GÉRONTE
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses : Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses :
1 L'Ile Saint Louis.
El l'univers entier ne peut rien voir d'égal Aux superbes dehors dujPalais-Cardinal.
Toule une ville entière avec pompe bâlie Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, El nous fait présumer, a ses superbes toits, Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Ce fut seulement sous Louis XIV, grâce au lieutenant du prévôt de Paris pour la police, sieur de la Reynie, quç, les rues de Paris commencèrent à être éclairées pendant la nuit.avec des lanternes garnies de chandelles. Les réverbères à l'huile ne furent inventés qu'en 4745, et perfectionnés qu'en 1766. Il y avait encore loin de ce perfectionnement à l'invention de l'éclairage au gaz.
Au commencement du règne de Louis XIV, les murs, les tours* et les fossés de Paris étaient dans un élat de dégradation extrême. On prit les tours et les murs pour combler les fossés et pour y construire des maisons. Sur l'ancien fossé de la porte de Nesle on éleva, en 1661, le Collège Mazarin, aujourd'hui Institut.
En 1672, le quartier de l'Université, qui s'était fort étendu sur la rive gauche, principalement au faubourg Saint-Germain, sur les anciens terrains du Petit et du Grand Pré aux Clercs, fut réuni à la ville.
En 1704, Louis XIV ordonna que des boulevards semblables à ceux du nord, qui sont aujourd'hui ceux du centre, fussent plantés autour de la partie méridionale de Paris; ces boulevards neufs, comme on les appela, ne furent achevés que sous Louis XV, en 1671. Ce sont les boulevards des Invalides, du Mont-Parnasse, d'Enfer et de V Hôpital, — lesquels forment la corde, assez, irrégulière, de l'arc que fait la Seine dans Paris.
Cependant la ville ne cessait de croître cl de déborder
hors de celte enceinle. En vain, presque sous chaque règne, on avait essayé, on essayait encore d'arrêter cette crue. En 1548 et 4554, Henri II avait fait défense de bâtir hors des murs: défense inutile. En 4627, en 4633 et en 1638, Louis XIII avait renouvelé cette interdiction, non moins inutilement. Louis XIV, en 1670, en 4672, en 1673, ajouta à l'interdiction des dispositions comminatoires, sans plus de succès.
Indépendamment des intérêts de fiscalité, quelques personnes pensent, en effet,, qu'une grande ville est un grand mal. On pourrait^plaider le pour et le contre; cela dépend du point de vue où l'on se place. — En 1772, le bourg du Roule fut annexé à la ville, et ne fut plus qu'un faux-bouj'g. Au centre même de la ville, d'anciens bourgs sont restés portant ce nom: Beaubourg, Richebourg, Boiirtibourg, Bourg-l'Abbé.
Vers 4 720, on avait comrnencé à construire en pleine campagne le quartier Gaillon. Celui de la Chausséed'Antin n'existait pas encore: ce vaste espace entre la Yille-rÉvêque et le bourg Montmartre était encore rempli de marais, de cultures. Le nom même de chaussée indique que cette rue fut d'abord un remblai jeté sur des terrains bas et humides ; celte chaussée fut faite sous Louis XIV ; on construisit d'abord de ce côté quelques maisons de campagne appelées Folies; Regnard en avait une à Montmartre. Il y avait, rue Saint-Lazare, le village des Porterons, où se trouvait le Château du Coq, nommé aussi Château des Porcherons, M situé en face de la rue de Clichy, nommée alors rue du Coq. Sur la porte dec&châtcau, on lisait: Hôtel du Coq, 43W ; il avait été bâti par Jean Bureau, grand maître de l'artillerie sous Charles VII. H y avait là encore la Ferme des Mathurins, la Tour des
Dames, moulin appartenant aux religieuses de Montmartre, la Ferme Chantrelle (rue Chantereine), la Grange Batelière, qui existait dès le xii e siècle.
Le long de celte chaussée, nommée d'abord chaussée des Porcherons, puis chaussée de la Ferme de V Hôtel- Dieu, puis chaussée de la forte Gaillon, puis chemin de la Grand 1 Pinte, enfin chaussée d'Antin, à cause de Tliôtel d'Antin ou Richelieu, on vit s'élever sous Louis XV quelques hôtels, parmi les champs cultivés, plantés d'arbres fruitiers et bordés de haies vives. Mais ce fut seulement pendant et après le règne de Louis XVI que la chaussée d'Antin devint une rue bordée de maisons contiguës.
En 1770, les Champs-Elysées, commencés précédemment, furent entièrement replantés. L'avenue et le pont de Neuilly furent terminés en 1772.
Enfin, sous Louis XVI, en 1784, on commença une nouvelle enceinte, la sixième muraille de Paris, qui ne fut achevée que sous l'Empire. C'est celle qui dans trois semaines sera supprimée. Une fois de plus, des bourgs entiers, tels que ceux de Chaillot et de Clichy, furent incorporés à la ville. Et d'autres bourgs aussitôt se formèrent en dehors de l'enceinte nouvelle. Celui des Batignolles, qui en 1814 n'était qu'un groupe- de quelques maisons, compte aujourd'hui plus de 40,000 habitants.
