‹ Causeries de quinzaineChapitre 8 sur 9 · APPENDICES AU CHAPITRE DES EXCITANTS · texte numérisé non relu

APPENDICES AU CHAPITRE DES EXCITANTS

Pages 136 à 176.

Au nombre des excitants les plus ordinaires, on peut aussi mettre les fleurs. Toutes les filles de joie les adorent, On peut reconnaître leur» demeures aux fleurs dont les fenêtres sont garnies. Ce qui ne veut pas dira que les

femmes honnêtes n'ont pas le droit d'aimer les fleurs. Quelques-unes les aiment inconsidérément, jusqu'à altérer leur santé. Telle petite fleur, l'héliotrope par exemple, est pour certaines personnes nerveuses une cause d'asphyxie. Les dames russes, dans leurs appartements rem*plis de fleurs, supportent des doses de parfums qui tueraient des Françaises et môme des Français que je connais. Au reste quelques-unes de ces Russes elles-mêmes succombent parfois, sans le savoir, à ces émanations terribles : la tubéreuse, dont elles ne se méfient pas, les tue.

Quand l'héroïne de Balzac, le lys dans la vallée, madame de Mortsauf, déjà mourante, est près de se laisser aller à son amour pour Félix Vandenesse et de faire naufrage 4U port, ce n'est pas elle.qui est coupable, c'est un grand bouquet oublié dans sa chambre pendant la nuit.

« Les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les caresses des plantes l'avaient enivrép de leurs parfums, et sans doute avaient réveillé chez elle les pensées d'amour heureux qui sommeillaient depuis sa jeunesse. »

Le docteur Charles Londe, dans sa Revue scientifique de F Indépendance belge, a publié sur le tabac\e curieux article que voici :

« IJ se fyf t une recrudescence (Je protestation» contre im usage universellement adopté. Comme pour donner satisfaction à cet

acharnement, un décret vient d'accroître de trente-six millions la taxe déjà lourde qui pèse sur un produit dont le besoin est devenu presque aussi vif que celui du pain et du vin. On a déjà deviné que c'est une humble plante, le tabac, qui est l'objet de ces attaques violentes, parfois même injustes. Il donne, dit-on, lieu « aux maux les plus horribles que la nature humaine puisse subir, il pervertit les mœurs, il jette dans l'abrutissement, » etc., etc. On se garde bien d'ajouter que, si le tabac ne remue pas des armées, il fait circuler des millions ; on n'admet en sa faveur nulle circonstance atténuante. Voici, au reste, un spécimen d'une de ces attaques, que nous copions dans un numéro du Moniteur scientifique:

« Le tabac ! rien que d'écrire ce nom, le dégoût nous prend ; celle peste de notre époque, plante maudite, qui règne en souveraine sur l'homme de génie et sur la brute de nos plus sombres carrefours ; tabac, je te hais, bien que Lamartine te prise avec délices, et qu'il dépense des sommes folles pour satisfaire celte passion que lu lui inspires. Tabac, vous retardez la liquidation des dettes de M. de Lamartine : jugez-en plutôt par ce billet tracé de sa main, et qui enveloppait deux sous de caporal, que le magasin de la Grosse-Pipe, au Palais-Royal, délivrait à un zouave de la garde :

« M. de Lamartine envoie payer à M. Nalin cinq cent soixante » et dix francs, solde de tous ses comptes jusqu'à ce jour.

» Il lui demande douze livres de tabac à priser , deuxième » qualité.

» Paris; le 5 février 1855.

» Lamartine. »

Un chirurgien de grand mérite, pour le savoir et le caractère duquel nous professons la sympathie la plus vraie, a, de son côté, dans ces derniers temps, fait un travail pour établir que l'habitude de fumer produit fréquemment le cancer des lèvres. Cette dernière assertion a été admise sans conteste par des confrères de la presse scientifique. Déjà, il y a quelques années, le savaftt et excellent Roux, dont l'antipathie contre le cigare était portée plus loin encore que celle de Louis-Philippe et de

M. Thiers, — le premier n'ayant jamais pu empêcher les princes de fumer, subissait avec une indulgente bonté une odeur qu'il abhorrait; le second, malgré une répugnance égale, travaillait, chaque jour, avec un chef de division exhalant constamment au plus haut degré l'odeur si répulsive au ministre, — M. Roux, disons-nous, avait, en pleine Académie, énoncé pareille opinion, sans l'appuyer, il est vrai, de nombreuses observations, comme le fait le professeur de Montpellier. Antérieurement même aux assertions de ces deux hommes éminents, Percy avait attribué, lui aussi, à l'habitude de fumer le carcinome de la lèvre inférieure. Dans des temps plus reculés encore, l'archiâtre Fagon et cent autres médecins s'étaient répandus en déclamations plus ou moins acerbes contre l habitude du tabac, ce qui, soit dit en passant, n'avait pas empêché le gouvernement de Louis XIV, pendant la conquête de la Hollande, de distribuer régulièrement aux troupes françaises du tabac à fumer, et de « forcer ou d'inviter chaque soldat à se munir de sa pipe et dé son briquet. »

Avant d'exprimer notre opinion sur les accusations portées contre le tabac, citons encore ce que Napoléon pensait de l'usage de la pipe. Le grand capitaine, qui était loin de priser aussi abondamment qu'on l'a <jit, et qui, la plupart du temps, se bornait à flairer sa prise de tabac et la laissait tomber, eut, un jour, la fantaisie de fumer. C'était, il est vrai, pour faire honneur à une magnifique pipe reçue en présent de l'ambassadeur persan ou turc Un valet de chambre prépare tout pour cet essai. Le feu est appliqué au récipient; il ne s'agit plus que de le communiquer au tabac. Mais à la manière dont s'y prend Sa Majesté, cela de- Tien t absolument impossible. L'Empereur, au dire de Constant, se contente d'ouvrir et de fermer alternativement la bouche sans exécuter la moindre aspiration. — « Comment diable! dit-il, cela n'en finit pas.» — Constant fait observer qu'il s'y prend mal et montre comment il faut procéder. Mais l'Empereur en revient toujours « à son espèce de bâillement. » Enfin, ennuyé de ses vains efforts, il ordonne à Constant d'allumer la pipe. Celui-ci obéit et la rend allumée. A peine l'Empereur en a-t-il aspiré une bouffée, que la fumée, qu'il ne sait point chasser de sa bouche, tournant autour du palais, pénètre dans le gosier et

ressort par les paripes et parles yeux. Dès qu'il peut reprendre baleine, — « Qtez-tnoi celai s'écrie- t-il; quelle infection! oh le» cochons! le cœur we tourne. » '— L'Empereur se sentit en effet incommodé pendant près d'une heure, et renonça pour toujours à un plaisir, dont l'habitude, oMsait-il, n'était bonne qu'à désennuyer Us fainéants.

Arrivons maintenante l'interprétation de ce qu'il peut y avoir de fondé dansées accusations; el sans trop nous arrêter sur les effets immédiats du tabac connus de tout le monde el consignés dans cent ouvrages, cherchons quels motifs ont pu porter l'homme à priser, fumer ou chiquer; ce qu'il rencontra dans la satisfac? tîon ou la privation de ce besoin qu'on appelle factice ; et quels sont en réalité les effets consécutifs de ces diverses habitudes.

