‹ Causeries de quinzaineChapitre 2 sur 9 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

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La rentrée. — L*lieii:cui temps du colh'gc.

Le proverbe dit : « Les absents onl tort ; » mais quelquefois c'est le proverbe qui a tort. A Paris, les absents ne sont pas oubliés, et sont fêlés lorsqu'ils reviennent. On K'ur tient compte de leur absence, et elle leur profite au lieu de leur nuire. Très-gracieùsement on tes accueille; on se serre un peu pour leur faire place.

C'est surtout dans la république des lettres que règne celte fraternité aimable. Elles tiennent, ces belles et bonnes lettres, à ne pas faire mentir leur bonorable nom, litlerœ humaniores I Humaines en effet, et polies, et avenantes, et plus qu'hospitalières, elles nous disent: Asseyez-vou? là, et contez-nous vos huit années d'exil.

— M'asseoir, bien volontiers, et surtout parmi vous: car je suis las, et horriblement las, comme disait ce grand exilé, le Dante, « de gravir l'escalier d'autrui, si dur k

monter, » — oui, si dur! même chez un peuple très-bienveillant, très-libéral et très-sensé. — Pour ce qui est de vous conter ces lassitudes de huit années, et de commencer mes revues de quinzaina par cette triste revue de huitaine, non, non, cela n'amuserait ni vous ni moi.

Songeons plutôt à d'autres malheureux. Les écoliers viennent de rentrer, de reprendre le collier de misère, de quitter le nid maternel, si tiède et si doux, pour la salle d'étude froide et morne, où filent les quinquets fumeux. Pauvres enfants! comme leur cœur se serre, en entrant, par un jour d'automne, dans cette demeure humide! Les murs, badigeonnés à neuf, sentent la colle et la détrempe. Les classes exhalent une odeur fade. Le jour bas et terne d'octobre descend à peine dans la cour, comme dans un grand puits. Pour la première fois de l'année, on sent le froid de l'atmosphère, on est saisi d'une tristesse instinctive à l'approche de la saison rigouïeuse : on est envahi de mélancolie. Plus que jamais à ce moment l'enfant aurait besoin de l'aile maternelle, et c'est alors qu'il en est exilé. Première meurtrissure du cœur.

Cependant quelques-uns essayent de faire les braves, affectent je ne sais quelle gaieté ; mais, s'ils rient, c'est d'un rire jaune. Je crois voir des conscrits qui partent et qui chantent pour étourdir leur chagrin. Il y a pourtant de jolies mères qui se trompent à cette apparence, et j'en ai vu qui avaient l'air affligé de ce que leur fils ne l'était pas : « Comme il est joyeux en me quittant ! » me disait l'une d'elles l'autre jour. — Ah! madame, si vous pouviez voir le dessous de cette gaieté, si vous deviniez la tristesse qui gonfle à présent le cœur du cher prisonnier accoudé sut son dictionnaire, vous auriez trop de quoi vous consoler, ou bien vous affliger en sens contraire* Au fond, crojez-

mai, ce jeune bravache n'est pas moins désolé que vous.

II ricane, de peur de pleurer.

« L'homme civil, dit Jean-Jacques Rousseau, naît, vit

et meurt dans l'esclavage : à sa naissance, on le coud dans un maillot; à sa mort, on le cloue dans une bière. »

« Que faut-il penser, dit encore l'auteur ftÉmile, de celle éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il ne jouira jamais... Dans l'incertitude de la vie humaine, évitons la fausse prudence d'immoler le présent à l'avenir; c'est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l'homme heureux dans tous les âges, de peur qu'après bien des soins il ne meure avant de l'avoir été. »

Je n'ai nullement dessein de recommencer ici le procès de l'éducation, ni de rebatlre, sur cette question si complexe, les idées de tous les critiques et de tous les réformateurs: Rabelais, Montaigne, Charron, Perrault, MM. de Port-Royal, Locke, -Rousseau, Kant, Fourier, et les disciples de tous ces maîtres. Je ne veux dire qu'une seule chose, sans exagération et sans emphase, c'est que je n'ai jamais compris que Ton regrettât le collège, et que le lycée est pour moi tout simplement !a première des galères où nous devons ramer dans cetle vie.

Et cependant il ne manque pas de gens qui, au sortir de table, en prenant le café, vous répètent comme un refrain : « Ah! le bon temps, le bon temps que c'était! » Si l'on pouvait les prendre au mot et leur faire revivre ce temps, cet heureux temps, je pense qu'ils seraient bien attrapés. Pour ma part, je ne voudrais pas revivre une seule année de ce temps-là, ni six mois de suite, ni trois moisi — Et

môme de tout le reste de la vie qui donc voudrait revivre une seule année? une année complète, bien entendu; car s'il s'agissait seulement de prendre ici un mois et là une semaine, en cueillant ainsi de côté et d'autre on ferait sans doute un joli bouquet; mais une année, une seule année entière, personne, en réfléchissant bien, ne le voudrait.

Voyons donc en quoi consistait ce temps fortuné du collège, ce temps que l'on croit regretter.

L'enfant, jusqu'à ce moment-là, .avait été élevé dans du coton ; tout à coup il tombe parmi les orties. La première entrée dans ces bâtiments aux portes et aux grilles sans nombre : orties. Les mauvais tours, les niches, des camarades qui veulent éprouver le nouveau: orties. — Rappelez-vous une jolie esquisse sur ce sujet dans le premier chapitre de Madame Bovary. — La mine farouche du maîlre d'étude : orties. Le premier pensum et # la première retenue ; orties, orties. Le lever à cinq heures et demie, avant le point du jour, en hiver: orties. Le coucher à huit heures trois quarts, avant celui môme du soleil en été: orties. Les déjeuners quotidiens de pain sec, à sept heures et demie, et les goûters quotidiens de pain sec, à quatre heures et demie : orties, orties.. Les critiques du professeur sur le premier devoir qu'on lui remet, et les rires de l'assistance: orties, orties. To'ut ce régime combiné de réclusion cènobitique et* de discipline militaire : orties, orties, orties.