Telle est la marche nécessaire et la crue incessante. La même chose se produit déjà hors de la ligne des fortifications commencées en 1841 et achevées quelques années après, laquelle va servir de nouvelle enceinte à dater du 1 er janvier 1860. — Dans combien d'années cette nouvelle enceinte sera-t-elle à son tour débordée, entraînée, comme l'ont été toutes les précédentes? Dieu le sait; mais ce
qu'on petit dire, c'est que, les chemins de fer aidant, l'accroissement de la population sera de plus en plus rapide: Réciproquement, grâce aux chemins de fer, les faubourgs réels s'étendront beaucoup plus loin, — non par le temps, mais par l'espace : — caries personnes qui, avant l'usage des chemins de fer et des abonnements, habitaient à deux heures et à trois lieues de Paris, pourront maintenant avec avantage habiter à une heure et à sept ou huit lieues, et seront plus près qu'autrefois. Ainsi Paris aura bientôt douze ou quinze lieues de faubourgs : Versailles et Saint-Germain sont déjà dans Paris.
Où s'arrêtera le développement accéléré de celte ville déjà énorme? Nous avons vu ce qu'elle était il y a deux mille ans : une bourgade de bateliers sur un Ilot fangeux. El maintenant demandons-nous : Que sera-t-elle dans deux mille ans encore ? Aura-t-elle continué de croître toujours? ou bien aura-t-elle décru? Mais, dans deux mille ans, que sera devenue la France elle-même ? Dieu nous garde de prononcer des paroles de mauvais augure 1 Dieu nous préserve aussi de déclamer 1 mais enfin l'histoire nous montre quel a été le sort de Carthage et d'Athènes, de Corinthe et de Tyr, de Thèbes et de Babylonc, et de tant d'autres villes autrefois florissantes, et relativement aussi puissantes que Taris. Nous voyons que la destinée de tout ici-bas, celle des villes et des peuples, comme celle des hommes et des arbres, est, après avoir crû, de dépérir. Un peuple succède à un autre dans le rôle d'initiateur"; le flambeau passe de main en mairi ; la vie se déplace et change de zone ; la civilisation incessamment, aussi bien que la mer, abandonne ses anciennes plages... Sujet de méditations 1
Un lemps viendra où les touristes de quelque, autre
ville lointaine, devenue à son (our la métropole du monde, visiteront « les champs où fut Paris. »
Reculez tant que vous voudrez l'époque où Paris enfin sera mort et où la France ne vivra plus que dans l'histoire; cette époque falale arrivera pourtant. Et songez alors avec le poë!e :
Oh ! dans ces jours lointains où Ton n'ose descendre, Quand trois mille ans auront passé sur noire cendre A nous qui maintenant vivons, pensons, allons, Quand nos fosses auront fait place à des sillons, Si, vers le soir, un homme assis sur la colline S'oublie à contempler celte Seine orpheline, Dieu ! de quel aspect triste et silencieux Les champs où fut Paris étonneront ses yeux I...
Et ce n'est pas tout. Après que de nouveaux peuples et des civilisations nouvelles auront encore remplacé ceux cl celles qui avaient envoyé des commissions archéologiques pour aller étudier les ruines de Paris et en enrichir leurs musées, tous périront enfin. Et l'humanité ellemême tout entière, après .avoir joué le rôle qui lui est assigné dans l'ensemble universel, disparaîtra de la surface du globe terrestre comme elle y était apparue. Celte apparition et cette disparition n'auront été dans l'histoire de la géologie qu'un niçment, qu'un détail. Après comme avant l'homme, des créations sans nombre continueront de s'accomplir sur ce globe, jusqu'à ce que, des époques incommensurables s'étant écoulées, ce globe à son tour, de plus en plus refroidi au centre et à la stfrface, se dissolve enfin dans l'espace, et rentre, par l'éternelle circulation des choses, en des agrégations nouvelles... Mais nous n'en sommes pas encore là.
8 décembre 1859.
Les livres de madame Dora d'Istria.
Hélène Ghika, née le 22 janvier 1829, à Bucharest, est fiïje de feu le grand-ban Michel Ghika, et nièce du prince Alexandre Ghika, -ex-hospodar de Valachie. Une éducalion exceptionnelle, sous la direction de Georges Pappadopoulos, devenu depuis lors un des plus brillants professeurs de l'Université d'Athènes, mit à la disposition de la jeune fdle, outre les langues et les littératures anciennes, la plupart des idiomes modernes de l'Europe. De grands voyages, en Allemagne, en France, en Italie, ouvrirent à cette intelligence précoce des horizons étendus.
Dès l'âge de quinze ans, mademoiselle Hélène Ghika, se jouant, aux œuvres viriles, entreprit de traduire en allemand l'Iliade. — Quelques années après, elle écrivit plusieurs pièces de théâtre.
Sa beauté ne la rendit pas moins Célèbre que son esprit. Elle épousa le prince Koltzoff-Massalsky, d'une des plus anciennes familles russes, et passa avec son mari en Russie, où elle prit rang à la cour.
La Russie, à cette époque, n'était pas encore entrée dans les voies de progrès où l'entraîne aujourd'hui son jeune empereur : l'intelligence libérale de la princesse Kollzolï- Massalsky se trouva mal à l'aise sous un régime de compression. En 1855, par raisons de santé, dit-on, mais
peut-être de santé morale plutôt que physique, ellevinf habiter la Suisse, où elle réside depuis ce temps.