La vie et la sensibilité sont, chez l'animal, deux faits qui se supposent mutuellement, puisque tous les animaux sont doués du pouvoir de sentir. C'est ce pouvoir qui, entrant en exercice, constitue la sensation ; et chaque organe est disposé pour être mis en rapport avec des stimulants spéciaux, propres à la produire. C'est pour cela qu'on appelle ceux-ci stimulants propres ou fonctionnels,. Ainsi la lumière est le stimulant fonctionnel de l'œil, les aliments sont le stimulant fonctionnel de l'estomac, les impressions dites morales, le stimulant fonctionnel du cerveau, etc., etc.

Chaque partie de l'organisme éprouve le besoin de la stimulation pour laquelle elle a été construite, parce qu'en dernier résultat la satisfaction de ce besoin tourne à l'avantage de l'ensem- ble de l'organisme. Si cette stimulation fait défaut, H y a souffrance. Même effet si elle est exagérée ou n'est point adaptée au mode de sentir de l'organe. La non-satisfaction du besoin d'aliments ou la mauvaise qualité de ceux-ci n'est pas moins préjudiciable à l*e*tomac que ne l'est à l'œil l'action d'une lumière artificielle trop intense.

Le besoin de sensations est donc inhérent à l'animalité et l'homme, placé à la tête du règne animal S est aussi celui de tous

1 Une innovation de ces derniers temps — elle ne nous parait pas suffisamment justifiée — rejette l'ancienne division de règnes minéral,

les animaux qui éprouve le plus impérieusement ce besoin.

C'est ce besoin immodéré de sensations qui a porté l'homme à rechercher mille stimulants dont, sans aucun doute, il pourrait souvent s'abstenir avec avantage pour sa santé et pour la durée de son existence ; c'est ce besoin immodéré de sensations qui lui a fait fabriquer ces alcooliques qui usent les organes les plus importants avant le terme fixé pour la duréedelavie; c'est parce qu'il apprécie chez ses semblable» ce besoin impérieux de sensations qu'il compose pour le satisfaire pesdram.es émouvants qui, eq montant au dernier degré d'excitation le système nerveux, préparent des désordres incurables du cerveau et du cœur.

En vertu de son organisation, l'homme s'est jeté avec fureur sur tous les stimulants qu'il a pu se procurer ; il a fait plus encore : il en a créé que la nature semble s'être refusée à produire ; il a recueilli avec avidité toutes les épices des climats ardents, poivre, piment, cannelle, girofle, etc. Les fruits les plus doux, les plus rafraîchissants, les plus propres à tempérer les ardeurs de la constitution et du climat, il les a transformés en çorrqsives et brûlantes liqueurs.

Mais l'homme n'est pas le seul être du règne animal, qui éprouve pareille appétence. Sans remonter à celte tradition fabuleuse qui nous représente tin berger du petit royaume d'Yémen, découvrant le café après avoir vu sop troupeau brouter avec avidité la drupe du caféier et revenir avec ardeur à un fruit qui le jetait dans une véritable exaltation, il nous suffit de rappeler que nos mammifères, voisins d'une source d'eau minérale, délaissent pour s'en désaltérer, lorsqu'on ne les surveil e pas, l'eau des fleuves qu'ils ont & leur portée ; ou bien encore qu'à l'aide du sel commun on parvient, chaque jour, à leur faire user d'aliments qu'ils dédaignaient lorsqu'on n'y avait pas mêlé cet assaisonnement.

végétal et animal, établit pour l'homme un règne à part sous le nom de règne hominal ou social, probablement par le motif que l'homme est à une grande distance des autres animaux et vit en société ; mais la distance de l'huître au chien n'est-elle pas plus marquée encore que celle du chien à l'homme ? L'instinct de la sociabiUté existe-t-il seulement chez celui-ci ? Un grand nombre d'autres espèces ne viventelles pas en société ? Ch. L.

Or, c'est en cherchant à satisfaire ce besoin de sensations que l'homme mit la main sur la plante dont nous nous occupons .et en tenta l'épreuve. Le besoin qui le poussa à user de ce produit repoussant n'est donc pas plus factice que celui qui le porta à user de l'alcool, que celui qui le précipite vers les drames de nos théâtres. Dans un cas comme dans l'autre, ce sont des sensations qu'il recherche Vient-il à être privé de liens de famille ou autres causes d'émotions, femme, enfants, spectacles et livres, il trouve dans le tabac un stimulant répondant d'autant mieux à cet impérieux besoin de sensations, que celle substance peut exercer une impression susceptible d'être renouvelée fréquemment et à volonté, avantage que n'ont pas les liqueurs fortes.

Qui s'avisa le premier d'user du tabac? Sans doute le sauvage de l'Amérique, sans idées, sans souvenirs, sans prévoyance, privé des secousses de nos drames, des sensations de notre civilisation, dont la vie coule uniforme et monotone, et qui, sans son calumet, ne saurait comment remplir les heures qu'il ne donne pas à sa pâture.

Qui se hâla d'adopter cet usage? Le matelot dans les calmes prolongés sur la surface des mers, le soldat dans les loisirs du bivac; le musulman courbé sous le triple joug du despotisme, du fatalisme, d'une température accablante, et auquel semble interdit tout effort de cerveau. Vinrent ensuite les oisifs de nos cités.

Comment la privation du tabac, ce stimulant qu'on dit factice et hors nature, peut-elle faire souffrir? Né d'un besoin vague et impérieux de sensations, l'usage du tabac a bientôt été transformé en besoin pour l'organisme, comme le sont beaucoup de stimulants dont l'homme contracte l'habitude et dont il ne peut plus se priver sans inconvénient. Si donc il vient à se trouver tout à coup dans l'impossibilité de donner satisfaction £u besoin contracté, il ne lardera pas à éprouver, d'abord et s'il est placé dans certaines circonstances — à bord d'un navire, dans un lieu de détention, etc , — l'ennui et le cortège de maladies qu'il enfante: mauvaises digestions, scorbut, etc., etc.; puis, comme il sera sevré d'une excitation, d'une sécrétion qui, bien qu'arliGcielle, n'en est pas moins naturalisée avec l'organisme, comme le serait un exuloire ancien— vésicatoire ou cautère — il pourra être

atteint, par le fait seul de celte suppression, d'une affection irritalive quelconque sur un point plus ou moins éloigné des parties qu'excitait le tabac.