Et d'abord il ne comprend rien, l'enfant, à l'immobilité qu'on exige de lui et au silence qu'on lui impose. Je me rappelle un pauvre petit diable de cinq à six ans qui venait d'entrer en pension; on ne pouvait lui mettre dans la tôle qu'il dût se taire pendant l'étude et rester là sur son

banc sans bouger. Le maître, après l'avoir averti deux fois, le mit à genoux. Le pauvre petit, en pleurant, lui dit: «Allons, donne-moi un béco, et je ne le ferai plus! » — Un bécol vous imaginez les rires ! l'enfant se croyait encore au nid de famille. Songez à l'étonnement douloureux, puis au serrement de cœur de ce petit être, comprenant enfin que dans ce lieu -là on ne se tirait plus d'affaires avec un bécoy et que même on ne donnait jamais de bécos, ni au maître d'étude ni à personne ! Mettez-vous un peu à sa place, quel monde nouveau et lugubre pour luil

Toute transition est pénible, mais celle-là plus qu'aucune autre, car c'est la première de la vie, et l'on n'a pas encore au cœur les calus de l'expérience.

Tous ces petits êtres nerveux et bavards auxquels la nature elle-même ordonne le mouvement, le grand air et les cris, les voilà enfermés pendant de longues heures et en silence dans l'air usé d'une chambre. Vous souvient-il de cette salle d'étude nauséabonde décrite par Balzac prêtant au personnage fictif de Louis Lambert ses propres impressions d'enfance?

«Accoutumé au grand air, à l'indépendance dune éducation laissée au hasard, caressé par les tendres soins d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien difficile de se plier à la règle du collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre murs d'une salle où quatre-vingts jeunes gens étaient silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de celle vie en commun. Les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe tnujours sale cl encombrée de débris de nos déjeuners et de nos goûters, affectèrent son odorat, ce sens qui, plus directement en rapport que les autres avec le système cérébral, doit causer par ses altérations d'invincibles ébranlements

aux organes de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique, il se trouvait dans nos salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, les pigeons tués pour les jours de fête ou les mets dérobés au réfectoire. Enfin nos salles contenaient encore une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau où nous allions chaque matin nous débarbouiller le visage et les mains à tour de rôle, en présence du maître. Nettoyé une seule fois par jour, avant notre réveil, notre local demeurait toujours malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la hauteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir, de la baraque, par les mille industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps réunis. — Cette espèce d'humus collégial, mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours, formait un fumier d'une insupportable puanteur. La privation de l'air pur et parfumé des campagnes dans lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses habitudes, la discipline, tout contrista Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche et le bras accoudé à son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la cour le feuillage des arbres eu les nuages du ciel. Il semblait étudier ses leçons; mais voyant sa plume immobile ou sa page restée blanche, le régent lui criait : Vous ne faites rien, Lambert! »

Je veux bien que la plupart des collèges d'aujourd'hui soient un peu moins malpropres et un peu plus confortables que ce collége-là. Adoucissez, j'y consens, les couleurs, et surtout les odeurs de ce tableau : il en reste enxore quelque chose. La vie en commun a pour les natures délicatement organisées des froissements sans nombre et des souffrances insupportables.

Cependant l'éducation en commun est utile et nécessaire, je ne le nie pas. Le lycée n'est pas seulement un excellent gymnase intellectuel, il est aussi une admirable école pour le perfectionnement moral. Outre les idées générales de justice et d'honneur que l'étude des grands écrivains développe dans les âmes, [outre celte culture

du cœur qui accompagne toujours celle de l'esprit, indépendamment aussi de Faction morale qu'exercent les" professeurs sur les élèves, quels sentiments pratiques de modestie et de tolérance, de justice, de bonté et de fraternilé ne retire-t-on pas d'un enseignement qui n'est ni celui des livres, ni celui des maîtres, — l'enseignement de la vie commune elle-même !

L'éducation particulière, quelque soin et quelque sagesse qu'on y apporte, est insuffisante pour former des caractères solides et sérieux, propres à la vie sociale. Il faut qu'un enfant soit mis de bonne heure en contact avec ses pareils, avec ses égaux ; que de bonne heure il trouve la limite de ses volontés et de ses droits dans les droits et dans les volontés des autres. Il faut même qu'il ait à lutter quelquefois contre leur malignité ou contre leur rudesse. Il faut qu'il trouve dans les aspérités de ses voisins des aiguillons salutaires. Il faut qu'il subisse en petit, dès le

collège, toutes les exigences et toutes les difficultés de la

vie.

Hais si tout cela est salutaire, tout cela aussi, ad commencement du moins, est douloureux.

Outre les tracasseries des camarades, il y a celles du maître d'étude, malheureux lui-même souvent et aigri par sa profession ; car, comme dit Faust, « s'ennuyer soi , et les marmots, cela peut-il s'appeler vivre ? » D'ailleurs ces marmots le taquinent aussi. Ces petits gamins au sang vif, emprisonnés onze heures par jour, sont comme des mouches dans un cornet de papier. Agacés, agaçants, entre eux et lui ce sont des pipûres réciproques ; et ces piqûres, sans cesse renouvelées, deviennent des supplices. Bourreaux et victimes tour à tour, les maîtres et les écoliers souffrent également. Mais il faut toujours bien enfin

que force demeure à l'autorité. On est donc mis en retenue : il y a la retenue ordinaire, qui vous prive seulement de récréation, puis la retenue de congé, qui vous prive d'aller le jeudi en promenade aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne; et puis, — troisième cercle de l'Enfer du Dante! — il y a la privation de sortie, quand vient le dimanche de quinzaine où vous deviez aller voir vx)s parents. Enfin, — quatrième cercle! — il y a les arrêts !... La prison, Iiélas ! déjà la prison !... Oh ! la première fois qu'on y entre, quelle défaillance de cœur, quand derrière soi on entend, on voit se refermer l'effroyable serrure et l'énorme boulon de fer qui rentre dans la gâche avec un bruit terrible ! Comme on se croit abandonné de Dieu et des hommes I... Plus tard la vraie prison paraîtra douce au prix de ce premier cachot dont la fenêtre est murée aux trois quarts et ne laisse arriver par l'étroite ouverture, à travers le barreaux rouilles et les vieilles petites vitres vertes, qu'un peu de lumière lugubre et sale!... Vous- riez, vous, de cette prison en miniature?; mais songez que le prisonnier, lui aussi, est en miniature, et que tout est proportionné, la souffrance ' comme le reste.