La première elle tenta et exécuta l'ascension du Mœn'ch, un des pics voisins de la Iung-Frau; la première sur ce glacier, réputé jusqu'alors inabordable, et fameux par ses avalanches, elle arbora les couleurs roumaines. C'était au mois «de juin 1855. -
Du souvenir de cette courageuse ascension naquit un livre où l'enthousiasme se mêle aux connaissances positives: la Suisse allemande 'et l'Ascension du Mœnch. Mais, avant celui-là, la princesse en donna un autre, plein de curieuses révélations, la Vie monastique dans l'Église orientale, et le signa, ainsi que les suivants, de ce nom de guerre, Dora d'Istria (sans doute par allusion au fleuve de sa chère patrie, l'Isler ou Danube). Enfin elle vient de publier les Femmes en Orient; le livre est daté de 1860 : c'est donc vraiment du fruit nouveau.
Parcourons ces divers ouvrages dans Tordre où ils ont été publiés. Nous trouerons dans tous un cœur vaillant, un éminent esprit, une activité persévérante et infatigable au service de la liberté, du droit et de la justice.
La Vie monastique dans VÉgli$e*orientale nous fait connaître les couvents russes, les monastères de Valachie, de Moldavie, de Grèce, de Macédoine, de Thessalie, d'Arménie, de Palestine, d'Egypte.
Érasme, dans son Éloge de la Folie, Rabelais dans son Gargantua et dans son Pantagruel, ont fait la satire des couvents de l'Eglise occidentale au moyen âge; madame Dora d'Istria ne fait point de satire, elle se contente de décrire ce qu'elle a vu et entendu en parcourant les établissements monastiques, soit d'hommes, soit de femmes, de l'Église orientale. Elle laisse la parole aux faits, qui
d'eux-mêmes parlent assez haut. Plus son livre a d'élévation et de mesure, plus il a de poids et d'autorité. -
Elle pense avec raison que, le communisme étant ce qu'il y a de plus antipathique à la nature humaine, aucun principe, même religieux, ne peut remédier à ses inconvénients. Elle croit que, si la contemplation est bonne quelquefois, par exception, par accident, l'action estpresque toujours préférable. En effet, une vie dévouée au travail, à la famille, l\ la patrie, aux intérêts de nos semblables, au progrès de l'humanité, de la fraternité universelle, n'estelle pas supérieure aux satisfactions, toujours plus ou moins persçnnelles, que peut donner la vie recluse à quelques âmes maladives?
Et encore, si c'était toujours la contemplation religieuse qui occupât les grands loisirs et les longues journées de la vie monastique! Mais non: dans l'Oriept comme dans l'Occidept, la vie, détournée $e son but et stagnante en ces monastères, s'y corrompt la plupart du temps. Le livre de madame Dora d'Istria nous fait voir, par de nombreux 4étails, recueillis sans passion, que trop souvent, dans ces retraites, l'égoïsme, la fainéantise, l'ignorance, l'orgueil, l'avarice et Ip, débauche remplissent les heures. Quelle manière d'honorer Dieu et de s'acquitter envers la vie!
Madame Dora d'Istria ne déclame pas; elle donne des faits, elle raconte ce qui s'est offert à ses yeux. Elle a visité elle-même, avec de longues fatigues, le plus grand nombre des couvents de l'Églisegrecque. Pour ceux qu'elle n'a pu visiter en personne, elle cite ses auteurs et ses témoins. Ce livre est donc un livre de bonne foi, impartial et sincère. C'est un voyage et une enquête que nous faisons avec l'auteur.
La conclusion de madame Dora d'Istria est que la ques-
tion d'argent joue de nos jours un bien grand rôle dans la question religieuse, et que, sans les subventions, on verrait les établissements monastiques mourir bientôt de leur belle mort.
On trouve dans ce livre de brillantes descriptions et de poétiques légendes mêlées à de solides considérations historiques et philosophiques ; une chaleureuse raison, une éloquence des choses et non des mots; çà et là, pour assaisonnement, une page railleuse de forme, mais sérieuse encore au fond, comme celle-ci :
« De notre gondole, qu'on avait découverte, nous avions en vue l'île de San-Servilio, où sont enfermés les fous. Hélas ! me disais-je, de combien de visionnaires ce monde . n'est-il pas peuplé! Tous les insensés ne sont point livrés aux médecins. La plupart non-seulement courent le monde, mais Je bouleversent ou le mènent à leur gré. Et, comme j'apercevais déjà la verdure de l'île de Saint-Lazare, je me rappelai Antoine entouré de monstres fantastiques, Dominique, plumant le diable transformé en moineau, François d'Assise conversant avec le loup (son frère) et haranguant les cigales, Ignace de Loyola prenant pour modèles les chevaliers errants et devenant le don Quichotte de l'Église romaine... Étrange destinée que celle des cerveaux dérangés! Les uns, nés deux ou (rois siècles trop tard, sont enfermés comme « théomanes »; les autres, s'étant trouvésdans des circonstances plus favorables, on s'exténue pour, découvrir le sens profond de leurs rêveries et de leurs extravagances. Qu'on se figure « le séraphin d'Assise » recevant aujourd'hui les stigmates dans la Cité de Londres ou dans le voisinage «le l'Université de Berlin; qu'on suppose un Loyola cherchant à se faire des disciples à la Sorbonne ou au Collège de France : les plus dévots ne leur accorderaient pas un quart d'heure d'attention, et, s'ils s'obstinaient, la police les enverrait mourir dans un cabanon, à moins qu'ils ne s'envolassent comme saint Cuperli'i. »
Le second ouvrage de madame Dora d'Istria, la Suisse allemande et l'Ascension du Mœnch, est dédié à ses compatriotes les Roumains. Elle leur propose l'exemple du peuple suisse. En décrivant les magnifiques paysages de L'Helvétie, elle s'attache à bien faire connaître la nation libre, sage, heureuse, qui les habile, ses qualités intellectuelles et morales, son état social, son organisation politique, ses croyances et ses opinions, les idées que représente ce peuple, le rôle qu'il joue dans le développement de la civilisation européenne.