On peut donc, après cette interprétation, et sans crainte d'être taxé de crédulité, conclure avec quelque fondement que, outre la vertu désennuyante , ou mieux, que par sa vertu désennuyante, )e tabac jouit de la propriété de prévenir des maladies qui font de grands ravages, et qu'il peut puissamment concourir à leur guérison. Et, pour en revenir au mot de Napoléon, l'homme d'État, comme le médecin, a souvent à désennuyer des fainéants. «Occupez le temps des Irlandais — dans leur oisiveté » ils se livrent à toutes sortes d'excès et il est impossible d'en » venir à bout, — faites-les marcher beaucoup, donnez-leur » quelques vieux fusils pour la théorie de montage et de démon - » tage. » M. de Lamoricière aurait pu ajouter : « Distribuez-leur » du tabac. »

Nous savons tout aussi bien que ceux qui produisent l'objection, que le tabac n'est pas un stimulant naturel de nos organes ; mais, si le besoin de tabac n'est pas dans la nature humaine, .nous venons de montrer comment il y entre , et nous croyons que, dans certaines circonstances, nous pouvons faire pour cette plante ce que nous faisons pour beaucoup d'agents thérapeutiques. N'est-il pas une infinité de ces agents dits non naturels, nuisibles par eux-mêmes, — - mercure, arsenic, etc.,— dont nous sommes forcés d'user pour remédier à des inconvénients plus graves que ceux qui résultent de leur emploi ?

Le tabac produit-il le cancer des lèvres? Nous n'avons à contester aucune des observations rapportées sur l'affection des lèvres produite par le tabac ; nous admettons celte affection telle qu'elle est décrite ; nous en admettons la fréquence, nous croyons à la nécessité des moyens qu'a, pour la guérir, mis en usage M. le professeur Bouisson. Le seul point que nous contestions est le nom donné à cette affection. Qu'est-ce en effet qu'un cancer ? Nous l'avons déjà dit dans Y Indépendance : c'est une maladie constituée par le développement et l'évolution de tissus sans analogues dans l'économie, c'est presque toujours la manifestation terrible d'un état général. Quels en sont les

caractères? D'avoir une marche progressive, croissante; de ne* jamais rétrograder; de transformer, par la plus hideuse des métamorphoses et avant d'en opérer la destruction, la plupart des tissus qui l'avoisinent, en un état analogue à celui dont il est lui-même composé ; de s'assimiler ces tissus ; de conduire, au milieu d'un cortège de douleurs atroces, ses victimes au tombeau ; d'avoir jusqu'ici résisté à tous les efforts de la science médicale; de ne s'être quetrès-roxceplionnellement arrêté devant un effort suprême et inespéré delà nature ; enfin, et alors même qu'il a été enlevé en totalité par le fer du chirurgien, de 3e reproduire par la cause inconnue qui a présidé à sa génération primitive.

Maintenant nous demandons si les maladies décrites par les auteurs qui attribuent au tabac le cancer des lèvres, ont ces effrayants caractères? Non, mille fois non. En veut-on la preuve? La voici donnée avec loyauté par M. Bouisson lui- môme. 11 suffit, dit le savait professeur, de conseiller aux malades de faire trêve à leurs habitudes, pour voir s'amender ou disparaître... ce que les gargahsmes, les révulsifs, les émollients, la cautérisation même, n'avaient «pu atténuer. Or, demandons-le encore, quel est le cancer véritable qui cédera $ la cessation de quelque habitude que ce soit? Ce mot cancer, pris à la lettre par quelques confrères de la presse, pourrait bien avoir été tracé pour effrayer les fut meurs et les corriger de leur mauvaise habitude, ce qui serait assurément trèfr-lquable, mais ce à quoi il n'est pas parvenu. Ce qui .tendrait à faire croire à cette intention, c'est que le savant professeur substitue parfois très-volontiers à cette dénomination celle de tumeur obêtinét ou toute autre.

Non-seulement donc le tabac ne produit pas le cancer, mais jusqu'ici encore on ne connaît aucune substance, même impondérable, — nous écrivons ce mot parce qu'on prétend faire jouer un rôle au calorique transmis par les pipes à court tuyau, — qui puisse produire cette terrible maladie. Nous avons vu mourir quelques personnes du c mcer récidiva des organes dont il est question; et, circonstance étrange, de; nos, jours assez rare, nulle d'entre elles n'avait jamais approché de ses lèvres ni cigare ni pipe.

La plupart des personnes qui ont écrit sur le. tabac n'en ont

jamais fait usage. C'est pour cela, en grande partie, qu'elles lui ont attribué les effets les plus erronés. Invité dans le sein de l'Académie, à l'occasion d'un procès célèbre, à faire connaître comment chez les individus qui avaient été grands fumeurs, ou pourrait, après la mort, déterminer si les traces de nicotine retrouvées dans les organes provenaient d'un acte criminel ou de l'usage de la plante, Orflla, qui d'ordinaire était assez précis, commença sans hésitation, par « diviser les fumeurs en deux classes : ceux qui avalent leur salive et ceux qui la crachent. » Nous fîmes immédiatement observer au célèbre médecin légiste, que personne n'avale la salive produite par et pendant 1 action de fumer ; que ceux qui ne crachent pas ne sécrètent pas de salive, parce que les glandes saiivaires, habituées à la stimulalion, lui sont devenues insensibles. Cette observation Ht suspendre la discussion, et de la meilleure grâce le célèbre toxicologiste ne craignit pas d'avouer en riant qu'il manquait encore, sur le sujet, de l'expérience que paraissaient avoir ses collègues. — Orfila n'usait que du tabac à priser. — On peut, par ce seul fait, juger de l'exactitude de ce qui a été écrit sur le tabac. Venons aux; effets réels.

Tout le monde sait que, introduit dans les narines à une trèsfaible quantité, le tabac en poudre excite la membrane piluitaire, produit un éternument plus ou moins violent, plus ou moins répété, à la suite duquel est accrue la sécrétion de celte membrane muqueuse. Mais l'habitude a bientôt annulé ces effets et, apr^s quelque temps, on prise impunément sans éternuer, parce que la sensibilité de la membrane finit par s'émousser.

Que résulle-t-il maintenant de cette habitude? Rien, si elle est modérée. On salit ses mouchoirs et voilà tout,

Mais si, par distraction, lorsqu'on s'occupe d'un travail de cabinet, lorsque les forces cérébrales se trouvent concentrées sur une pensée dominante, on prise avec excès, on finit par éprouver un ébranlement du système nerveux, un tremblement réel, effet commun de toutes les manières d'user du tabac, Si l'on écrit, la main cesse d'être assurée, l'écriture devient irrégulière et illisible. Ce désordre passager du mouvement peut-il amener à la longue, et s'il est répété, une lésion permanente de l'organe

qui préside à la locomotion ? On Va prétendu sans le prouver. Cependant il est juste de dire que, de nos jours, on signale des faits de paralysie générale progressive, qui semblent se multiplier en raison de l'habitude croissante du tabac. Sont-ils dus à cette habitude? Voilà ce qui n'est pas établi. Dans tous les cas, ce serait à l'abus et non à l'usage qu'il faudrait les attribuer; et l'on pourrait citer plus d'un priseur ou fumeur parvenu, avec le libre mouvement de ses membres, aux limites les plus reculées de la vie. Il en est, au reste, ainsi de toutes les jouissances que Ton se procure par irritation ; c'est toujours à l'abus et non à l'usage qu'il faut s'en prendre des maux produits.

Un résultat mieux constaté et plus réel de l'habitude de priser, si elle a lieu chez une femme, c'est l'éloignement que celle-ci peut inspirer à son mari.

