitstus Qnpiques

. Devises tirées

ex ride VlVet ( 1 ) . » d'Albums.

Le margrave Ernest (Ernst) , jouant sur son nom, avait pour légende : « Scherz nicht mit Ernst (:2). »

Le prince Joachim I" : « Judicio et justitià (3). »

Le prince Joachim II : « Regivm est omiiihvs henefacere (4'). »

Le prince Sigismond : « Pru lerje et grege (5). »

Le prince Georges-Guillaume : « A cœur vaillant rien d'impossible {Q). »

Le margrave de Brandebourg, Jean-Georges : « Ich rvag's, Gott walt's (7). »

Joachim Sigismond, aussi margrave de Brandebourg : « Veros amicos ducito fratruni loco (8). »

La margrave Catherine-Sophie, comtesse palatine (1645), avait adopté ce distique, dont la bonne intention serait digne de plus de prosodie et de poésie :

« Aymer Dieu et aussi le craindre, » C'est le but où il faut atteindre. »

hiérofjlyphiques , oracles , prophéties , sorts , divinations, loteries, talismans, songes, etc. Lyon, Jacques Lions (et aussi Paris), 1694. In-i2. La science et l'art des devises, dressez sur de nouvelles règles, avec six cents devises sur les principaux événements de la vie du roy , et quatre cents devises sacrées. Paris, 1686. In-8".

(1) Le juste vit par la foi.

(2) Ne plaisante pas avec ce qui est sérieux.

(3) Par le jugement et la justice.

(4) Il est d'un roi de faire du bien à tous.

(5) Pour la loi et le troupeau.

(6) C'est la devise de Jaccpies Cœur. Elle est en rébus sur la façade de sa maison à Bourges.

(7) J'ose , Dieu dispose.

(8) Mets les vrais amis au niveau de frères.

La margrave de Brandebourg, Louise- Charlotte

« Murmurer en malheur et perdre patience

» Il est mal à propos, n Vouloir ce que Dieu veut est la seule science

)i Qui nous met en repos (1). n

Boleslas, duc de Poméranie, élu, avait fait choix de ce dicton de mirliton qui en vaut bien un autre :

« Pour Dieu , les dames et la patrie , 11 Je laisserai toujours ma vie. »

Le roi d'Angleterre Edouard VI avait pour devise : « Nil sine Deo (2). »

Ghristiern III, de Danemark :

« In Gott mein Trost allein 11 Sonst anderes Kein (3). »

La margrave de Brandebourg, Hedwige-Sophie :

11 De rien n'a peur quiconque à Dieu se fie. »

Boleslas Radziwill (1640) : « Liiigua in concilio valet,

in certamine dextra (4-) . »

Raphaël, comte de Lessno : « Fides certior ratione (5) . » Henry de Waldbourg (1621) : « Fero ut fruar (6).» Jean-Guillaume de Schwanebeck : « Patio?- ut po-

tiar (7). »

(1) Mallierbe, dans ses Consolations à du Perricr sur la mort de sa tille, (lui vécut, comme la rose, l'espace d'un matin, finit ses stances par cette strophe, dont la princesse a modifié le premier vers, qui est •

De murmurer conire elle (la mort) et perdre patience

(2) Rien sans Dieu.

(3) En Dieu seul est mon refuge, rien de plus.

(4j La lan{;uc prévaut au conseil, la dextre au condjat.

(5) La foi plus sûre que la raison.

(6) Je supporte pour jouir.

(7) Souffiir pour jouir.

Jean Calvin : « Prompte et sincère (1). » Juste-Lipse : ^ Moribus antiquis (2). » Hugues Grotius (Groot) : « Ruit hora (3). » Saumaise : « Prohis prohari (4) , »

Meursius : " ^Eternitatem cogita (5). » F. Spanheim : « Veritatem et Pacem diligite (G). » J. Gruter : « Medio tutissimus ibis (7). " Daniel Heinsius : « Quantum est quodnescimus (8) ! " Perizonius (Pezron) : « Qusesita discamus, nondum inventa quxramus (9). "

Gaspard Finck : « Geduld friszt den Teufel (10). » Nicolas Pressentin :

K Siinde meiden, das ist ein Sclirein, » Geduld im Leiden liegt dai'eiii , )i Woliltliat fiir Boses tliu' hinzu, » Trost in Arinuth — iiun scliliess zu. >' Gott ist mein Ilt-lfer (11). "

Un orientaliste avait écrit en arabe sur un Album ce proverbe persan : « Avec de la patience, la feuille de m ù rie r de v ient satin; »

(1) Promptement et sincèrement.

(2) Suivant les us antiques.

(3) L'heure se précipite.

(4) Etre approuvé des honnêtes gens.

(5) Songe à l'éternité.

(6) Chérissez la vérité et la paix.

(7) Le juste milieu, la plus sûre voie.

(8) Que de choses nous ignorons ! — C'est le motto de Montaigne : K Que sais-je? »

(9) Apjirenons ce qui est découvert, cherchons ce qui est à découvrir.

(10) Patience croque le diable.

(11) Fuir le péché, c'est avoir un coffre renfermant patience dans la peine ; ajoutez bien pour mal , avec résignation en pauvreté , — puis fermez à clef. Dieu est mon Sauveur.

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