Dans cet ouvrage sérieux et convaincu, les idées religieuses se mêlent aux paysages, et la description des diverses contrées amène à chaque pas des réflexions sur les trois cultes chrétiens qui régnent en Europe : le catholicisme, le protestantisme et l'Église orientale ou grecque. L'auteur, au nom dé sa foi personnelle, attaque l'Église romaine et rappelle les persécutions que cette Église a exercées pour maintenir une prédominance plus politique que spirituelle. Il défend le protestantisme, en admire les apôtres et les martyrs : Jean Huss, indignement livré par le sauf-conduit de l'empereur Sigismond; Jérôme de Prague; Zwingle, plus grand que Luther. Mais surtout madame Dora d'Istria exalte à chaque instant l'Église orientale, l'Église grecque, son Église !
Or, s'il nous est permis de dire notre pensée, nous nous étonnons que cet esprit très-élevé, très-généreux, trèslibéral, digne et capable de suivre jusqu'au bout les déductions des principes instinctifs qui le guident dans une voie philosophique, s'arrête ainsi à mi-chemin. Attaquer telle Église au profit de telle autre, voilà, dans ce livre, toute son entreprise, insuffisante à notre avis. Si l'on peut accepter ce programme restreint de la part d'esprits
ordinaires n'ayant ni assez de puissance ni assez d'étendue pour s'élever au-dessus des diverses sectes religieuses qui, selon l'expression d'un philosophe, « ne sont toutes que des hérésies de la religion naturelle, » nous avouons être moins disposé à nous contenter de si peu de la part d'un esprit aussi éminent que celui de madame Dora d'Istria, qui donne d'ailleurs des preuves si brillantes de sa vigueur et de son élévation.
D'où vient la singularité que nous signalons? Peutêtre de ce que, avec une âme philosophique, l'auteur parait avoir gardé le pli d'une éducation, à certains égards, trop théologique. — En un mot, toute son ambition est de mettre l'Église orientale au-dessus de l'Église occidentale. Eh bien ! à parler franchement, la philosophie voit un mince intérêt dans le choix qu'on peut faire en cette alternative ; elle regarde plus haut et plus loin, bien au-dessus de cette querelle de ménage. — Le chancelier Michel de l'Hospital disait, dès le xvi c siècle: « Otons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et séditions, — luthériens, huguenots, papistes ! — ne changeons le nom de chrétiens. » La philosophie, montant un degré de plus, vous dit aujourd'hui : Otons ces mots, — catholiques, protestants, grecs, juifs, musulmans, bouddhistes l — ne changeons le nom d'hommes.
L'esprit de ce livre, la Suisse allemande, gagnerait à être moins théologique et plus complètement philosophique ; et les détails sur l'une et l'autre Église à être soit abrégés, soit condensés. L'ouvrage, plus serré, n'en vaudrait que mieux. Il manque de proportions, de composition ; — non de variété, ni de charme. Il est plein de faits et d'idées, d'analyses substantielles, d'extraits intéressants, par exemple, au sujet du procès de Jean Huss
devant le concile de Constance, procès dont on donne les détails, avec les textes authentiques. Il contient des légendes, des idylles bourgeoises, des chansons populaires, lia des pages 'solides, il en a de brillantes, — et quelquefois aussi de brillantées.— On y pourrait noter également,
— mais qu'importent ces légères taches ? — un peu de pose à la Corinne. .
« Le coude appuyé sur une table placée au milieu du bateau, je contemple en silence ces beaux rivages..., ou bien de temps* ea temps je tire de la cithare quelques accords mélancoliques. »
Et plus d'un passage semblable. Le style de cet ouvrage rappelle par moments l'école de madame de Staël, l'école de l'enthousiasme et sa brillante emphase, ou la rhétorique de Chateaubriand, ou quelques-uns des livres de Lamennais, ou la sonore mélopée de Lélia. Nos sympathies en fait de style, s'il faut l'avouer, ne sont pas de ce côté-là ; mais nous comprenons qu'une fois par hasard on puisse se laisser aller h l'enivrement de la période éloquente. Ce procédé ne serait fatigant que par la continuité, et ici ce n'est point le cas. Les détails historiques, critiques, biographiques, alternent et coupent heureusement; ace point même que l'ouvrage dans son entier semblerait être de deux mains différentes, tant on a de peine à se figurer que la même plume ait tour à tour tracé ces pages positives, pratiques et sobres, et ces autres pages de prose poétique, lyrique, parfois boursouflée et fardée. Somme toute, les uns font pas&er les autres.
- D'ailleurs parmi ces trop brillants pastiches se rencontrent aussi des peintures d'une couleur juste et fine autant que neuve, des inspirations franches et naïves. Le
récit de l'ascension proprement dite du Mœnch, qui ne commence qu'au quatrième volume de l'ouvrage auquel elle donne le titre, est intéressant, émouvant, par la précision et la vérité des détails.