Et c'est ce que Ton perd de vue. Tout ici-bas est relatif. Heur et malheur sont en raison de l'âge, des idées et des sentiments. Avoir cent sous dans sa poche étant écolier, ou cent francs étant étudiant, ou cent mille francs étant assesseur-commis, n'est-ce pas chose équivalente? Un pensum pour un collégien, un avertissement pour un journaliste, croyez-vous que la différence soit grande? Tous les deux, je pense, sont fort ennuyés. Être dislancé sur le turf ou au grand concours, n'est-ce pas toujours manquer le prix? Quel est le plus fier et le plus heureux

d'un rhétoricien qui remporte le prix d'honneur ou d'un zouave qui prend un drapeau? De même les arrêts pour un lycéen, la première fois qu'il y est écroué, valent, je vous assure, les casemates pour un homme. J'ai lâté des deux, j'en sais quelque chose, j'ai pu faire la comparaison.

Encore une fois, tout est relatif. Mais comme on part toujours de soi, et comme on ne peut voir que du point où l'on est, et comme on est frappé surtout des maux présents, et comme on apprécie par-dessus tout les biens dont on manque, il arrive, d'une part, que les écoliers, privés de liberté et s'imaginant que hors du collège on en possède beaucoup plus, placent dans l'avenir l'idéal du bonheur ; et que, d'autre part, les hommes faits et qui commencent à se défaire, assujettis aux passions, aux labeurs, aux inquiétudes, sentant leur santé se détraquer par l'âge, ou les travaux, ou les plaisirs, reportent leurs pensées vers leur adolescence, et, croyant regretter l'heureux temps du collège, ne regrettent que leur jeunesse, leur bon sommeil et leur bon estomac.

Azaïs, allant plus loin, dit avec finesse :

«Lorsque nous parlons de cet âge, la pensée qui nous y ramène en provoque à l'instant une seconde qui est toujours accompagnée de regrets. Nous mesurons avec rapidité le temps écoulé depuis notre enfance, et avec la même rapidité notre imagination se porte en avant vers cette heure fatale qui doit être la dernière, cl que nous n'aimons point à envisager. — Oh ! que nous en étions loin pendant notre enfance! disons-nous intérieurement; que nous étions heureux d'en être si longuement séparés! — Nous envions même, dans tous ceux qui ne sont plus enfants, mais qui sont moins âgés que nous, cette plus longue distance du moment où toutes les distances se terminent, se confondent, et où il ne reste plus rien à comparer. »

A tout prendre, le tenips du collège, pour parler sans paradoxe comme sans illusion, n'était ni plus heureux ni plus malheureux que tout autre temps de la vie, peines et plaisirs étant toujours proportionnés à l'âge qui les ressent. Mais c'est là le point qu'on.oublie.

Les poètes célèbrent le printemps lorsqu'il neige, ou chantent le froid s'ils vivent au midi, et le soleil s'ils vivent au nord. J'ai connu nombre de personnes célibataires qui vantaient les douceurs du mariage, et nombre de personnes mariées qui appréciaient les charmes du célibat ; de môme je n'ai jamais entendu célébrer l'heureux temps du collège que par des hommes déjà mûrs qui ne digéraient plus aussi bien qu'autrefois.

Cela revient toujours au vête d'Horace : « Qui me rendra mes cheveux noirs descendant sur mon front ? »

Quis reddet nigros angusta in fronte capillos?

Et aux vers de Victor Hugo :

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années, Pour m'avoir fui si vite et vous être éloignées,

Me croyant satisfait?

Hëlas! pour revenir m'apparaître si belles Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,

Que vous ai-je donc fait ?

Et surtout aux vers de Brizeux :

Jours passés que chacun rappelle avec des larmes, Jours qu'en vain l'on regret te r aviez-vous tant de charmes? Ou les vents troublaient-ils aussi votre clarté, Et l'ennui du présent fait-il votre beauté?

Ce sont en effet les ennuis, les maux et les déceptions de l'heure présente qui prôlent au passé des charmes qu'il n'avait pas, quand lui-même était le présent, et que, pour se consoler de lui, on embellissait l'avenir. Ainsi toujours, soit en avant, soit en arrière, ce qui est à distance nous paraît beau ; les angles, les aspérités s'effacent; tout s'idéalise dans les lointains bleus ou dans les brumes d'or de l'horizon. Lorsque la route est parcourue et qu'on se retourne pour la regarder, elle rit dans le paysage, et l'on n'en sent plus les cailloux. Ainsi, pour la vie de collège, nos regrets sont causés par une illusion, et nous pensons avoir perdu ce que nous n'avons jamais possédé.

La jeunesse a des espérances, parce qu'elle a peu de souvenirs, et la vieillesse se plaît aux souvenirs, parce qu'elle a peu d'espérances. On s'enfuit toujours du présent, soit dans l'avenir, soit dans le passé ; et notre imagination, à son insu, embellit le passé comme elle embellit l'avenir. Cependant le passé nous est connu, tandis que l'avenir nous était inconnu : l'illusion est donc plus étonnante de ce côté-là que de l'autre, mais elle n'est pas moins réelle.

Quoi qu'il en soit, j'ai sous la main un recueil assez amusant qui a pour titre: Petites Tribulations de la vie humaine 1 , dans lequel se trouve un chapitre des Tribulations de l'Écolier. Entre ses mille petites misères, qu'il serait trop long de vous détailler, en voici quelques-unes, suivant l'auteur, qui, avant tout et après tout, veut rire:

« Être forcé de se tenir debout sur un banc pendant une heure, un dictionnaire dans chaque main. »

1 Paris, édition Hetzel-Maguin-Blanchard.

«Obtenir on prix de sagesse ou d'encouragement. »

« Être baptisé d'un sobriquet bouffon qui vous restera quand vous serez un homme grave, revêtu de fonctions publiques. »

« Être appelé cancre par un grand, être trop petit et ne pouvoir en demander raison. »

« Avoir simulé une entorse pouï aller se faire dodoter pendant une huitaine de jours à l'infirmerie, et être surpris en flagrant délit de cachucha avec deux autres malades. »

« Être mis au cachot, et y réfléchir profondément tout un jour sur l'iniquité des hommes et les turpitudes de la société. »

« Désespoir : ne pas grandir, être le plus petit de la classe !

c Désespoir plus rare : être trop grand ! »

« Être obligé d'aller voir sa cousine Adèle avec une veste trop courte, un pantalon venant à la cheville, des bas bleus et des souliers à lacets, quand Adèle porte déjà une robe longue I o

« N'avoir pas un sou dans sa poche un jour de promenade, et voir ses camarades se gorger démarrons, de gaufres, de galettes, < de macarons, de cerises, de fraises, selon la saison. »

« Les suites fâcheuses du premier cigare, fumé Dieu sait où ! »

Et cœtera, et cœtera. Et le chapitre des haricots et des lentilles ; et celui de l'affreux bouilli, que l'habile cuisinier plonge dans l'eau froide tout au sortir de la marmilc, afin qu'il soit plus facile à découper en portions régulières et cubiques. Nota benè : Cette transition brusque, sorte de bain russe, donne au bœuf bouilli la consistance du caoutchouc.