Quels effets produit le tabac fumé? Chez les personnes qui n'en ont pas encore contracté l'habitude, une abondante salivation promptement suivie de phénomènes 'analogues à ceux de l'ivresse ou plutôt du mal de mer : malaise, tremblement des membres, vertiges, décoloration de la face, sueur froide, impossibilité de se tenir sur ses jambes, anéantissement complet, nausées, vomissements, etc. Après quelques instants de sommeil ou seulement de repos, ces accidents ont disparu. Ils se manifestent chez certaines personnes quelquefois seulement pour avoir fumé trois ou quatre gorgées de tabac. L'habitude en prévient le retour.

Quant à la plupart des maladies, hydropisie, anasarque, consomption, carcinome de la lèvre inférieure, cancer de l'estomac, elc, dont Percy a accusé l'habitude de fumer, elle en est certainement fort innocente. Cette habitude même est loin de produire, comme il l'avance, la diminution d'appétit. Si l'on a faim et que l'on n'ait rien à manger, on se distrait, en fumant, de l'obsession de ce besoin impérieux, et Ton trompe qnelques instants la faim ; mais cette sensation ne tarde pas à se manifester de nouveau et l'estomac à exprimer le déficit qu'éprouve l'organisme. La déperdition de salive, après le repas, pent certainement faire tort à la promptitude et à la perfection de l'acte digestif, mais seulement chez les personnes qui n'ont pas l'habitude de fumer; car chez les vrais fumeurs on voit rarement

ces ruisseaux de salive dont parle Percy, qui, lui aussi, commettait cette erreur reprochée à Orfila, de supposer que si les Orientaux peuvent fumer dix pipes de suite sans s'affaiblir, c'est qu'ils avalent leur salive.

A quoi se réduisent donc les résultats attribués à l'habitude de fumer? A beaucoup moins qu'on ne l'a prétendu.

L'habitude de fumer, de quelque manière que ce soit, noircit les dents. L'usage journalier d'une pipe de terre use un peu, à la longue, celles sur lesquelles appuie le tuyau, les incisives latérales droites supérieures et inférieures. Lorsque ce tuyau trop court permet presque au fourneau de toucher les lèvres, le calorique peut faire fendre l'émail des dents. Joint à l'âcreté du tabac, il produit encore parfois des aphthes passagers.

Ce sont enfin ces deux causes réunies, calorique et causticité du tabac, qui ont pu donner lieu à ces lilcères indurés de mauvaise nature, qu'on a parfois été obligé d'enlever avec l'instrument tranchant, mais qui, le plus ordinairement, cèdent, comme le font lesaphthes, à la discontinuation de l'usage de la pipe courte. Les longs tuyaux de jasmin, de lilas, d'érable, dont nous avons fait et vu faire usage en Pologne et en Prusse, l'ouka des Turcs, dans lesquels la fumée parcourt un long trajet et n'arrive à la bouche que peu chargée de calorique et dépouillée de l'huile empyreumalique du tabac, ne produisent jamais aucun de ces effets.

Le cigare, aujourd'hui à la mode, même chez les gens du meilleur ton, en est presque toujours exempt. S'il s'allume facilement, se fume sans efforts d'aspiration, s'il ne laisse pour résidu qu'une cendre blanche argentée, si en un mot il est confectionné avec du tabac d'une qualité supérieure, avec des feuilles fines, souples et bien roulées sur elles-mêmes, il est exempt, au moin£ pour le fumeur, des inconvénients énoncés. Il noircit encore les dents, c'est vrai; mais H ne les use point. Quant au mauvais cigare, comme on est averti, dès les premières gorgées qu'on aspire, de* résultats qu'il peut produire, on les prévient en discontinuant de le fumer.

Diminutif du cigare, pour les personnes qui ne peuvent le supporter, la cigarette, dont la mode vient d'Espagne, consiste, comme on sait, en une traînée de tabac renfermé dans un petit

rouleau dé papier sans colle, ou de papier de niais, ou encore déns ce papier nouvellement introduit dans le commerce et qui est fabriqué avec la feuille même du tabac. C'est la plus douce et la plus iunocenie manière de fumer; c'est celle qu'adoptent les femmes.

L'habitude de chiquer a été aussi très-vivement stigmatisée a « Ce mode d'emploi, disent Merat et Mens, qui consiste à ma- » cher du tabac en feuilles, ne se rencontre absolument que * dans les sujets les plus abrutis. » (Dict. âe mat. méd). Ce passage offre encore la preuve dé ce QUe nou* disions ci-dessus : que la plupart de ceux q\\\ ont écrit sur le tabac sont' étrangers à ses effets et souvent même à la manière dont on usé de celte substance. Ainsi, le tabac destiné à être chiqué n'est point en feuilles, mais en corde et même en ficelle {bitord) ; d'ordinaire on ne le tàâche point, mais on le déposé dans le fond dé la bouche, où une succion extrêmement faible ou le seul effet du séjour suffit à faire éprouver à la muqueuse buccale et aux glandes sallvaires la stimulation que l'on recherche. Quant au prétendu abrutissement qu'on rencontrerait chef les sujets qui ont l'habitude de chiquer, si parfois il existe, certes il tient à toute autre cause; car, chiqué Ou fumé, le tabac n'enivre que ceux qui en font usage pour la première fois. Mais les personnes qui chiquent d'habitude ne sont pas plus abruties que les fumeurs et les priseurs. Comment les auteurs précités n*ont41s pas compris que la préférence donnée, en certaines circonstances, au mode dont on use dn tabac, tient à des exigences et à des motifs tout spéciaux? Comment ont-ils pu ignorer que les officiers de marine, qui, pour l'instruction, la tenue, les bonnes manières, ne le cèdent bien certainement en rien aux officiers de terre, doivent avoir un motif pour donner la préférence à l'un sur l'autre mode d'user du tabac? .Ce motif, nn ancien chirurgien de la ma. rine l'expose en ces termes :

« Cette prédilection, dit M. le professeur Forget, tire son principe : 1° de la facilité qu'elle donne de pouvoir vaquer à toutes les occupations sans interrompre l'acte sensuel; 2° de sa commodité, exempte qu'elle est d'attirail; 3° de la facilité arec laquelle on la dissimule, n'altérant que l'haleine et même très-

légèrement* lorsqu'on n'en abuse pas. — Nous avons vu des officiers chiquer en plein bal sans que- personne s'en aperçût ; — 4° enfin de son innocuité > n'exposant pas aux accidents d'incendie, comme la pipe, qui» de plus* est fragile, difficile par conséquent à remplacer dans beaucoup de cas , et avec laquelle il n'est pas permis de paraître sur le gaillard d'arrière, ou de pénétrer dans l'intérieur du vaisseau. » {Médecine navale.)

Si l'excrétion de salive que détermine l'emploi du tabac chiqué, chez ceux qui n'en ont pas contracté l'habitude, est mêlée au jus du tabac, ce qui n'a pas lieu lorsqu'on fume, par compensation il suffit, lorsqu'on a chiqué, de se rincer la bouche avec un peu d'eau fraîche aromatisée pour faire disparaître toute trace d'odeur, et Ton sait qu'il est loin d'en être ainsi lorsqu'on a fait usage de la pipe on du cigare dont la fumée imprègne les habits et laisse si longtemps dans la bouche une détestable saveur.