Ainsi donc, descriptions et dissertations, récits et polémique, histoire et légendes, philosophie, religion et poésie s'entremêlent dans ce livre et donnent au lecteur les impressions les plus diverses. Et parmi toiit cela, pardessus tout cela, un souffle de grandeur morale, un génét'eux esprit de liberté, l'horreur du despotisme et de l'absolutisme, enfin une âme vraiment démocratique fait palpiter l'œuvre de la princesse. Ce sont là de hautes qualités.
En parcourant les villes de la Suisse, fauteur, par d'intéressantes biographies, fait connaître et aimer les hommes les plus illustres de ce libre pays. Ces biographies, mêlées aux récits, ou aux descriptions, ou aux aperçus de toute sorte, sont d'un haut intérêt moral. De tels exemples sont plus frappants que toutes les théories : ils agissent à la fois sur l'intelligence et sur le cœur; ils nous apprennent à ne pas avoir trop mauvaise opinion de l'humanité, à l'estimer parfois et à l'aimer un peu. En les lisant, on s'instruit des diverses manières de faire le bien et de hâter le progrès général, on se sent encouragé aux sacrifices, on acquiert la patience nécessaire pour supporter courageusement les épreuves qui se prolongent. Nous voyons dans toute cette histoire de la noble nation helvétique comment l'intelligence vit et grandit par la liberté. « Sous le règne du despotisme, dit madame Dora d'Islria, en même temps que les caractères s'avilissent, que les cœurs se dépravent, l'esprit s'abâtardit. Les pen- * sions et les cordons ne remplaceront jamais l'émulation
active qui s'éveille entre les citoyens d'un pays libre. » Et c'est justement là l'exemple que madame Dora d'Istria présente à ses compatriotes. Ce qu'elle voit dans la Suisse, ce n'est pas seulement la Suisse elle-même; c'est encore sa propre patrie dans l'avenir, sa patrie régénérée. Et quand sa voix salue la liberté helvétique, son cœur appelle la liberté roumaine.
Pour faire suite à ce livre sur la Suisse allemande, l'auteur promet un autre ouvrage intitulé la Suisse italienne. Là, en comparant les trois grandes races qui occupent le sol de la Confédération, il achèvera de décrire les habitudes, la viei intime, les traits caractéristiques du peuple suisse, qui présente à l'observateur un mélange si curieux de populations diverses : Étrusques des Grisons, Celtes de Vaud, Germains d'Argovie,, Scandinaves de Schwytz, Italiens du Tessin, etc. Il parviendra ainsi à pénétrer de plus en plus profondément dans la complexion et dans l'âme môme d'une nation petite par le nombre, mais remarquable par son énergie et ses traditions héroïques.
Le dernier ouvrage de madame Dora d'Istria, celui qui vient d'être donné au public sous ce titre : les Femmes en Orient (c'est-à-dire premièrement les femmes de l'Europe orientale, — les femmes d'Asie viendront ensuite), est dédié à son vénéré maître Georges Pappadopoulos, l'homme éminent dont nous avons parlé, et aux travaux duquel un des plus doctes professeurs de la Sorbonne, M. Egger, a rendu ici même ' un éclatant hommage. Madame Dora d'Istria expose ainsi le noble dessein qu'elle s'est proposé dans ce nouveau livre :
1 Dans le Journal des Débats,
« Aujourd'hui l'Occident ne se rappelle pas loùt ce que l'Orient a fait pour lui; il oublie volontiers et les souvenirs des temps anciens et les merveilles de la Renaissance. Il existe même une école qui s'acharne systématiquement à dénigrer les Orientaux, leurs institutions religieuses, leurs traditions, leurs idées et leurs lois. Les femmes n'ont pas été épargnées. J'essaye de répondre dans cet ouvrage à leurs détracteurs, après avoir tenté ailleurs de défendre les libertés de notre Église. Je réfuterai un jour d'autres accusations.
» Je sais ce qui nous manque,, et je n'ai jamais dissimulé nos erreurs et nos fautes, pas plus dans ce volume que dans mes autres écrits. Mais la justice n'exige- t-elle pas qu'après avoir parlé de nos défauts, on dise quelque chose de nos qualités et des services que nous avons rendus ? Passerait-on pour un historien impartial si Ton se contentait de dire des Français qu'ils sont superficiels, des Anglais qu'ils sont raides, et des Allemands qu'ils sont lourds? Telle est pourtant la méthode qu'on nous applique... »
En un mot, faire connaître aux Occidentaux les populations de l'Europe orientale, particulièrement les femmes, tel est le but de ces deux volumes ajoutés aux cinq autres.
Dans le premier, on passe en revue les femmes roumaines, bulgares, serbes, bosniaques, dalmates, tsernagortses (que nous appelons monténégrines) ; puis les femmes albanaises, djègues, toskes, djamides, liapes, grecques et turques.
Dans le second, les femmes russes, sibériaques, cosaques, polonaises, lettones, iraniennes, géorgiennes, arméniennes, kourdeset ossètes; puis les femmes finlandaises, laponnes, samoïèdes, mongoles, mandchoues ; et celle's de Kasan, et celles d'Astrakan, et celles de Crimée; quesais-je? rénumération est complète.
