TOME II
Et sur un autre Album, cet autre proverbe de l'Orient : « Baise la main que tu ne peux mordre. » Les Rébus. Quaut aux Rébus, il faut s'attendre à les retrouver,
comme toute chose , dans l'antiquité , fût-ce seulement en quelques traces plus ou moins saillantes. Jules César n'a-t-il pas fait représenter un éléphant sur quelquesunes de ses mojinaies, parce qu'en Mauritanie l'éléphant s'appelait César? Cicéron , dans sa Dédicace aux dieux , ne s'est-il pas désigné par les noms de Marcus Tullius, suivis de la représentation d'un pois chiche, appelé Cicer par les Latins ? N'en aurait-on pas encore, au besoin, d'autres exemples? Ces insipides Rébus, qui consistent à exprimer des mots au moyen d'images de choses et de syllabes détachées ou de portions de mots, Orijjine s'appellcut chcz nous Rébus de Picardie, ])arce qu'on
des Rébus. t-»- i l'i i • • i-i
attribue aux Picards i honneur de cette invention. Et comme preuve qu'on ne saurait la leur disputer, ils allèguent cette multitude de médailles anciennes trouvées près d'Amiens , toutes ornées de rébus. Le plus ancien auteur comique du Portugal, Gil Vicente, poète dramatique, favori du roi Emmanuel le Grand, avait accoutumé d'introduire le diable dans ses autos, et d'ordinaire il le faisait parler en langue picarde. Le Rébus a seul manqué à sa gloire.
Rabelais. Rabelais , dont le siècle était celui des rébus et des
coq-à-l'âne , s'en rit à ventre déboutonné. Il fait aborder la flotte de Pantagruel à l'île d'Ennasin , c'est-àdire des gens sans nez, ou plutôt à nez en as de trèfle, autrement gens sans esprit. Et de lait, ces gens abusent à outrance du quolibet, des bas j)roverl)es, de la fadaise des pointes, rébus et autres platitudes et sottes alliances
de mots : « Enfants bâtards, comme dit Rabelais, sans père ni mère. » Et « le bon Pantagruel tout voyoyt et escoutoyt, » et ne perdit contenance que lorsque le podestat traita crûment , lui et ses officiers , de « gents del'aultre monde, de là l'eau, gents bottez de foin (1). « Voyez la contagion : Rabelais lui-même , pour plaire sans doute au peuple et aux provinciaux , tout en poursuivant sa moquerie, ne s'est jamais laissé aller à plus de quolibets. Le premier que je sache qui, après lui, ait fait ouverture aux Rébus, est Geoffroy de Thory, en Geoffroy son Livre de Champ-Fleury (2) . Celui qui en a traité ^ ""^^ ensuite est Etienne Tabourot, sieur des Accords, l'ami de Pontus de Thiard, de Pelletier du Mans, fameux par son art de rendre dans ses vers le chant de l'alouette, et d'Etienne Pasquier, un des pères de notre bonne langue nette, franche et accorte. Cet original de Tabourot , facétieux et instruit , leste en propos , sérieux et sage à ses heures, dit dans ses Bigarrures (3), « qu'on les appelle Rébus de Picardie, ainsi que l'on dit baïonnette de Rayonne , ganivet de Moulins , peignes de Limoux , oiseaux de Tholose , moustarde de
Tabourot,
sieur
des Accords,
(1) Rabelais, IV, 9.
(2) V. les Lettres d'Etienne Pasquier, livre III, lettre XII, p. 216 C du second volume de ses OEuvres. Amsterdam, 1723.
(3) Les Bigarrvres et Tovches dv seitjnevr des Accords , avec les escraignes diionnoises et les apophthegmes dv sievr Gaulard , rjenlilhomme de la Franche-Comté Bovrguinotte. Paris, 1662. In-12. Cette édition est la plus récente. C'est en 1572 que le premier livre des Bigarrures a paru.