Heureusement, si la nourriture est mauvaise, en revanche l'estomac est bon : il digérerait des cailloux, cl la» régularité a tant de puissance que des cailloux mêmes mangés à heures fixes, ne seraient pas, à cet âge-là, un régime absolument mauvais. Témoin ce bœuf.

Et puis, madame Delphine de Girardin ne disait-elle pas que la vache enragée était une nourriture très-salulaire aux jeunes gens?

t tendres mères ! ne supprimez jamais de l'ordinaire de vos enfants ce mets généreux qui donne la force et le courage, ce plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses et les poltrons en Achilles, cette ambroisie amère qui fait les demi- dieux, cet aliment suprême dont se nourrissent dès l'enfance les grands industriels, les grands guerriers, les grands génies : la vache enragée ! »

Comme circonstance atténuante en faveur de la vie de collège, il y a à dire qu'on s'habitue à, tout. Vous savez le joli mol de La Fontaine, à qui l'on essayait de faire comprendre l'enfer, et les flammes éternelles, et tes souffrances des damnés : « Je me flatte, disait-il, qu'ils s'y accoutument. » On s'accoutume donc aussi au collège. La réclusion elle-même, peu à peu, n'est pas sans douccur : cella continuata dulcescit, dit l'auteur de V Imitation. On fait amitié même avec la retenue, dès que les vétérans nous ont transmis l'art des pensums écrits à

trois plumes, avec interlignes alternés, pour dépister l'œil du maître.

Et puis, h toutes les misères, petites ou grandes, n'y a-t-il pas toujours, suivant le système du bon Azaïs, quelques compensations ? La vie de l'écolier a donc aussi les siennes : — les joies de la camaraderie, les conversations et les jeux, les promenades et les sorties. Et les congés et les vacances, qui sont les oasis dans le désert. Et, pour les travailleurs, les exemptions, puis les prix. Et, pour les viveurs, le luxe dés petits gâteaux chez le portier.

Enfin il y a même, — faut-il le dire? — les bons tours que Ton joue aux maîtres, et au chef d'institution, et ù. tout le monde; il y aies maraudes et les brigandages. Et c'est peut-être là aussi ce qu'on regrette, ô honte! lorsque l'on n'est plus écolier; du moins l'on s'en souvient, non sans plaisir.

Un jour, on trouvait le bûcher ouvert, on chipait du bois, qu'on fourrait sous son paletot et qu'on venait cacher sous le plancher de la salle d'étude, dans ce qu'on appelait le Capharnaùm. Le maître d'étude, non moins intéressé que nous à avoir chaud, fermait les yeux et les oreilles.

Un autre jour, on pénétrait dans l'office remplie de pots de confiture, — la provision de toute l'année ! — En quatre ou cinq voyages, on les- enlevait tous; ils passaient de l'office dans le Capharnaùm. Désespoir et fureur de la* maîtresse de pension le lendemain matin! En vain le maître venait subitement faire une visite domiciliaire dans les pupitres et les baraques : comment se serait-il douté, le malheureux, que le corps du délit était sous ses pieds, et que, s'il eût levé une feuille du plancher, — Sésame, ouvre-toi! -- il eût trouvé l'armée des bûches et

celle des pots de confiture rangées en bataille en face Tune de Vautre?

Ou bien, par une belle nuit d'été sans lune, on escaladait la palissade qui séparait la cour du jardin, et Ton dépouillait tous les espaliers : abricots, pêches ou brugnons; razzia complète! — Parfois même on passait par-dessus le mur du jardin voisin, qui appartenait à des religieuses, on pillait tous les fruits des pauvres Carmélites! Le lendemain le jardinier du couvent venait porter plainte au maître de pension. Interrogatoires, silence général obstiné, ligue du bien public I

Lorsque ce n'était pas encore ou quand ce n'était plus la saison des fruits, un autre passe-temps nocturne élait de donner des omelettes. Connaissez-vous ces omelettes-là? On rampe jusqu'au lit d'un camarade qui ronfle; en deux temps, on tire à soi le matelas du ronfleur et on les retourne, l'un portant l'autre : l'infortuné se réveille en dessous et mugit, tandis que le donneur d'omelettes, déjà recouché, pouffe de rire au fond de ses draps.

Un autre jour, on se glissait à la cuisine, on détournait l'attention du chef, et l'on enlevait subtilement le rôti déjà dressé pour la table du mattre de pension, qui avait du monde à dtner. On se sauvait dans les greniers pour dévorer cette dépouille opime, pendant que les convives s'étonnaient. de ne pas voir paraître le second service. Le domestique venait dire à l'oreille du mattre que le rôti avait disparu ! Tableau !

Telles étaient nos compensations, 6 honnête Azaïs! Telles étaient les consolations et les passe-temps des journées d'hiver et des nuits d'été. — Ou bien, choses moins criminelles, on lisait en cachette, à l'ombre du Gradus ad Parnassum, les Méditations de Lamartine, ou la Notre-

Dame de Paris et les Feuilles d'automne de Victor Hugo, ou Alfred de Musset, ou George SandI C'est en retenue que je lus pour la première fois Valentine : oh I l'agréable retenue, l'aimable. journée! C'est aux. arrêts que je lus Picciola, avec quel plaisir 1 II me semblait que l'histoire du prisonnier était la mienne, excepté que je n'avais, moi, ni la fleur entre deux pavés de la cour, ni la jeune iille derrière sa fenêtre I

Mais les deux grandes compensations, les deux consolations par excellence, c'est, à vrai dire, le travail et l'amitié.

Je sais que la vie du collège est rude, et que travailler onze heures par jour, c'est beaucoup pour des enfanis, et même pour des hommes. Mais qu'a-t-on de mieux à faire, de dix à quinze ans, que d'aller au collège? Et au collège qu'a-t-on de mieux h faire que de travailler sérieusement? S'il faut que l'enfant soit instruit, ce ne peut être sans travail et sans peine : le travail attrayant, sauf dans les petites choses et les bagatelles de la porte, est un leurre, une illusion. Les petites bandes et les petites hordes de Charles Fourier, et tout ce qui s'ensuit, ne sont qu'une jolie fantaisie. Tout travail, pour être efficace, doit êlre sérieux, suivi, et ne peut l'être sans effort et sans une eertaine violence faite à notre mollesse naturelle ou à notre inconstante humeur. La papillonne de ce brillant utopiste est charmante ; mais elle ne mènerait pas à grandchose ceux qui se reposeraient sur elle du soin de leur avenir. Heureusement la cabaliste est là aussi. Donc le travail, et un travail pénible, est chose nécessaire, indispensable. — Et, si le travail du lycée est encore très-rude aujourd'hui, il l'est beaucoup moins qu'autrefois.

