‹ Causeries d'un curieuxChapitre 2 sur 124 · CHAIX D'EST-ANGE · texte numérisé non relu

CHAIX D'EST-ANGE

CONSEILLER D'ÉTAT, TROCirREUR GÉNÉRAL PRÈS LA COUR IMPÉRIALE DE PARIS.

Si potes arcliaicis coiiviva rccuniberc lectis, Ncc inoilica ccenare tiriies olus onme patella; Supremo te sole doini, Toicjuate, maiiebo. (IIoRAT., Epist., I, V.)

J'ai été fidèle à l'épi^jraphe de mon livre : je n'ai pas écrit pour écrire et pour faire montre de savoir; j'ai écrit pour suivre mon goût et mon penchant. Toute ma vie j'ai recueilli des autographes, des documents liistoriques et des portraits. Il me semble que mes papiers n'appartiennent plus à moi seulement , et rpie le moment est venu d'en faire confidence au public. Les lettres sont comme des conversations ou des continuations de conversations, cpii sautent d'une idée à l'autre sans avoir l'air de s'appesantir sur aucune; qui ramassent et sèment sans fatigue les miettes de l'esprit des autres , de l'esprit de tous , et rencontrent incessamment de nouveaux aspects et de nouveaux contrastes. Celles que je possède ont été pour vous , pour un petit cercle d'amis, pour moi-même, une source

Le

toujours vive de récréation et d'instruction facile. Quelle satisfaction aimable et douce de s'amuser poiu" le plaisir de s'amuser ! de s'instruire sans pédantisme , non pour la joie de tout savoir, de tout deviner, de tout prévoir, sans avoir à dire à personne le pourquoi ni le comment de son plaisir ! Que de charmantes confidences cœur à cœur ! Quels entretiens calmes et distingués : légers propos de table, gracieuses après-dînées, où l'on touche et l'on épuise parfois, comme en se jouant, les sujets les plus divers, sérieux ou légers! Tels jadis ces innocents badinages, mêlés de sage philosophie, que se permettaient, aux heures de repos et d'enjouement, Lélius et Scipion Emilien, après avoir dénoué leur ceinture. Les causeries s'en vont; mais les lettres nous restent pour causer avec les hommes d'autrefois, qui s'v livrent à nous sans défiance. Il y a de tout dans les lettres autographes : elles promettent autre chose que la satisfoction d'une stérile curiosité : un^ riche moisson de révélations inespérées y dort en attente. Quelle belle occasion de ne pas laisser périr sur pied les sottises instructives de l'homme ! Et puis, à coté des défaillances de la raison et des consciences, que de saintes larmes! quels nobles secrets d'abnégation et de vertu !

Figurez-vous, en un moment de courageux loisir, que vous tombez tout à coup en plein Moyen Age, dans ce guêpier histori(|ue des vieux siècles où les rois franks avaient pour diadème leur chevelure ; dans la nuit de ces temps mérovingiens où les Augustin Thierry et les Guizot se sentent à l'aise et en plein jour. Comment

sortir de ce labyrinthe ? Déjà de longues années avant Livres

sur

les courageux Bénédictins, dont ces deux écrivains ont les orijjines

,,ii • -, , . . .,,. |, I tle l'élablisse-

ete les lunimeux héritiers, ils étaient la quelques-uns ment

. I I' '+ 1 1 1 inérovinGicn.

qui avaient cru pouvoir se passer de 1 étude des documents, et qui , pressés de conclure avant d'avoir étudié, s'étaient jetés a priori dans un chaos de doctrines sur le démembrement de hi société romaine et l'établissement mérovingien. Plus jurisconsultes qu'historiens, ils avaient accumulé les systèmes et les conjectures , mélange du vrai, du vague, du fabuleux, Pélion sur Ossa. De cette poudre amoncelée étaient sortis des gloses sur des gloses, des commentaires sur des commentaires, d'après des programmes faits à l'avance au service de telles théories historiques plus ou moins ingénieuses , plus ou moins savantes , de telle polémique sociale qui prétendait faire plier les faits au despotisme des idées à l'ordre du jour. C'était la confusion des langues, avec cet éternel lieu commun des concjuérants et des vaincus, des Franks et des Gallo-Romains. Les Bénédictins avaient lu les textes, débrouillé les matériaux et abrégé le chemin aux historiens, aux politiques ; mais, d'une part, l'ensemble lumineux leur avait échappé à eux-mêmes : les arbres leur avaient caché la forêt; d'un autre côté, la plupart des écrivains qui auraient pu marcher à ce flambeau ne voyaient qu'à travers le prisme de leurs systèmes, et l'on attendait encore qu'à la suite de ces vaillants pionniers et de Mézerav, l'un de ceux qui ont le moins mal parlé de nos origines, le génie véritablement historique vînt tirer de ces masses imposantes de documents écrits un corps de doctrine, et résumât la vérité.