Innombrables sont les détails sur le physique et le moral, sur les costumes et les coutumes. Ce. livre, en
CAUSERIES DE ÇOINZAINE 47
quelque sorte, est un album, ou plutôi un panorama. C'est aussi un riche répertoire de faits, de renseignements, de traditions, qui font connaître les mœurs et la tournure d'esprit, soit religieuse, soit politique, soit poétique, de chaque peuple. Un pareil ouvrage est le fruit d'immenses voyages, d'énormes' lectures ; on y trouve des analyses et des extraits d'un grand nombre de livres de tout pays et.de toute langue.
L'auteur quelquefois s'étend un. peu trop sur des particularités d'histoire. Ici encore, comme dans le précédent ouvrage, il y aurait à condenser, à généraliser, à abftger. Un sculpteur y souhaiterait des masses plus largement drapées ; on se perd un peu dans les plis sans nombre, dans la multiplicité des détails. Madame Dora d'Istria doit savoir que l'art de grouper et de composer soulage la mémoire et les yeux du lecteur, et donne d'abord à l'auteur lui-même, en récompense d'un peu plus de peine, une possession plus entière de son sujet. Très-certainement elle le sait; mais, comme elle paraît travailler fort vile, elle l'oublie quelquefois. Elle se jette à corps perdu dansles analyses historiques, et peu s'en faut qu'elle ne s'y noie - h son individualité par moment disparaît. Heureusement c'est pour reparaître.
D'autre part, il faut nous hâter de dire, comme circonstance atténuante, que la curiosité trouve son compte à ce nombre infini d'analyses historiques, de citations, de traductions, d'épisodes de toute sorte. Les poésies, les chants de chaque peuple nous initient, mieux que tous les discours, à ses mœurs, à son caractère ; il faut donc savoir gré à l'écrivain d'avoir puisé abondamment à cette source. — Écoutez cette jolie chanson, la Fille du Pandour :
« Fillette rose, pourquoi une larme brille-t-elle sous tes cils? Ah! de ma lèvre enflammée si je pouvais la boire, jour et nuit je te chanterais!
— » Jeune homme! Ma patrie gémit sous le poids des maux : voilà pourquoi je soupire. Si tu veux un baiser, brise d'abord ces chaînes, délivre notre terre de l'étranger.
» Je ne veux former aucun lien avec l'esclave qui supporte en paix l'humiliation et les douleurs. Si tu veux aller te battre, tu pourras être mon frère, car je suis fille de héros. »
Les mœurs et la vie des femmes russes sont décrites avc(flinesse; on serait tenté de dire, avec malice. Et il est difficile de peindre les femmes sans représenter avec elles la société tout entière. La princesse Koltzoff-Massalsky paraît le faire avec impartialité. Elle ne voit pas tout en noir, comme le marquis de Gusline ; elle ne voit pas tout en rose comme le baron de Haxthausen ; elle voit les choses comme elles sont; et elle les dit comme elle les voit. Ou bien, quand la pensée serait trop vive, elle laisse parler les écrivains et les poètes du pays. Quelle ironie digne d'Aristophane dans ce Chant du Berceau, œuvre d'un poëte russe contemporain 1 L'auteur suppose que la femme d'un fonctionnaire berce son fils avec cette chanson :
« Dors, vaurien, pendant que tu es inoffensif! — Do, do, l'enfant, do.
» La lune couleur de cuivre répand mystérieusement sa lumière sur ton berceau. — Ce n'est pas une histoire en l'air que je veux 'te dire, je vais chanter la vérité. — Toi, ferme les yeux. — Do, do, l'enfant, do.
* Toute la province est dans la joie à la nouvelle qui vient de se répaudre : — ton père, coupable de tant de méfaits, vient
enfin d'être cité en justice. — Mais ton père, gredin consommé, saura se tirer d'affaire. ~ Dors, vaurien, tandis que tu es honnête! — Do, do, Penfant, do.
» En grandissant, tu apprendras à apprécier le nom de chrétien, •— tu achèteras un habit de scribe et tu] prendras la plume. — Tu diras avec hyprocrisie : « Je suis honnête, je suis pour la justice!» — Dors, ton avenir est assuré. — Do, do, l'eni'ant,do.
» Tu auras l'apparence d'un grave fonctionnaire et tu seras coquin dans l'âme. — On te reconduira jusqu'à la porte, puis on fera derrière ton dos un geste de mépris. — Tu apprendras à courber l'échiné avec grâce... — Dors, vaurien, tandis que tu es innocent. — Do, do, l'enfant, do.
» Quoique doux et peureux comme un mouton, et peut-être bête comme lui, — tu sauras arriver en rampant à une excellente place, sans le laisser prendre en faute. — Dors, tandis que tu ne sais pas voler. — Do, do, l'enfant, do.
»Tu achèteras une maison à' plusieurs étages; — tu atteindras un haut grade, et deviendras un grand seigneur, un noble! — Tu vivras longtemps, entouré d'honneurs, et finiras ton existence en paix. — Dors, mon beau fonctionnaire. — Do, do, l'enfant, do. »
Quelques-unes des poésies citées par madame Dora d'Is- Iria sont traduites en vers français : des fautes de copiste, sans doute, ont faussé parfois la mesure et la prosodie.
Parmi les innombrables épisodes dont ce livre est orné, il y en a de très-intéressants et de très-curieux, tantôt sur les fiançailles et les- noces, tantôt sur l'hospitalité des populations diverses.