. Dans l'examen que nous venons de faire des effets attribués au tabac, nous regretterions vtvemènl qu'on trouvai encouragement ou excuse à une mauvaise habitude, surtout chez les femmes, parmi lesquelles elle commence malheureusement â se répandre; mais, ici, comme en toutes choses* nous croyons la vérité plus utile que l'exagération. Lorsque la drogue dite leroy fut mise en vogue, si les médecins se fussent bornés à dire : «Cette drogue prétendae merveilleuse n'est qu'un purgatif énergique, composé de substances bien connues et fort anciennement employées ; die est nuisible et peut devenir mortelle lorsque l'intestin et le foie sont malades ; elle peut être fort utile lorsque la tête, les yeux, etc., sont le siège exclusif dû niai » ; si, disons-nous, on se tilt exprimé ainsi, le public eât su à qtooî s'en tenir. Au lieu de cela, qu'a-t-on fait ? On a représenté la drogue comme un poison mortel. Qu'est -il résulté de cet hyperbolique dénigrement ? Les malades qui se softt risqués à employer la drogue contre des affections rebelles qui n'avaient pas leur siège dans les organes digestifs, s'en sont trouvés soulagés ou guéris. L'emploi du médicament s'est généralisé. On en a usé sans distinction des cas où en peut exister l'indication ; on en a usé dans ceux où il était dangereux. Alors il a produit une mortalité effrayante.

Finissons. Après les inconvénients énoncés ci-dessus, le dommage le plus incontesté de l'habitude du tabac est de contribuer à l'impôt des cent quatre-vingt- trois millions que va rapporter au fisc le monopole de celte plante.

M. Henri Rivière a publié, dans la Revue contemporaine, l'intéressant article que voici, se rapportant aux Excitants.

les visions ne lieutenant feraud.

Un jour que je parlais des effets singuliers que certaines substances peuvent produire sur le cerveau, voici ce que le lieutenant Féraud nous raconta :

« J'avais reçu Tordre 4c me rendre de Toulon à Brest. Eu arrivant à Paris, je fus pris à la face de douleurs névralgiques si fortes qu'il me fut impossible de continuer ma route. Comme je n'étais pas assez riche pour me faire traiter dans un hôtel, je sollicitai et j'obtins d'être admis à L'hôpital militaire du Val-de- Grâce. J'y entrai à la fin d'une froide journée de novembre, vers cinq ou six heures du soir. Je fus conduit dans la salie numéro un, au lit qui portait le numéro six, et je me couchai aussitôt.

Décidément c'est un triste séjour qu'un hôpital. Je me rappelle qu'à deux ou trois lits de distance de celui que j'occupais, le docteur Larrey et plusieurs médecins étaient debout auprès d'un officier qu'on venait de se décider à amputer d'une jambe, le blessé avait pu suivre toutes les phases de la discussion. Il était cependant calme et résolu. Quatre infirmiers le posèrent sur une civière pour le transporter dans la salle des opérations. Le lugubre cortège passa devant "moi, et je songeai involontairement

à ces accusés auxquels on faisait autrefois subir la torture. J'entrevis l'horrible arsenal des coins et des marteaux, des chevalets et des tenailles, et mon imagination se plut à mesurer le temps. Je calculai de la sorte l'instant on le patient devait être étendu sur le matelas de cuir, celui où la scie devait attaquer l'os, et je crus entendre un grand cri d'agonie. Peut-être l'entendis-je en réalité. Au bout d'une demi-heure, en effet, l'officier revint, mais cette fois le drap qui lui couvrait la moitié du corps était taché de sang. Sa tête énergique et fière se renversait en arrière. Il avait les yeux à demi fermés et les lèvres entrouvertes. D'ailleurs sa pâleur était livide. Après l'avoir accommodé dans son lit, les médecins et les infirmiers se retirèrent.

Nous étions à peu près cinq ou six malades placés assez loin les uns' des autres. La salle numéro un, qui peut contenir une trentaine de lits et a la forme d'un long rectangle, n'était éclairée à ses extrémités que par deux lampes veilleuses descendant du plafond. 11 y régnait un profond silence, que troublaient seulement de lemps en temps les plaintes étouffées de l'un de nous. En ce moment, l'horloge du Yal-de- Grâce sonna huit heures. Je ne pus m'empécher de sourire avec amertume. Pouvais- je me douter que j'étais à Paris, dans la ville du luxe et des plaisirs ? On avait mis sur la tablette de mon lit une potion que je devais prendre dans la soirée. Je la bus et fermai les yeux. Je ne sais trop si je m'endormis, mais voici ce que je rêvai ou plutôt ce que je vis :

Je me trouvai au milieu d'une grande forêt dont les arbres étaient couverts de neige. La nuit était claire quoique sans lune. Autour d'une petite clairière ou pour mieux dire d'une mare complètement gelée, je distinguai vingt loups rangés en cercle. Tous étaient affreusement maigres et efflanqués ; leurs yeux brillaient comme des charbons ardents. Ces bêles paraissaient tenir conseil. Un vieux loup, presque blanc, deux fois plus grand que les autres, assis sur une éminence du terrain, présidait l'assemblée.

« Mes frères, dit-il, il faut prendre un parti. Il y a trois jours que nous n'avons mangé. Les bergeries sont bien gardées, et le grand louvetier de la province doit faire une battue demain. »

Un long gémissement de ses auditeurs l'interrompit. Quant à

3ô0 CAUSERIES DE QUINZAINE

moi, je frissonnai de tous mes membres. Si les loups affamés m'apercevaient, il était certain qu'ils allaient me dévorer. Mais, en regardant machinalement le miroir de glace qui était à me* pieds, Je vis que j'avais perdu la forme humaine et que j'étais changé en loup. C'était bien moi cependant, car je reconnaissais mes yeux. Cette métamorphose me frappa de stupeur, mais me rassura, et j'écoutai le président qui poursuivait :

« A tout prix, mes frères, il fout réparer nos forces pour lutter contre nos ennemis. Je sais, à une lieue d'ici, une étable isolée où sont renfermés plusieurs taureaux» Il n'y a avec eux qu'un pâtre et quelques chiens. Nous aurons, il est vrai, à livrer combat, mais nous serons vainqueurs et non» pourrons du moins apaiser notre faim. Voulez- vous attaquer rétable ? »

Nous fûmes tous saisis d'une humeur belliqueuse. Nous nous levâmes, nous Haies claquer nos mâchoires en passant noire langue ronge sur nos crocs aigus, et nous poussâmes un hurle* ment de guerre.

a En route donc ! » s'écria ie vieux loup.