€ Ronsard, dit Claude Binet, son ami et son biographe,

demeurait à l'étude sur les livres jusqu'à deux ou trois heures après minuit ; et, en se couchant, il réveillait le jeune Baïf, qui, se levant et prenant la chandelle, ne laissait pas refroidir la place. »

11 faut lire aussi, dans le Traité des Éludes de Rollin, les curieux détails sur l'éducation de Henri de Mesmes. En voici quelques-uns :

« Nous étions debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, allions h cinq heures aux éludes, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers- à la main. Nous oyions toutes les lectures jusques à dix heures sonnées, sans intermission; puis venions dîner, après avoir en hâte conféré demi-heure sur ce qu'avions écrit des lectures. Après diner, nous lisions par forme de jeu Sophoclts, ou Aristophanes, ou Euripides, et quelquefois Demoslliènes, Cicero, Virgilius, Horatius. A une heure, aux éludes; à cinq, au logis, à répéter et voir dans nos livres les lieux (passages) allégués, jusques après six. Puis nous soupions, et lisions en grec ou en latin. Les fêtes, à la grande messe et vêpres : au reste du jour, un peu de musique et de pourmenoir. Quelquefois nous allions dîner chez nos amis paternels, qui nous invitaient plus souvent qu'on ne nous y voulait mener. Le reste du jour aux livres; et avions ordinaires avec nous Hadrianus Turncbus et Dyonisius Lambinus, et autres savants du temps. »

Quand les fils de famille et les jeunes gentilshommes travaillaient de cette rude façon, faut-il s'étonner du zèle de ce Jean Slandonc qui, d'abord pauvre aide de cuisine au collège de Montaigu, se levait pendant qu'on dormait , pour aller prendre des livres dans la bibliothèque, et passait les nuits dans le clocher, où H lisait à la clarté de la lune; si bien qu'enfin le pauvre aide do cuisine devint

principal de ce même collège? Faut- il s'étonner de Jacques Amyot, et de tant d'autres, dont on raconte des traits semblables?

Sans renouveler ces prodiges, le mieux qu'on puisse faire au collège, pour y combattre deux monstres affreux, la mélancolie qui rêve et l'ennui qui bâille, c'est de bien employer son temps, et de bien profiter de l'âge où l'intelligence est encore paisible, avant l'éveil des passions. Le travail guérit ou prévient toutes les maladies de l'âme; il est le grand consolateur, le grand médecin. A tout âge, il faut travailler, se proposer une œuvre, s'y adonner; à tout âge, l'homme a besoin d'un' but qui le séduise et qui lui fasse illusion sur le vide de la vie.

L'autre grande consolation, ai-je dit, c'est l'amitié, Tamitré de collège, la plus douce et la plus durable de toutes les amitiés. Comme elle naît, dans l'âge heureux où l'on ne connaît pas e&core les passions égoïstes et viles, plus tard elle leur résiste et leur survit. Elle n'a point de ver dans sa racine, elle garde toutes ses fleurs et tous ses fruits. Amitié désintéressée et pure, où rien ne se mêle à l'attrait du cœur, que la sympathie de l'intelligence, et, dans des éludes communes, l'admiration commune du vrai et du beau ! Quelle douceur on goûte à mettre ensemble, dans une fraternelle effusion, en se promenant le long de la muraille, tous ses sentiments et toutes ses pensées, toutes ses peines, toutes ses joies et toutes ses espérances ! Comme le joug du collège devient léger quand il est porté à deux !

Où pourrais-je plus à propos parler de cette amitié qu'ici même *, où écrivait naguère un homme d'un sens droit et fin, d'un esprit solide et gracieux, d'un caractère bien-

4 Au Journal des Débats.

veillant, d'un cœur élevé, Hippolyte Rigault, mon ancien camarade et mon ami? L'École Normale nous avait unis d'un lien que l'exil n'avait pas rompu. Au mois de septembre 4858, il vint à Bruxelles représenter, au Congrès de la propriété littéraire, le Journal des Débats. Quelle joie de nous' retrouver, après tant d'années et d'événements et de tristesses 1 Qui eût pu prévoir que, deux mois après, cette haute intelligence, cette noble vie, si désintéressée, si fière et si modeste, allaient s'éteindre presque subitement? Et qui m'eût dit à moi qu'un an plus tard, les portes de la patrie étant enfin rouvertes, je reprendrais ici la tâche qu'il a rendue si difficile ?

il novembre 1859.

Histoire des limites de Pari?.

Au moment où Paris va s'agrandir encore, ii peut ôire à propos de rappeler quels en ont été les développements successifs depuis les premiers temps jusqu'à nos jours.

Tous commencements sont petits, ceux de Paris comme ceux de Rome, comme ceux d'Athènes, La ville qui était destinée à devenir la capitale de la France, la métropole de l'Europe, le centre du monde intellectuel et moral, ne fut d'abord qu'une bourgade de bateliers contenue dans une petite île. Elle eut donc pour premier fossé la Seine, et pour première enceinte les grèves ou les roseaux des rives.

Dans les limites de Paris tel qu'il est, il n'y a plus aujourd'hui que deux lies; en ce temps-là, il yen avait au moins dix. « La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans lesquelles nous la voyons aujour; d'hui renfermée; elle formait donc, avec lès sables et les pierres qu'elle entraînait, des alterrissements, des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles l . »

La première en amont était Vile aux Javiaux, qui s'appela ensuite île Louviers, lorsqu'elle appartint en 4 408 à

* Thcopli. Lavalléc. Histoire de Paris. Édftion Michel Ltfyy.

Nicolas de Louvicrs, prévôt des marchands. En 1700, elle fut acquise par la Ville et affermée à des marchands de bois. En 4847, le petit bras de rivière qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve réunie au quai Morland.