Ce qui ressort de tout cela, c'est le courage, l'héroïsme des femmes jusque dans la misère et dans l'abaissement où quelques peuples les tiennent plongées; c'est leur esprit, quoi qu'en disent les hommes de ces régions q?édiocrement civilisées. « Les femmes, disent les Serbes, ont la
chevelure longue et le jugement court. * Dans plusieurs de ces contrées, lé mariage n'étant qu'un achat, chez les Liapes par exemple, les gens du peuple donnent pour une femme environ une dizaine de francs. Les parents ont tellement hâte de recevoir le prix de cette vente que souvent ils n'hésitent point à fiancer leurs filles dès le berceau. A douze ans, elles sont presque toutes mariées.
Comme on faisait au temps d'Hésiode, l'Albanais met sa femme sur la même ligne que son bœuf de labour. Excepté dans les fêtes solennelles, l'épouse n'a d'autre nourriture que les débris de la table du mari, table si frugale, que l'ail et le fromage en sont les principaux mets. En. voyage, tandis que le mari chemine accroupi sur un mulet, et fume tranquillement, sans daigner abaisser un regard sur sa compagne, elle marche haletante sous le poids d'un berceau et d'une longue carabine, toujours la quenouille aii côté et filant. Cette vie d'oppression n'étouffe pas chez les femmes tous les sentiments tendres. Quand le mari part pour un long voyage, l'Albanaise coud dans les habits de son seigneur et maître un morceau de son propre vêlement, afin que cela le préserve' des dangers. « Car, dit-elle avec grâce, la femme est le bon génie de l'homme. »
Si l'on veut se figurer ce que doit être la vie ordinaire des femmes chez les Finno-Sanioïèdes, on n'a qu'à lire les recommandations de douceur que fait la belle-mère au gendre au moment du mariage :
« Fiancé, mon bon fils, il ne faut pas que, pour enseigner à noire douce colombe son chemin, tu emploies le fouet du maître; il ne faut pas qu'elle soupire sous la corde, qu'elle pleure sous la verge, qu'elle gémisse sous la lanière. Songe à
ses fraîches années, songe à son cœur de jeune femme. Donnelui tes leçons avec calme. Instruis-la quand la porte est close; réprimande;- la par la parole la première année, par le regard la seconde, par le geste léger la troisième. Si alors elle ne répond pas à tes vœux, tire un jonc du marais, une plante sèche des champs, touche-la avec l'extrémité d'une baguette, avec une branche d'arbre couverte de laine. Si alors elle ne t' obéit pas, prends une verge dans la forêt, prends une branche de bouleau, cache-la sons ton habit, afin que les habitants d'une autre maison ne paissent lavoir; et avec cela frotte-lui les épaules, assouplis-lui le dos ; mais ne la frappe point sur les yeux, ni sur les oreilles, de peur qu'en voyant son visage meurtri le beau-père et le beau- frère ne demandent si elle a été attaquée par un ours. »
Voilà toute là modération, toits lés égards que la mère elle-même, da(ns sa sollicitude pour sa fille, defhande au fiancé, le jour des noces ! Quel horizon pour la lune de miel ! et comme on entrevoit déjà la lune rousse !
L'auteur cile une horrible histoire d'une femme de l'Esthonie. Pendant l'hiver très-rigoureux de 4817, cette femme, en traîneau avec ses trois enfants, se voyant poursuivie par des loups affamés, leur jeta d'abord un de ses enfants, puis le second, puis le dernier, et parvint ainsi à gagner le village, où, éperdue, elle raconta ce qu'elle avait fait. Des cris d'indignation s'élevèrent. Un jeune paysan, qui était occupé à fendre du bois, s'approcha, la hache à la main : « Malheureuse, dit-il, tu as eu le cœur de jeter aux loups, pour sauver ta vie, tes enfants, tes trois enfants, l'un après l'autre, au lieu de mourir avec eux? A genoux ! à genoux ! tu vas recevoir le châtiment de ton crime ! » En vain la femme essaya de recourir aux villageois, pas un ne bougea pour la sauver. Lorsqu'elle eut récité l'oraison dominicale, ils se contentèrent de ré-
pondre : « Ainsi soit-il l » Et l'exécuteur improvisé accomplit son œuvre. Puis il alla volontairement se constituer prisonnier. Trois mois après, il comparut devant la Cour criminelle comme coupable d'assassinat. Il répondit avec assurance aux questions du magistrat. « Trente personnes, dit-il, ont été témoins de cette action ; cent n'auraient pu m'en détourner. Quoi ! la poule défend ses poussins, la femelle de l'animal le plus stupide et le plus poltron devient intelligente et courageuse pour protéger ses petits ; et cette misérable, une femme, une mère, avait jeté aux loups ses trois enfants les uns après les autres, au lieu de les défendre ou de mourir avec eux ! Je ne regrette pas ce que j'ai fait, j'ai fait justice ; si je dois mourir pour cela, je mourrai en paix. » Ainsi parla le paysan Franz Pohling ; et sans doute l'empereur Alexandre I er trouva qu'il avait raison, car la sentence qui condamnait Franz Pohling à la peine capitale fut commuée en dix ans de détention, et môme, quelques mois après, le jeune homme fut rendu à sa famille.
Tels sont les émouvants récits et les attachants épisodes qui abondent dans ces deux volumes. Vous en voyez tout l'intérêt.