Taboui'ot donne dans son livre un recueil des Rébus les plus fameux et des Equivocjues. Etienne Pasquier lui écrit qu'il aurait désiré je ne sais quoy de moins long , mesme que tant de figures cjui y sont udjuutees en forme de démonstration de géographie ne lui pluisoient guèrcs.
Dijon. » Si l'on en croit Gilles Ménage, le grand éty-
mologiste , dont le chevalier d' Aceilly m'a appris h me
méfier, le nom de Rébus leur viendrait de ce que les
Les clercs clcrcs de la bazoclie de Picardie (la grande Encyclopédie
de la bazoclie
d'Amiens dit dcs ccclésiastiques ) s'amusaient tous les ans, au
mettent
en vo{|ue les camaval , à réciter au peuple d'Amiens des facéties et
Rébus. . ., „ . .
satires bouffonnes, où ils faisaient grand usage d'allusions équivoques figTirées par des rébus, et qu'ils appelaient en latin : « De rébus quae geruntur, » c'est-àdire nouvelles du jour. Ces rcAues, plus ou moins piquantes , des aventures et intrigues de l'année dans la ville et les faubourgs , avaient le mérite d'une pointe de scandale et de grosse gaieté qui donnait à chacun la joie d'entendre rire de son voisin. Le mot de Rébus était le seul du titre qui fut resté dans le souvenir et dans la bouche du peuple. De là, le nom de la chose. Bien entendu , suivant l'usage , ces aménités allèrent au delà du rire permis , et , dégénérant en licence , jetèrent çà et là les personnaUtés malignes , l'injure toute nue sous Hébus la livrée du carrefour : l'autorité dut les interdire. Le
de Marot.
genre du Rébus survécut, et Marot, qui n'aimait pas le
poète latin Fulvius ou Fauveau, disait, dans son Goq-
à-l'ànc, qu'en Rébus de Picardie, par une étrille, une
Ktienne faux et un vcau , il faut entendre Étrille Fauveau^ Le
Pas(|iiicr l'ail . . •, , . . . . .
des lubiis. grave jurisconsulte et historien Pasquier, qui était trop l'ami du sieur des Accords pour ne pas avoir, comme il le (lit lui-même, ses « gaillardises de jeunesse, » et « faire le sot à bonnes enseignes, » commit tout comme un autre des gaietés de Rébus et d'Anagrammes. Il en Ht sur le nom tantôt de Remy Belleau, tantôt de Remy de Belleau, pour gage de l'amitié immortelle (pi'ilpor-
tait à ce poëte (1). Mais il n'en était pas pins fier. Fnretière et Ménestrier donnent sur l'ori^jine du mot la même explication que Ménage , et la grande Encyclopédie se borne à citer l'opinion de ce dernier. Quoi qu'il en soit , les Rébus ont précédé les Emblèmes et les Les p.ébus ont
1 1 , • T r^ précédé les
Devises, qui en sont sortis sans les détruire. Le Coq gau- EmLièmes et
les Devises
lois, symbolisant les Français {Galli) , ne fut qu'une figure de Rébus ; et ce paladin amoureux, qui n'o^az'f parler à sa Dame et ne savait écrire, fut heureux de pouvoir user de Rébus pour faire sa déclaration. Aussi prescrivit-il par reconnaissance en son testament qu'on en gravât une belle série sur son tombeau. Voilà le Rébus anobli. Les Emblèmes énigmatiques des armoiries et les armes parlantes ne sont encore que des Rébus. Guillaume d'Orange avait pris dans ses armes un cornet à cause du surnom de cort (court) que lui avait valu son nez camus. Colbert (le fait est banal) adopta dans ses armes la couleuvre [coluber). Le célèbre quatrain du vieux Sainte-Aulaire jouant au secret avec la duchesse du Maine :
La divinité qui s'amuse
A me demander mon secret, Si j'étais Apollon ne seroit point ma muse : Elle seroit Téthvs, et le jour finirait,
ne repose, suivant M. Stierlandt, que sur un rébus délicat , délicatement rimé , et (pie l'âge seul du marquis de Sainte-Aulaire pouvait risquer.