En descendant la Seine, on rencontrait ensuite Yîle aux Vaches et Yîle Notre-Dame. Celle-ci, qu'il ne faut pas confondre avec l'île de la Cité, où se trouve Notre-Dame,

portait ce nom au moyen âge parce qu'elle appartenait, ainsi que l'autre, à la cathédrale. Ces deux îles n'étaient séparées que par un chenal étroit qui fut comblé en 1 61 4 ; de sorte que les deux n'en firent plus qu'une, Yîle Saint- Louis.

Ensuite venait Yîle de la Cité, berceau de Lutôce. Elle n'était pas alors aussi longue qu'aujourd'hui. Elle ne s'étendait que depuis l'endroit où est le chevet de la cathédrale jusqu'à la place où fut construit le palais des anciens rois, qui est aujourd'hui le Palais de Justice. Tout le surplus, depuis la rue de Harlay jusqu'à la pointe occidentale d'à présent, a été formé de deux autres îles. Premièrement, Yîle aux Juifs, qui était située entre le jardin du Palais et le quai appelé aujourd'hui des Au- (justins, où se trouve le marché de la Vallée ; c'est dans celte île que Jacques de Molay, grand maître des lem pliers, et Guy, commandeur de Normandie, furent brûlés vifs, par ordre de Philippe le Bel, d'accord avec le pape Clément V, le 18 mare 1314. Deuxièmement, Yîle à la Gourdaine, mot qui désigne un bac, dont on se servait pour y aborder ; c'est la même qu'on avait appelée auparavant Yîlot du Passeur'aux Vaches. Sur l'emplacement de la première se trouve maintenant la place Dauphino cl les maisons qui l'entourent, y compris les deux extré-

mités des quais de la Cité; la seconde a formé la base du terre-plein du pont Neuf où s'élève la statue équestre d'Hejiri IV. L'une et Vautre ne furent réunies à la Cité qu'en 4607.

La Cité primitive n'était donc pas très-grande. Elle était faite, dit Sauvai , « comme un navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau vers le milieu de la Seine. » De cette forme, ou bien de sa population antique de bateliers et de pêcheurs, la ville de Paris a pris le vaisseau qui figure dans ses armoiries.

Pour en finir avec les îles parisiennes, il y avait encore Y lie du Louvre, sorte de banc de sable qui a disparu dans la construction du port Saint-Nicolas; puis Yîle aux Treilles et Yîle de Seine : elles étaient situées dans l'espace compris aujourd'hui entre le pont des Tuileries et le pont de l'Aima; elles furent vendues en 4645 pour être réunies à la rive gauche. Enfin, il y avait Yîle aux Cygnes ou du Gros-Caillou, située en face de Chaillot. En 1820, ce grand banc de sable fut réuni à la rive gauche et accrut le Champ de Mars.

Paris fut donc d'abord un amas de cabanes dans cette petite ile bourbeuse de la Cité. Au delà du fleuve, soit au nord, soit au midi, tout n'était que marécages ou forêts. Le bois de Vincennes et le bois de Boulogne, comme on les appelle aujourd'hui, ne faisaient qu'un en ce temps-là : Paris a poussé peu à peu tout au travers, et les a séparés. Sauvai, à propos de l'église Sainte-Opportune, qui était située où se trouve encore aujourd'hui la place de ce nom, près des Halles, rapporte que la fondation de ladite église remontait à une chapelle de Notre-Dame des-Bois, élevée en cet endroit à l'époque où le christianisme fut introduit dans les Gaules. « C'était dans une grande forêt, qui

s'étendait en largeur depuis cet ermitage jusqu'au pied de Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin jusqu'à Chaiîlot. »

Ces bois, et tous ceux d'alentour, n'étaient interrompus que par des fondrières ; témoin, entre autres, le grand marais dont tout un quartier porte encore le nom, ce marais même où le vieux Camulogène, le plus ancien de nos héros parisiens, eut l'honneur d'embourber les armées de César avant de subir la conquête ; témoin encore les noms de rues : par exemple, la rue des Marais-du- Temple, et, sur la rive gauche, la rue des Marais-Saint- Germain, sans compter, dans* la Cité même, le marché Palud.

. L'origine de Lutèce est inconnue. Il a fallu que cette brave petite ville, malgré la défense héroïque de ses habitants peu nombreux, fût enfin conquise, pour que son existence fût révélée au monde et que son nom, consigné dans les Mémoires du conquérant, entrât dans l'histoire. Ce fut l'an 5 avant Jésus-Christ que cet événement s'accomplit. On lit au septième livre de ce que Ton appelle improprement les Commentaires de César : « Labienus part pour Lulèce avec quatre légions ; c'est la forteresse des Parisiens f posée sur une île du fleuve Sequana. t> Telle est la première mention faite de notre ville dans l'histoire et dans l'univers.

Sous la domination romaine, deux ponts, le Petit et le Grand,. ainsi nommés d'après le bras de rivière que chacun traversait, donnèrent accès dans l'île. Le Petit-Pont conserve encore son nom ; le Grand était à U place occupée en ce moment par le pont au Change.

Les Romains construisirent aussi deux aqueducs, l'un sur la rive droite, l'autre sur la rive gauche, en dehors

de Paris. Le premier parlait dos hauteurs que nous appelons Chaillot, et amenait les eaux minérales de ce lieu jusqu'à la place où est le jardin du Palais-Royal. Sur ce dernier point on a trouvé, en 1 78 ! , un bassin ou réservoir, avec des médailles des empereurs Aurélien, Dioclétien, Postume, Magnence, Crispe et Valentinien I er . L'autre aqueduc, sur la rive gauche, a fait par ses arcades donner le nom d'Arcueil à un village situé près de celui de Rungis; il en amenait les eaux jusqu'au palais des Thermes, dont on voit encore les imposantes ruines entre l'hôtel deClunyet le boulevard dé Sébaslopol. Dans ce palais, bâti, comme l'on conjecture, par l'empereur Constance Chlore ou le Jaune, plusieurs césars, entre autres son petit-fils Julien, au iv c siècle, passèrent leurs quartiers d'hiver. C'est môme là que ce Julien, césar, fut proclamé auguste et élevé sur un bouclier par ses soldats. Ammicn Marcellin nous a laissé de cet événement un intéressant récit dans lequel il semble croire que Julien fut fait empereur malgré lui, quoiqu'il raconte que la veille le césar avait donné à dîner à tous les officiers de l'armée.