MM.Guizot Arrivent MM. Augustin Thierry- et Guizot, qui, en

ri Augustin 1 r / i ^ r

'ihierry. hommes de rortes études et de lortes consciences, reprennent en sous-œuvre l'examen de la science historique sur ces époques obscures , et à l'aide de phrases incomplètes, dont le sens se livre à leur sagacité; à l'aide de lambeaux de capitulaires, de chartes vermoulues, de vieux chants nationaux, de lettres informes, de chroniques barbares, au milieu desquelles brille comme un diamant celle de Grégoire de Tours, ils font sortir du sein de la société la plus confuse, la plus inextricable, des récits nets, clairs, intéressants, vivants à ravir, des déductions fermes et précises.

Triomphe G'cst Ic triomplic du document et de l'autographe.

Ju document ^ • i • i • i zt i

• crit. G est aussi celui de Grégoire de Tours. G est surtout le triomphe du génie de l'histoire appliqué à la diplomatique.

Mais qu'on se garde de penser qu'il en puisse être ainsi de toutes les chroniques. Il faut descendre jusqu'à Villehardouin , jusqu'au sire de Joinville, surtout jusqu'à Froissart, pour trouver un narrateur aussi bon peintre que Grégoire , car Froissart est surtout un peintre. Encore, une chronique, telle excellente et véridique qu'elle soit, ne dit pas tout; elle ne suffit pas à l'histoire, qui a besoin de s'abreuver abondamment à toutes les sources. L'histoire pourrait-elle se contenter Les des Mémoires? Non, car si les hommes v sont moins

Mdmoires, , , .,1 , . , i 1 i- ^

mauvais habilles et moins solennels que dans les livres ex catlie-

{;uides pour ; -i 1 - i- 1

l'histoire. clva, ils S y ctudicut Cependant eiicorc pour la postenté. Il est sans doute peu de livres de plus agréable lecture, si l'on ne cherche que l'amusement; mais par contre il

en est peu dont on doive se méfier davantage, si l'on cherche avant tout la vérité. Il est difficile, en effet, qu'un homme , dégagé même de tout intérêt direct et personnel , secoue, la plume à la main, toutes les préventions auxquelles l'esprit humain est plus ou moins sujet ; que sera-ce , à plus forte raison , quand ses amitiés ou ses haines, ses intérêts ou ses opinions seront en jeu? Trouvera-t-il en dehors de l'action un sang-froid qu'il n'aura pas eu durant l'action? Saura-t-il n'être ami et ennemi qu'à propos? s'ahstenir de la louange et de l'apologie pour lui-même? en un mot , ne pas grossir sa part dans les événements, ne pas diminuer celle des autres? Non. A la séduction d'un récit toujours un peu chaleureux et palpitant , et où l'àme semble s'épancher, les Mémoires joignent le danger d'une narration arrangée le plus souvent à longue distance des événements, le danger d'un récit où le pamphlet plus ou moins ardent marche trop souvent de pair avec l'histoire et prétend imposer sa pensée , sa finesse, sa jnission à la réalité des faits. Soulevées par les courants divers de l'opinion pul^lique qu'elles veulent gagner, par l'influence des traditions domestiques qui les dominent, par les jiréjugés de caste , par un orgueil personnel à satisfaire , ces plumes travestissent, même à leur insu, et de la meilleure foi du monde, les événements contemporains. Qu'on possède beaucoup de Mémoires sur un même siècle, comme tel est le cas pour le temps de Louis XIV et pour la Révolution, on risque fort d'avoir autant de contradictions, à tout le moins de fortes diversités de nuances. Précieux témoignages toutefois qui donnent le secret

du choc des passions et des partis, et où la clairvoyance de l'historien saura discerner par la comparaison, à travers les demi-teintes et les demi-vérités , les idées des fantômes d'idées, en un mot, la part du vrai. En quelques-uns même , il lui sera donné parfois, témoin Saint-Simon, les Mémoires de Saint-Simon, d'arracher des lambeaux étincelants de véritable histoire toute faite, remplis d'une verve de raison, d'une fermeté et d'une élévation de vue incomparables, où le yénie creuse dans le mal comme Tacite, où la passion jette à pleines mains l'or de l'éloquence. Le cœur est comme ces terrains chauds où tout prend racine; mais chez Saint-Simon c'est au foie surtout qu'est le foyer inspirateur. La bile en sort à pleins bords et comme boiùllonnante.

Il en est des Chroniques de couvents et de villes comme des Mémoires. Elles sont souvent écrites dans un esprit éfjoïste de passion personnelle, de caste , de congrégation ou de parti. L'illustre Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Mignet a dit là-dessus des paroles pleines d'autorité qui prouvent une fois de plus que c'est aux documents, aux autographes, qu'il en faut revenir pour entrer dans les véritables entrailles de l'histoire.