Les sinistres maraudeurs sortirent du bois et s'élancèrent en colonne serrée du eôté de l'élable. Chacun retenait son souffle, et la neige étouffait le bruit de la course effrénée. Nous allions si vite que le terrain semblait fuir sous nos pas. Toutefois, nous n'avancions point. Nous traversions l'une après l'autre de longues steppes stériles qui se succédaient à Fiuftni, et où, si loin que s'étendît le regard, ne se montrait aucun vestige d'habitation. De noirs sapins se détachaient seuls sur rédatante blancheur du sol. Parfois aussi, quelques loups errant à l'aventure se joignaient à noire troupe, qui se grossissait de ces nouveaux auxiliaires et continuait à se précipiter comme une avalanche. Tout à coup, et comme si elle fût sortie de terre, l'élable se dressa devant nous. Nous bondîmes sur le toit de chaume, qui s'effondra sous notre poids, et nous réveillâmes par de cruelles morsures les taureaux et les chiens* Le combat commença. Les chiens et les loups, le poil hérissé, l'œil injecté de sang, la lèvre retroussée, les crocs en avant, se sautèrent à la gorge et se déchirèrent de leurs ongles. Les aboiements désespérés des uns répondaient aux sauvages hurlements des autres Tous roulaieut pêle-mêle dans les jambes des taureaux qui trébuchaient, teu-

daient le coq, ouvraitnUeurs gros yenx mornes et n'éprouvaient d'abord qu'un étonnement slupide. Ils essayaient de secouer de leur échine les loups qui s'y cramponnaient el les mordaient à la nuque. Bientôt la douleur les rendit furieux. Les narines dilatées, avec de sourds beuglements, ils baissaient la tête, balayant horizontalement le plancher, éventraient de leurs cornes quelque loup ou quelque chien, et en jetaient dans l'air le cadavre pantelant. A la longue pourtant, leur vigueur s'en allait par mille blessures. Alors, ils battaient de leurs quatre pieds le pavé de l'étable, et s'affaissaient comme de lourdes masses avec un mugissement plaintif. Dès qu'ils étaient tombés, les loups fouillaient dans leurs flancs à pleine gueule. Quand les chiens et les taureaux furent morts, les loups s'enivrèrent â la curée, et l'on n'entendit plus que le bruit de leurs mâchoires qui trituraient les chairs et broyaient les os.

Tant que le combat avait duré, j'étais resté accroupi sur le dos don taureau, mais sans lui faire aucun mal. De là, comme d'un observatoire, j'avais dominé les horreurs de la lutte. Lorsqu'elle fut terminée, je sortis de l'étable et je vaguai au hasard dans la campagne. Malgré le souvenir du spectacle auquel je venais d'assister, je me sentais léger, dispos et d'une humeur fo'ftlre. Aussi, je marchais le nei au vent en chantonnant des motifs d'opéra-comique. Je me retrouvai bientôt sur la lisière de la forêt d'où nous étions partis, mais cUe m'apparut cette fois dans toute la splendeur d'une belle nuit d'été, La lune, dont les rayons filtraient à travers les arbres, l'inondait de molles clartés. De douces brises l'agitaient Ce n'était plus une forêt, c'était un parc. Le sable des allées était fin et ratissé, et j'avais devant moi un joli château bâti en briques, orné de tourelles et de clochetons. Je me dirigeais de ce côté, lorsque je fus arrêté à l'iuv proviste par un large fossé.

« Tiens, m'éoriai-je en riant, nn saut-de-loup ! » Et je le franchis d'un bond.

J'entrai dans le château par une fenêtre ouverte du rez-dechaussée. Les murs de la grande salle où je pénétrai étaient cou* verts de panoplies et de trophées de chasse. Il y avait en quantité de grands bois de cerfs, des hures de sangliers, des têtes de loups et de renards.

a Je suis sans doute, pensai-je, dans la demeure du grand louvetier. Il doit y avoir ici une louvetière ; il n'y a pas de château sans châtelaine. »

Ce fut véritablement à pas de loup que je montai l'escalier. Au premier étage, je poussai successivement plusieurs portes, qui s'ouvrirent sans bruit, et j'arrivai à la fin dans une chambre parfumée, mystérieusement éclairée par. une lampe d'albâtre, t'était là que dormait la femme du grand louvetier. Je jetai autour de moi de j,oyeux et curieux regards. Les murs étaient tendus de salin jaune bordé de larges fleurs; toutes chjmériques. Les meubles de style Louis XV, à pieds contournés, étaient ornés de marqueteries représentant des instruments de musique, des fruits et des feuillages. Sur la cheminée, un éléphant vert supportait une large cassolette de vermeil où brûlaient des pastilles de Téhéran. Les vêlements de la dame gisaient épars sur le tapis. La robe, en s'aftaissant sur elle-même, avait garderies plis voluptueux. Les bas de soie s'enroulaient encore aux bâtons de la chaise sur laquelle leur maîtresse -s'était assise pour se déchausser, et près d'eux se cambraient, tout orgueilleuses de leur petitesse, de mutines pantoufles mauresques. Quant à la dame, elle dormait d'un calme sommeil, dans un lit à colonnes, auquel on n'arrivait qu'en gravissant les quatre marches d'un escabeau en bois doré. Elle était admirablement brune et blanche. Ses cheveux, relevés sur son iront en opulentes torsades, la couronnaient d'un diadème; ses épaules rondes élincelaieiU ; sa poitrine, délicatement bombée, se soulevait d'un mouvement égal. Ses bras nus, terminés par de ravissantes mains à fossettes, s'étendaient nonchalamment en dehors du lit. Jamais de ma vie aucun visage de femme n'avait produit sur mol une plus puissante et plus étrange impression. C'était la royauté féminine dans ce qu'elle a de plus imposant et cependant de plus gracieux. Certes, si elle se fût vue ainsi surprise dans son sommeil, ses yeux, qu'elle tenait fermés, auraient lancé des flammes, et ses narines roses se seraient gonflées de colère. Et pourtant, les 'désirs naissaient sur ses lèvres et voltigeaient autour de son corps, dont un drap de fine batiste voilait, sans les cacher, les purs et suaves contours. Afin de la mieux voir, je m'étais assis sur la plus haute marche de l'escabeau ; j'avais les plus folles aspirations de

tendresse, et je songeais au bonheur profond que je ressentirais à emporter une pareille femme dans quelque retraite inaccessible, où elle serait à jamais séparée du monde et n'appartiendrait qu'à moi. Je m'imaginais qu'à force d'amour je me ferais aimer d'elle. C'est ainsi qu'en face de cette princesse au bois dormant, je recommençais, à mon insu, le conte de la Belle et la Bêle. Malheureusement, j'avais oublié que j'étais la bête. Une grande glace, placée au fond du lit, et dans laquelle je ne cherchais certes pas mon image» vint me le rappeler. J'itais un loup, un vrai loup, dont la toilette même avait été fort dérangée par ma nuit de course et de bataille, et je n'avais conservé d'humain que les yeux. Je fus pris d'une rage froide et d'un irrésistible mouvement de fureur. Je mordis à la main la femme du grand louvetier, et, pendant qu'elle s'éveillait en jetant un cri d'épouvante et de douleur, je m'enfuis par la fenêtre.

Toute vision disparut alors, et je crois que je m'endormis réellement. Le lendemain je racontai atumédecin delà salle, au moment de la visite, ce qui m'était arrivé pendant la nuit. L'impression que la belle dame avait produite sur moi était si vive encore que je terminai en disant :

« Je suis sûr que, si je la rencontrais, je la reconnaîtrais entre mille autres femmes.