Ce palais n'était pas très-confortable, comme le prouve un détail transmis par Julien lui-même dans son Misopogon, livre qu'il composa à Antioche. « Autrefois, dit-il, je passais mes quartiers d'hiver dans ma chère Lulèce; c'est ainsi que les Gaulois nomment la petite forteresse dos Parisiens. » Il ajoute que, pendant un hiver très-rigoureux, les murs de la chambre où il couchait -étant couverts d'humidité, il fit apporter un réchaud plein de charbons allumés dont la vapeur l'incommoda extrêmement.

Il y résidait cependant avec sa femme Hélène, sœur de l'empereur Constance* — Les jardins du palais s'éten-

datent au nord jusqu'à la Seine, cl à l'est jusqu'à la petite fortiGcalion élevée en tôle du Petit-Pont, — comme il y en avait une, plus considérable, élevée de l'autre côté de la ville, en tête du Grand-Pont. — Les empereurs Valentin ; cn et Valens habitèrent les Thermes pendant l'hiver de l'année 365. Trots de leurs lois, qui se trouvent dans le CodeThéodosien, sont datées de Paris. C'est à partir de ce temps-là que le nom de Paris commence à prévaloir sur celui de Lulèce. '

La Seine avait donc élô la première enceinte. Quant à la première muraille, elle fut construite autour de la Cité, et dans l'île même, à la fin du iv° siècle ou au commencement du v°. L'existence de celte muraille, dont on a découvert en 1829 un grand fragment, est attestée par plusieurs témoignages authentiques. Elle était sans doulc destinée à repousser les invasions des Franks ; mais elle n'empôcha point Paris de devenir leur proie, en 493, date de l'entrée de Clovis. 11 n'y eut pas d'aulre enceinte de murs sous la première ni sous la seconde race des rois de France. 1 Seulement, après que les hommes du Nord, ou Northmans, remontant la Seine depuis l'embouchure dans leurs barques de cuir aux voiles rouges, furent venus, en 84J, en 856 et cn,861 , envahir et piller Paris, cette même enceinte reçut un accroissement de fortifications. Ce furent des tours de bois, établies sur des massifs de maçonnerie : l'une à l'extrémité occidentale de la Cité, la Tour du Palais, puisque la Cité se terminait là à cette époque; les deux autres, aux extrémités des deux ponts, qui étaient aussi en bois. Abbon, moine de l'abbaye Saint- Germain-des-Prés, dans son poëmc latin sur le siège de Paris par les Normands, désigne ces. tours par le mot Phalœ :

« Cité de Paris! si heureusement placée dans une lie!

un fleuve te serre doucement dans ses bras el glisse autour de tes murailles ; à ta droite, comme à ta gauche, deux ponts, joignant les rives opposées, sont fermés par dès portes et protégés par des tours élevées, tant du côté de la Cité qu'au delà des deux bras de la rivière. »

Le pcëmc d'Abbon ne mentionne aucune enceinte protégeant les bourgs qui, au nord et au midi de la Cité, s'élaient formés à l'ombre, toujours féconde dit-on, du clocher des abbayes ; si bien que bourgs e't abbayes étaient fréquemment ravagés, pillés, soit par les Normands, soit par d'autres.

Les deux tours de bois dont nous venons de' parler furent remplacées, sous Louis VI, dit le Gros, par un Petit et un Grand Châtelet en pierre. A partir du Grand Clu\telet, dont le nom reste et marque la place, s'éleva une muraille, ta seconde de Paris ; elle allait dans la direction de la rue Saint -Denis ou du boulevard de Sébastopol jusqu'à l'endroit où est la rue des Lombards ; là il y avait une porte ; puis la muraille se dirigeait à l'est jusqu'au cloître Saint-Médéric ou Saint-Merry; il y avait là une seconde porte, dont il existait encore un jambage sous Charles V; elle s'appelait la porte ou l'Arc Saint-Médéric, au bout de la rue des Arcis, L'enceinte allait ensuite presque en droite ligne jusqu'au cloître Saint-Jean, derrière l'Hôtel de Ville actuel, et là tournait pour aboutir à la Seine.— Le faubourg du midi resta sans murailles.

En 4122, Louis le Gros éleva encore au nord-ouest de Paris une fortification, castrum, dans un lieu nommé Karoli-Vana, que Ton dit être devenu plus tard Saint- Germain-en-Laye.

La troisième muraille de Paris fut élevée par Philippe-Auguste, qui voulut renfermer dans une seule en-

ceinte les bourgades, les abbayes et les cultures éparses tout autour de la ville. Les travaux commencèrent en M 90 el durèrent près de trente ans. Celte muraille était flanquée de grosses tours de pierre, hautes et solides, dont plusieurs existent encore : Tune, par exemple, au croisement de la rue Soufflot et du boulevard de Sébastopol; une autre, et un pan assez vaste, au jardin de l'École Polytechnique.

Voici le cercle que décrivait cette muraille. Au nord et en amont, vers le lieu de la rive droite où aboutit aujourd'hui le pont Marie, s'élevait une tour nommée la Tour Barbelle, d'où la muraille montait jusqu'à la Porte Baudet ou Baudoyer, qiji s'ouvrait sur la rue Saint-Antoine. De là elle continuait vers le nord-ouest, au-dessus du Val Sainte-Catherine, jusqu'à la Porte Barbette, près de la rue du Temple ; là tournait à l'ouest et traversait la rue Saint-Martin, où était une porte de ce nom; puis la rue Saint-Denis, où se trouvait la Porte aux Peintres, à la hauleur de notre rue Mauconseil ; puis la rue Montmartre, où s'ouvrait une porte du môme nom ; la muraille continuait derrière Saint-Eustache, à quelque distance , tournait vers le sud-ouest et s'ouvrait sur la rue dé la Charronnerie , aujourd'hui rue Saint-flonoré, par une porle appelée de ce dernier nom ; passait sur l'emplacement actuel de la cour du Louvre, et allait aboutir à une autre tour, nommée la Tour qui fait le coin, et située un peu au-dessus de l'endroit où se trouve aujourd'hui le pont des Arts.

Au sud, en face de la Tour qui fait le coin et de l'autre côté de la Seine, était la Tour de Nesle, à la place où Ton voit le pavillon Est de l'Institut. De là, la direction du mur d'enceinte est indiquée, ou à peu près, par les noms

des rues construites sur les fossés qui plus lard furent creusés au pied de ce mur; savoir : rue des Fossés-de- Ncsle, aujourd'hui rue Mazarine ; rue des Fossés-Saint- Germain-des-Prés, aujourd'hui rue de F Ancienne-Comédie; rue desFossés-Monsieur-le-Prince; rue des Fossés-Saint* Michel, aujourd'hui rue Saint-Hyacinthe; rues des Fossés- Saint-Jacques, des Fossés-Saint-Victor et des Fossés-Saint- Bernard. A l'endroit où le mur méridional venait rejoindre la Seine en amont, élnitVa Tournelle Saint-Bernard.