Opinion « Les Mémoires et les Chroniques, écrit-il dans un

de M. Mij;nct u •

sur les Rapport à l Institut, ne sont pas en général aussi sûrs à

Mémoires . , / i i - i- r 'i • • i • »

et les consulter qu agréables a lire. L historien doit s en servir avec une extrême circonspection. Ecrits ordinairement dans un but, longtemps après que les événements qu'ils exposent se sont accomplis, ils sont rarement exacts. Leurs auteurs savent mal ce qu'ils racontent, s'ils y sont demeurés étrangers; et racontent mal ce qu'ils savent,

Chroniques.

s'ils sont intéressés à le. taire ou à l'altérer. Quand ils ne sont pas imparfaitement instruits , ils sont volontairement partiaux. Les personnages qui ont fi^ré sur la scène de l'histoire v grossissent ou y dénaturent après coup leur rôle, et ils se parent en quelque sorte devant la postérité pour la séduire, en arrangeant leur conduite d'après les événements, et en se donnant plus de prévoyance et d'habileté qu'ils n'en ont eu. Aussi les Mémoires écrits dans le même temps et sur les mêmes choses sont peu d'accord, s'ils sont noiubreux. La vérité est moins facile à y trouver que dans les pièces faites au moment même où les événements se ])assent, et destinées à les j)réparer, à les accomplir, à les raconter. Ces sortes de documents ne plaisent pas toujours autant que les Mémoires, mais ils trompentmoins. Ils sont les vrais matériaux de l'histoire. Ceux de qui ils émanent n'ont pas songé à paraître , mais à agir. Aussi les pièces écrites avant, pendant, après l'action, en donnent à la fois les éléments et les motifs, transmettent les faits dans leur certitude, les intentions dans leur réalité. L'histoire s'avance sûrement lorsqu'elle s'appuie sur elles. C'est à leur clarté qu'elle suit la marche des événements et qu'elle pénètre les desseins des hommes (1). "

Il v a cependant, sovons justes , tels Mémoires où le caractère de l'écrivain jure pour lui : ce qui serait

(1) Rapport verbal sur les papiers cVEtat, pièces et documents inédits publiés par M. Teulkt pour le Bannaty ne-Club, dont nous parlons au tome II, page 213, à propos de ^Inrie Stuart.

Tome second (XXII^ de la collection) des Séances et Travaux de V Académie des Sciences morales et poitliijues, p. 208-209. 1852.

facile à démontrer en passant en revue la série des Mémoires. Mais la bibliothèque en est devenue si considérable, qu'il ncn faudrait toucher que la fleur. Encore serait-ce ici peut-être un hors-d'œuvre; mais comme ce hors-d'œuvre pourrait avoir son côté intéressant à la fois et utile à la démonstration, nous allons en jeter quelques mots rapides, qu'on voudra bien nous pardonner en faveur de l'exactitude des faits.

Mi'moirt, Commynes , par exemple, cet homme plus haliile

Comiiiyiits. que profondément instruit, plus pratique qu écrivain , que je préfère de beaucoup à Froissart lui-même, parce qu'il donne plus au calme de l'étude et de la réflexion qu'à l'imagination et à la couleur, Commynes , un des serviteurs les plus intimes de Louis XI , mais qui, bien qu'admis dans la familiarité de ce souverain , ne fut jamais ni son ami ni son favori, a écrit des Mémoires qui «représentent partout, avec autorité et gravité, suivant Montaigne , l'homme de bon lieu et élevé aux grandes affaires. » Le calme et la dignité qui y régnent, la prud'homie de pensée , la froide observation , le jugement droit et sain qu'ils respirent, le peu de mention qu'il fait de lui-même , donnent toute créance à son oeuvre, où il raconte moins qu'il n'observe, et en font le bréviaire des princes et des grands, un guide sûr pour l'historien philosophe. Le catholique cruel , l'héroïque soldat, fanatique pour son Dieu et pour son

Mémoires Roi , Blaisc de Moulue, qui revêt ses habits de fête et ses plus belles armes aux jours difficiles de la guerre, comme Xénophon pour les risques de sa retraite des Dix mille; Monluc , qui « toute sa vie avait haï les écritures, aimant mieux passer toute une imit la cui-

rasse sur le dos que non pas écrire , " a néanmoins laissé des commentaires exacts pour les noms , les faits et les dates, écrits avec toute l'ardeur d'un esprit méridional, et où l'expression, toujours nette et naturelle, s'élève parfois à la hauteur d'une vigoureuse éloquence. Il s'y vante à j)laisir comme un Gascon qu'il est, il s'y donne tout d'une pièce comme un modèle des gens d'armes, il s'y venge à coups d'estoc et de taille des calomnies des huguenots et de ses autres ennemis. Mais au fond de ses vanteries gigantesques, on sent les mouvements d'un grand cœur, on sent la loyauté, la véracité des faits. Viendra Henrv IV, qui d'un mot sanctionnera tout cela en disant : « Les Mémoires de Monluc sont la Bible du soldat. »