— Oh ! oh I fit le docteur après m'avoir écouté, donnez-moi donc la feuille du numéro six. »

L'interne la lui présenta.

« Monsieur, dit- il sévèrement à l'interne, après avoir lu, tâchez une autre fois de ne pas vous tromper en écrivant les prescriptions que je vous dicte. Quant à vous, cher monsieur, ajouta-t-il en se retournant vers moi, vous avez pris un peu trop de belladone, voilà tout. Mais je ne crois pas que vous en soyez fâché. »

Quand le lieutenant Féraud eut fini de parler, il y eut parm i nous un instant de silence.

« Vous doutez ? nous demanda-t-il.

— Je ne doute pas de la sincérité de votre récit, répondit un jeune poète qui se trouvait là, mais je crois que l'influence de votre imagination a été plus grande que celle de la belladone sur la vision que vous avez eue.

— Eh bien 1 puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de von» convaincre. »

Il alla à son secrétaire et en rapporta un coffret de Boule qu'il ouvrit devant nous. Il y avait dans ce coffret plusieurs flacons contenant des poudres ou des liquides de différentes couleurs.

« Voilà, dit-il, mon existence artificielle de rêves, d'apparitions et d'extases. C'est celle-là qui me console de la vie réelle, car je m'ennuie parfois, je vous l'avoue, de n'élre encore que lieutenant d'infanterie de marine à quarante ans sonnés. Maintenant, monsieur Denon, dit-il en s'adressant au jeune poète, vous devez avoir quelque ouvrage en train.

— Oui, j'ai un drame en cinq actes et en vers : Caracciolo.

— Et à quel endroit en êtes- vous?

— Je n'en suis encore qu'au premier acte, aux portraits du roi de Naples et de la reine Caroline.

— Vous ne les avez pas écrits ?

— Non.

— Hé bien, vous allez les écrire.

— Envers?

- — Sans doute, et je ne pense pas que ces vers-là soient inférieurs aux autres. »

Nous fûmes tentés de nous récrier.

« Seulement, continua le lieutenant Féraud, comme vous aurez probablement tout d'abord quelque chose des saintes fureurs de la pylhonisse sur son trépied, vous me permettrez de vous attacher. »

Il se servit.de son ceinturon de sabre pour lier Denon au dossier de son fauteuil.

« A présent lirez la langue. »

Il prit dans un flacon une pincée de poudre brune, et la mit sur la langue de Denon,

« Avalez, lui dit-il, et attendons. »

Nous n'attendîmes pas longtemps. Au bout d'un quart d'heure à peine, Denon se mit à trembler; son front se couvrit de sueur, ses yeux s'égarèrent, ses traits devinrent menaçants.

« Vous êtes tous des lâches, nous dit-il. Vous me frappez parce que je suis sans défense, parce que vous savez que je

ne puis vous rendre les coups que vous me portez. Mais, patience, iïHirmura-t-il avec une méchanceté sournoise, l'instant de la vengeance arrivera. Je vous surprendrai au détour d'une nie ou au coin d'un bois et je vous tuerai à coups de poignard dans le dos. »

Après quelques efforts inutiles pour rompre ses liens, il se calma assez vite. De sombre qu'il était, son visage s'éclaira par degrés et peignit bientôt une vive extase. 11 releva le front, jeta par un geste inspiré ses cheveux en arrière, puis laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

« Oh! c'est bien cela, dit-il. Voici lady Hamilton et sir William qui causent ensemble. Je les entend^ distinctement, mais comme ils vont vite. Oh ! je ne veux pas perdre un mot de ce qu'ils disent. Qu'où me donne une plume, de l'encre ! »

Le lieutenant Féraud roula vers lui une table où il y avait ce qu'il faut pour écrire. Alors d'une main emportée par la fièvre, Denon traça les vers suivants :

LADT HAMILTON.

Alors dans notre vie Il ne vous reste rien?

SIR WILLIAM

Oh! pardon, s'il vous platt.

Il me reste de voir le monde comme il est.

J'aime dans l'homme, acteur de ce spectacle étrange, Le bien comme le mal, l'or ainsi que la fange. Pourvu qu'il soit frappé d'originalité, . Chaque type ici-bas a pour moi sa beauté.

J'aime le profil fin comme un camée antique D'un ptince, d'un prélat, d'un adroit politique, Ou, taillés dans un bloc d'audace et de terreur, Les traits d'un grand tribun ou d'un soldat vainqueur.

LADY HAMILTON

Et cela vous suffit?

SIR WILLIAM

Oui, je vis en artiste.

Ce spectacle parfois ou m'égaye ou m'attriste,

M'intéresse toujours.— Tenez, voyez le roi :

Pour le moindre danger il est rempli d'effroi; C'est un cœur soupçonneux, à l'amitié fatale; Au moment qu'il trahit, il tend sa main royale: C'est un lâche égoïste, il est fourbe, impudent. Tout le monde le sait — On l'aime cependant.

La populace eu fait ses plus chères délices; Elle retrouve en lui ses instincts et ses vices, Ses penchants vils et bas, et, se reconnaissant . Dans ce bouffon cruel, perfide et menaçant, Sceptique et paresseux, moins roi que lazzarone, Elle fait presque un dieu de son « bon roi Nasone. >

LAD Y HAMILTON, avec amertume.

Et le laisse chasser sans lui porter secours.

SIR WILLIAM, avec ironie.

Le dévouaient se fait plus rare tous les jours. Pauvre roi !

LADY HAMILTON

Mais la reine?

SIR VILLIAM

Ah ! oui,- votre héroïne !

Les fureurs de Néron, le sang de Messaline, Folle jusqu'au délire, impuissante à la fois, — De ces reines qui font décapiter les rois, — De l'orgueil et des sens, point de cœur et point d'âme, C'est la fatalité sous les traits d'une femme.

LADY HAMILTON

Vous êtes bien sévère. ,

SIR WILLIAM

Oh ! je fais des portraits Et... non... de la critique.

Après avoir écrit avec hésitation ces deux dernières lignes, Denon s'arrêta, posa la plume sur la table et nous regarda. « Où suis-je ? balbutia-t-il.

— Sur terre, mon cher poëte, lui répondit le lieutenant Fé-

APPENDICES liôi

raud ; mais vous avez écrit les portrails du Roi de Napîes et de la reine Caroline. Vous pouvez les lire, ils sont là devant vous. »

Denon prit la feuille et la lut avec étonnement.

« Ah ! dit-il avec une sorte de regret, pourquoi n'ai-je pu continuer?

— Parce que l'effet de la substance que je vous avais donnée s'élail épuisé et que votre intelligence a repris ses droits. Quelque habile ouvrier que soit le cerveau, l'intelligence ne le laisse agir* en dehors d'elle que lorsqu'elle ne peut faire autrement. Dans ce cas même, il n'a fait qu'exécuter, sous l'influence d'un excitant physique, la tâche qu'elle lui avait préparée, car déjà sans doute elle avait entrevu de quelle façon elle dépeindrait le caractère du Roi et celui de la Reine. Le cerveau habitué à servir sous ses ordres, n'a fourni que la forme, l'expression et les couleurs. »

En ce moment, un ancien élève de l'École Normale, devenu professeur de philosophie, interrompit le lieutenant Féraud :

« Vous ne vous apercevez point, cher ami, lui dit-il, que vous concluez précisément contre ce que vous vouliez prouver. Où est l'influence de la drogue que vous avez fait prendre à Denon, si le cerveau n'a pas cessé d'obéir à l'intelligence ?