Si dans le précédent ouvrage, la Suisse allemande, nous avons eu à reprendre çà et là un peu d'emphase, ou d'excès de couleur, ou d'affectation, nous devons reconnaître avec plaisir que celui-ci, les Femmes en Orient, est écrit avec nature^ et simplicité. Quoique le livre soit sous forme de lettres, — d'une jeune Albanaise à une Française de ses amies, — on y sent beaucoup moins que dans l'autre l'imitation ou la réminiscence, volontaire ou non, des Lettres d'un Voyageur. Il y a sous ce rapport un progrès évident.
A tout prendre, ces trois ouvrages font le plus grand 1 honneur k une jeune femme, et chacun d'eux pourrait suffire à la réputation d'un homme.
Il reste, sous le rapport de l'art aussi bien que de la critique, à composer plus solidement, à serrer davantage, et à grouper les détails innombrables sous des généralisa- , lions plus vastes, plus philosophiques et plus dégagées de l'esprit d'Eglise, qui est, en matières historiques et sociales, à peu près ce qu'est en politique l'esprit de clocher.
Réhabilitez F Orient, c'est bien; et ressuscitez-le, si vous pouvez, c'est mieux. Pour ce qui est de battre en ' brèche l'Église romaine uniquement dans le dessein d'exal- » 1er d'autant l'Église grecque, nous ne pouvons nous empêcher de trouver que cette querelle entre les deux orthodoxies est de peu d'intérêt, du moins aux yeux de la critique impartiale et de la philosophie — même reli- . gieuse.
5 janvier 1860.
Le carnaval. — Masques et Bouffons,
On dit que nous sommes en carnaval; j'aime mieux le croire que d'y aller voir. Une folie qui daté de quatre ou cinq mille ans a bien lai mine d'être un peu vieille, et les vieilleries sont rarement gaies. Je ne vois d'aimable dans les Vieilles choses que les vieux vins, les vieux livres et les vieilles amitiés.
Or, quand on vient me dire que lés Égyptiens avaient déjà un caraval qu'ils nommaient chérubj que le cortège du bœuf gras en France n'est autre que le cortège du bœuf Apis, sur lequel on promenait le petit dieu Hôros, c'est-àdire le jeune Printemps, remplacé chez nous par l'Amour, qui est à peu près la même chose; quand on ajoute que les fêtes de Dionysos chez les Grecs, ou de Bacchus chez les Latins, et que les Saturnales et que les Lupercales étaient encore les mêmes fêtes sous d'autres formes; quand on me montre ces fêtes du paganisme se continuant sous le christianisme, et Tertullien le déplorant, mais les mêmes folies, en dépit de ses plaintes, se renouvelant sous d'autres noms et se perpétuant toujours : au moyen âge, la fête des Fous, de l'Ane, des Innocents, que sais-je? et tout ce qui s'ensuit dans le monde moderne; quand vous me rappelez tout cela, vous m'expliquez très-bien pourquoi le carna-
val, cette chose antique et fossile, manque de gatlé aujourd'hui.
Si les plus courtes folies sont ies meilleures, celle-là à duré trop longtemps. Est-ce encore un plaisir que celui qui revient périodiquement chaque année, et chez tous les peuples du monde, depuis plus de quarante ou cinquante siècles? Les plaisirs neufs, inattendus, sont les seuls plaisirs véritables, les seuls qui réveillent l'esprit et les sens.
Ce qui est prévu, ce qui est connu n'excite plus l'imagination. Ce dont on a usé et abusé n'est plus du plaisir. Le plaisir n'est durable qu'à la condition d'être mesuré et modéré, parce qu'alors il s'use moins vite. Les meilleurs plaisirs sont peut-être ceux qu'on ne fait pour ainsi dire qu'essayer, dont on ne prend que juste assez pour en sentir le goût, et rien de plus. Il nous reste ainsi la douceur de croire que ces plaisirs auraient duré; on peut garder l'espoir d'y revenir. La prudence conseille de ne rien pousser à bout, si l'on veut conserver l'illusion : car v si l'on vient à apprécier trop exactement la valeur des choses, on s'expose à être dégoûté de presque toutes, et principalement des plaisirs.
Puis, pour de tels amusements, le monde n'est plus assez jeune, plus assez naïf ; il se fait vieux, ou du moins se fait mûr; il a passé l'âge des plaisirs, il est dans l'âge des affaires : qumrit opes ! C'est là le signe de l'âge mûr, nous dit Horace; et Arislote l'avait dit avant lui, et Régnier et Boileau l'ont redit après lui : quœrit opes, « il cherche la fortune!» Il ne rit plus, ne chante plus.
Un savetier chantait du malin jusqu'au soir : C'était merveille de le voir,
Merveille de l'ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin , au contraire, étant lout cousu d'or, Chantait peu, dormait moins encor :
C'était un homme de finance..,
Eh bien! ce monde-ci est un monde de finance; il n'est ni gai, ni amusant, ni amusable. Celui d'autrefois était plus naïf, parce que d'abord il était celui d'autrefois. Il amusait, parce qu'il s'amusait. C'était une gaîté un peu grosse, un peu grasse : encore était-ce une gaîté. Où est la gaîté aujourd'hui? Si l'on rit, c'est d'un triste rire, d'un rire strident, malsain, lugubre. La comédie de notre temps est gaie comme une autopsie. •