En sera-t-il tout à fait de même des Economies Économies

7 1 1 1 ' • ■ -1 • roYiiles

royales de hully, écrites par ses sécrétantes: Je cram- deSi drais de l'affirmer; non que je voulusse nier qu'elles soient exactes dans les faits essentiels , mais les écrivains qui adressent le récit des dicts et gestes de Sully à Sully lui-même prennent naturellement à son égard le ton du panégyrique, lui hrùlent complaisamment l'encens au visage, et n'ont volontiers que sécheresse pour ses adversaires. Et cependant tout étrange de forme qu'il puisse être, cet ouvrage n'en est pas moins d'une valeur historique incontestable , intéressant , nourri de faits , d'intrigues , d'anecdotes de cour ; ou peut même le regarder comme celui qui a le mieux fait connaître le roi Henry et son administration financière. Il faut toutefois se souvenir (pie l'homme d'Etat qui y est célébré a pris une grande part dans les événements racontés, et qu'il est utile d'éclairer sa figure par le

ae Millv.

contrôle des Chronologies de maître Palma Cavet, Journal des Mémoires du ministre Yillerov, du Journal de l'Es-

de l'Estoile.

toile, des autres Chroniques du temps, et surtout par le contrôle des documents et des autographes de cette époque retrouvés depuis quelques années. L'Estoile, qui ne fut point de la Cour, et prenait l'histoire à la volée et de toute main , eut ce mérite qu'il fut un fidèle écho des carrefours et de certaines assemhlées. C'est un des côtés de l'histoire sociale, et, comme le dit Bacon, tout ce qui a mérité d'exister mérite aussi d'être vAma Cayet. obscrvé. Cavct, qui ne fut pas non plus de la Cour, n'a pas été un témoin oculaire de ce jeu d'intrigues qui prépare et révèle les événements. Mais il avait été précepteur du Roi dans le Béarn et attaché ensuite à la personne de sa sœur Catherine, duchesse de Bar, en qualité de prédicateur; il avait donc pu tout à loisir étudier les penchants et le caractère de son jeune élève, et apprendre par le prince de Navarre à connaître et deviner le roi de France. Chercheur infatigable, comme l'Estoile ; toujours à la piste des documents écrits, des monuments originaux de tout genre , il en avait réuni des recueils formidables, qu'il a fait passer dans ses écrits ; et c'est ainsi qu'on lui doit la connaissance d'une multitnde de faits et de particularités qui ont échappé aux recherches d'autres chroniqueurs. Les documents, toujours les documents, voilà le vrai flambeau.

On peut s'en rapporter, avec la même confiance, aux Négociations du vertueux président Jeannin , aux Lettres du cardinal d'Ossat, aux Souvenirs trop courts du grand Turenne et du marquis de Torcv. Dans les guerres de religion , rarement trouvera-t-on toute la

vérité d'un côté ni de l'autre, et l'on reprendra de DéHance

1 'C ' J • J ' inspirëe

même ses denances en présence de ce qui , de près ou par tous les

Mémoires

de loin, pourra toucher a la Fronde, ce carnaval san- .leFroiuieurs. glant de princes, de prélats, de femmes, de magistrats et de bourgeois, dont le côté ridicule et théâtral fait trop oublier qu'ils tuaient ou poussaient au meurtre en chantant. La Rochefoucauld, Gourville, Pierre Lenet, le cardinal de Retz, Guy Joly, Montrésor, Fontrailles, la duchesse de Nemours, ont eu beau écrire longtemps après cette burlesque parodie de la Ligue, leurs Mémoires sentent à pleine plume le levain de la faction. C'est un lieu commun que l'intelligence desra])ports du présent h l'avenir, la prévoyance de l'intérêt général constituent le vrai politique ; or, dans les folles équipées, dans les mascarades romanesques de cette époque de vertige et de guerre domestique, qui, parmi les grands acteurs, fut patient, adroit, prévoyant? qui sut dissimuler sans oublier? qui, en un mot, fut politique? qui en même temps se montra réellement Français? C'est Mazarin, qui n'est pas assez complètement connu. K La nation française serait la plus grande, la première du monde, si elle était toujours française, » disait ce subtil Italien, indigné de la façon dont le Français fait bon marché de lui-même et de sa propre valeur.

La Rochefoucauld, aussi peu infaillible dans sa con- .Mémoires

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