Entre la tournelle Saint-Bernard, sur la rive gauche, et la tour Barbelle, sur la rive droite, se trouvait un large intervalle composé des deux bras de la Seine et des deux îles qui, réunies depuis, sont avenues l'île Saint-Louis. L'une des deux, l'île Noire-Dame, reçut plus lard une fortification qu'on nomma la Tour Loriaux.

Le cours de la Seine, des deux côtés, et en amont comme en aval, était fermé de chaînes de fer supportées par des baleaux.

t Philippe-Auguste fit aussi enlourer de murailles le cimetière des Innocents, profané de cent manières. C'est à lui encore que revient l'honneur d'avoir commencé le pavé de Paris. L^historien Rigord-, son contemporain, nous raconte qu'en H 85 ce roi, occupé de grandes affaires, se promenant dans une des salles de son palais royal, aujourd'hui Palais de Justice, « s'approcha des fenêtres où il se plaçait quelquefois pour se distraire par la vue du cours de la Seine. Des voitures traînées par des chevaux traversaient alors la Cité, et, remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur insupportable. Le roi ne put y tenir, et même les miasmes le poursuivirent jusque daus l'intérieur de son palais. » Dès lors il fit paver les principales rues et les abords de la Cité.— Et p*uis, vers 1204, il

se bâtit le Louvre, forteresse et palais, qui ne fut d'abord qu'une grosse tour avec une qriceinlc, et que Charles V compléta.-— Enfin, toujours sous le règne de Philippe II, le Petit-Pont de bois, emporté par les eaux avefc les moulins qui étaient dessous et les maisons qui étaient dessus, fut reconstruit en pierre, et le Grand-Pont également.

Les rapides accroissements de la ville rendirent bientôt trop étroite cette belle enceinte de Philippe-Auguste. Les terrains en culture qu'elle renfermait se couvrirent de maisons, puis les maisons manquèrent d'espace. Alors, comme parle l'auteur de Notre-Dame de Paris, « les maisons sautent par-dessus la muraille et s'éparpillent joyeusement dans la plaine. »

En 1356, Etienne Marcel, pFévôtdes marchands, fait agrandir au nord l'enceinte de Philippe-Auguste jusqu'à l'endroit où fut depuis l'Arsenal, — là s'éleva d'abord la Tour de Billy, — et jusqu'au point où Charles V construisit la Bastille, en 4369. De ce point, la muraille nouvelle se dirigeait, un peu en deçà de la ligne actuelle des boulevards, jusqu'à la rue du Rempart, aujourd'hui rue Meslay. Ensuite elle enfermait la Ville Neuve, qui a donné son nom à la rue de ce nom ; de là elle passait à travers l'emplacement de la Banque'et du Palais-Royal ; et, en coupant ce qui est aujourd'hui la rue Richelieu, et qui alors n'était qm petits champs, comme l'indique le nom d'une rue voisine, elle arrivait à la petite rue du Rempart. Enfin la muraille, à travers la place actuelle du Carrousel, allait rejoindre la Seine, et le Louvre se trouvait par cette extension englobé clans Paris.

Ce qui est aujourd'hui la rue Vivienne n'était encore à celle époque que les restes, épars dans la campagne, d'une ancienne voie romaine bordée de tombeaux.

Quant à la partie méridionale de l'enceinte de Philippe- Auguste, elle fut maintenue par Etienne Marcel, réparée et encore fortifiée de ces fossés que j'ai annoncés, dans lesquels oh amenait quelquefois l'eau de la Seine.

Dès cette époque, il y a comme trois villes dans une seule : dans l'Ile, la Cité; au nord, sur la rive droite, la Ville proprement dite, sans doute parce que l'Hôtel de Ville s'y trouvait; au midi, sur la rive gauche, l'Université. C'est pendant le règne de Louis IX que les écoles de Paris prennent collectivement ce nom.

A peine cinq ans s'étaient écoulés depuis l'achèvement de l'enceinte d'Etienne Marcel, quatrième muraille de Paris, que Charles V exécuta d'autres travaux pour la fortifier et la rehausser. Particulièrement, de ce qui n'était que la porte et bastille Saint-Antoine, il fit un formidable château-fort, à huit grandes tours, où tant de malheureux devaient gémir! — Sous Charles VI, on ajouta diverses fortifications. — Cependant , quels que fussent les accroissements de la ville, la population de Paris, sous Charles VII, ne s'élevait encore qu'à cent cinquante ou cent soixante mille âmes.

Sous Charles IX, la porte qui était près du Louvre, et qui s'appelait la Porte Neuve, fut reculée au delà des Tuileries, et un nouveau bastion fut construit à cette place. Le mur, qui de ce point alla rejoindre le faubourg Saint-Honoré, mur commencé sous le règne d'Henri III, ne fut terminé que sous Richelieu, de 4630 à 1633.

Ce ministre, qui changea la face de Paris, construisit au nord une nouvelle enceinte, la cinquième de la ville, avec fossés et boulevards plantés d'arbres, pour remplacer tous les anciens remparts, soit de Philippe-Auguste, soit d'Élienne Marcel. Tout cela ensemble forma la ligne ac-

luelle de la rue Royale et des boulevards, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. C'étaient donc là les limites de Paris au nord sous Louis XIII ; c'en est aujourd'hui à peu près le milieu.

La butte Saint-Roch, dans cette nouvelle enceinte, conservait encore ses moulins h vent, qui la faisait nommer Bulle des Moulins. La rue New.e-des-Petits-Champs, encore la bien nommée, n'était qu'un chemin parmi les cultures; elle commença à se border de maisons.

On vit s'élever de toutes parts de nouveaux quartiers, que célèbre Corneille dans le Menteur : celui du Pré-aux- Clercs, aujourd'hui faubourg Saint-Germain, le long de la Seine ; celui de l'île Saint-Louis ; celui du Marais. Tout cela, dont une grande partie était encore cultivée, se couvrit de constructions et de rues qui gardèrent les noms AeCulture-Sainte-Catherine, Culture-Saint-Gervais, et autres. Alors aussi s'éleva le palais du cardinal-ministre, aujourd'hui Palais-Royal, et dans ce temps-lfc Palais-Cardinal : il n'y avaitlà, auparavant, que des prairies entourées de fossés.

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