L'Emblème est toujours le tableau de la pensée ren- niffirenre due sensible sous une forme d'emprunt. Le Rébus ne ''^^Z '''','^^'"'
1 cl 1 r.iiihlcine.
(1) Voir le second volume des OEuvres de Pasquikr, lellj-e à labourât, p. 216 C.
peint guère que le mot, et n'exprime la pensée cpie par des équivoques. Ainsi , les trois têtes de jeunes filles dans les armes de le Gendre , qui font allusion au proverbe : « Qui a des filles a des gendres, » est une Devise emblématique , tandis que le chabot dans les armes parlantes de la maison de Cbabot, n'est qu'un Rébus. La matière est inépuisable , et l'on formerait toute une bibliothèque sur cette niaiserie solennelle qui s'est attaquée jusqu'aux Livres saints. Le Pange h'itgua a été imprimé en Rébus, de même que le Tractatus colloqiiii On met peccatovis , de même que les Évanqiles: et l'on a un
les Evangiles ' i •j
en rébus, livre d'iieures en Rébus, im])rimé à Paris, en 1515, pour Guillaume Godard. L'Eglise laissait faire. Et voilà que le petit bourgeois, le ])etit marchand se prit à son tour de folie pour le Rébus ; et villes, faubourgs, villages et bourgades, s'émaillèrent d'enseignes en Rébus illustrés, où l'esprit gaulois trouva lieu de s'épanouir, et la bêtise occasion de se donner franche coudée. On retrouve encore de ces enseignes dans les vieux quartiers de Paris.
Ainsi, l'Album, chargé de signatures, de sentences, de devises, de morceaux littéraires, de rébus et de dessins, laisait fortune en Allemagne dans le grand monde, et surtout chez les savants à la grande éj)oque de l'érudition ; et l'étudiaiil, ([ui avait aussi le sien, s'en s(.'rvait connut! de trophée , de lettre d'introduction et de passe-|)ort.
L'Album s'était aussi naturalisé en France j)armi les érudils, connue on en peut juger par le Diclioiuiaircî de Trévoux, <pii définit ainsi, en 1701, le moi Album :
L'ALIÎUM r^ATUr.ALISÉ EI>i FRANCE. 391
« C'est le nom qu'on a donné à un jsetit rejjistre ou L'Album,
livret que les savants portent avec eux lorsqu'ils se «mi Fran"p" trouvent dans quelque ville en voyage ou autrement. temps
^, i • -A I il 1 ' "^'^^ Albums
Us vont visiter les savants du pays et leur présentent d'Aiiema{;ne, leurs Albums amicorian, et les prient d'y écrire quelque chez nous. chose, afin d'avoir de l'écriture de leur main. Ce qu'on met sur l'Album est ordinairement une devise ou quelque sentence, quelque chose d'obligeant pour celui qui présente l'Album. »
Si l'usage n'était pas tout à fait dans nos mœurs dès le siècle précédent, il n'était pas non plus entièrement une nouveauté. Il se retrouve à des époques même très-anciennes, sous des formes diverses, sacrées ou profanes. Qu'était-ce, par exemple, autre chose que ce Livre beau livre de la Confrérie de Notre-Dame du Puy, éta- Confrérie blie, à la fin du quatorzième siècle, dans la ville :»otrc-Danie d'Amiens , et où chaque membre consignait sa devise à Amiens. et des cantiques en l'honneur de la sainte Vierge? Chaque année, un concours et un prix pour la meilleure pièce sacrée excitaient l'émulation et la verve de la Confrérie , et l'on faisait peindre des bannières emblématiques qui allaient faire trophée aux piliers de la cathédrale. Quand, en 1517, la mère de François I" visita la ville, ces devises et ces cantiques la rendirent tellement aise, que les magistrats s'empressèrent d'en faire exécuter une copie calligraphique qui fut portée solennellement en hommage à la j)rincesse, au château de Blois. C'est le manuscrit (jui de Blois a passé à Fontainebleau, et définitivement à la Bibliothèque impériale, où il se voit aujourd'hui (1).
(1) Ancien Fonds français, n" C811.