— Elle existe, répondit le lieutenant, en ce qu'il a obéi à l'intelligence, mais à Tinsu de cette dernière. Il n'a travaillé, il est vrai, qu'en vertu d'indications qu'elle lui avait données; mais, la limite de ces indications une fois dépassée, il fût tombé dans le désordre et l'incohérence. En un mot, l'effet de l'amanite, car c'est là la substance que j'ai administrée à M. Denon, a été de surexciter le cerveau sans que l'intelligence eût conscience du travail qui s'accomplissait et pût le contrôler aucunement. Et la preuve, c'est que notre poêle n'a conservé nul souvenir de ce qu'il avait écrit. — Voulez-vous à votre tour que je vous prenne pour le sujet d'une expérience ?

— Volontiers.

— En votre qualité de philosophe, vous ne devez pas être superstitieux ?

— Je ne crois pas l'être non plus.

— Eh bien, vous allez probablement le devenir.

— Sans que je puisse le constater alors? si je ne dois, comme

Denon, garder 'aucun souvenir de ce qui se sera passé en moi.

— Vous en garderez an contraire le plus complet souvenir, car ce n'est pas la même substance que je vais vous faire prendre, et vous analyserez parfaitement vos sensations. Votre intelligence ne pourra nullement intervenir dans les phénomènes dont votre cerveau sera le théâtre, mais elle y assistera en spectatrice et n'en laissera échapper aucun. »

De même qu'il avait fait pour Denon, le lieutenant Férand mit une pincée de poudre jaunâtre sur la langue de*Larive. — C'est ainsi que s'appelait le professeur.

« Ah! dit celui-ci au bout de quelques minutes à peine, quelle sensation profondément mystérieuse ! Il me semble que je ne comprends, que je ne conçois, que je ne distingué pins rien avec mon cerveau de la manière ordinaire. Le siège de mes sentiments et de mes sensations est dans mon estomac. C'est par là que je vois, que j'entends, que je vis. »

Il devint fort triste. Toute sa physionomie exprima un profond ahattement et ce fut d'une voix lamentable qu'il reprit :

« Quel bien périssable que la vie ! C'est en vain que nous essayons de lutter contre ses déceptions et ses chagrins. Toute créature est mise ici-bas pour pleurer et pour souffrir. L'espérance n'existe que pour nous tromper. Elle nous prend par la main, nous montre des bonheurs qui reculent sans cesse devant nous et ne nous conduit qu'à de nouvelles angoisses. Ah ! que cette raison dont nous sommes si fiers est peu de chose et quel détestable usage nous en faisons! C'est elle qui nous apprend à douter, à discuter en insensés avec le Très-Haut, lorsque nous devrions nous rappeler sans cesse celte parole de l'Évangile : — Pultris es et in pulver$m reverteris. — Le ver du tombeau, c'est la seule philosophie vraie, (fais Dieu s'irrite; il me punit par le spectacle anticipé de ses vengeances. Il y a tout autour de moi des flammes qui sortent de terre, des globes de feu qui voltigent à mes côtés. Ils me percent de leur pointe acérée comme le fer d'une lance, et la blessure se fraye un passage à travers mes chairs et me brûle la moelle des os. mon Dieu 1 pourquoi m'ouvrez- vous votre enfer? Voici les satans qui viennent. Ces archanges déchus ont dû souffrir comme nous. Ils ont un sourire d'une implacable tristesse. Ils se drapent tout entiers de leurs

ailes noires. Il leur suffit de leur regard pour me pousser vers les portes du gouffre. Je ne veux pas entrer, je ne veux pas perdre toute espérance. Je prierai, mou Dieu! je prierai jusqu'à la fin de mes jours ! N'écrasez pas votre misérable créature avant qu'elle ait eu le temps de se repentir. Grâce! grâce 1 »

11 se releva et sembla vouloir éviter de ses deux mains étendues les êtres imaginaires qui l'obsédaient. *

« Ah! tu n'étais pas convaincu! murmura le lieutenant Féraud. Mais je le suis, moi. J'ai expérimenté toutes les horreurs, toutes les délices de ces vision* qui s'émirent du cerveau lorsque l'intelligence ne le gouverne plus. N'ayez pas peur, messieurs, fit-il en se retournant vers nous, la crise va bientôt finir. »

Larive, en effet, reprit peu à peu son visage ordinaire.; seulement il resta très-pâle.

« Vous vous souvenez 1 lui demanda Féraud.

— Oui, j'ai eu d'épouvantables terreurs, un découragement sans limites que toute ma force et toute ma volonté étaient impuissants à maîtriser. Je voyais, je sentais, je ne pouvais m'arracher à cet affreux rêve. Vous m'avez envoyé au sabbat, continna-t-il en essayant de sourire.

— Je vous ai envoyé à un sabbat tel qu'un homme de votre intelligence et de votre éducation peut le comprendre.

— Il y a donc plusieurs sortes de sabbats? demandai-je.

— Il y en a autant qu'il y a de religions, et autant encore qu'il y a de façons de comprendre la religion dans laquelle on a été élevé. Mais celui de tous sur lequel on a le plus de données, c'est le sabbat du moyen âge. C'est à celui-là que les magiciens envoyaient les hommes crédules qui les consultaient alors, et que les sorcières de nos campagnes envoient encore aujourd'hui les paysans par un moyen analogue à celui dont je viens de me servir avec M. Larive. Je ne répondrais pas que ce fût précisément de l'aconit-napel, mais ce devait être quelque substance semblable employée en breuvage ou en frictions.

— Et qu'y voyait-on? demanda Denon.

— Oh! des choses très- vulgaires et très- banales, mais qui n'eu étaient pas moins d'un aspect saisissant pour des imaginations naïves. Il y a une gravure du dix-huitième siècle, qui me plait beaucoup, et qui représente le départ d'une jeune fille pour le

sabbat. La scène se passe dans le laboratoire d'une sorcière. Ce ne sont partout que hiboux empaillés avec des yeux de verre et les ailes éployées, alambics et cornues, livres cabalistiques et têtes de morts. La jeune fille entièrement nue et vue de dos est à cheval sur un balai et eu face de la cheminée par laquelle elle doit s'élever dans les airs. Au feu de celte cheminée chauffe dans une marmite la préparation magique. La vieille y a trempé ses mains et se dispose à oindre les poignets et les reins de la jeune fille. Un chat, gravement assis, aux yeux ronds d'un vert clair, surveille avec intérêt l'opération. C'était là l'initiation, plus apoétique sans doute que dans la réalité, caria fantaisie du peintre avait le droit, dont elle a usé, de la rendre attrayante par l'heureuse antithèse de la vieillesse décrépite et de la beauté dans sa fleur. Ce qui se passait ensuite, les récits et les procédures du temps nous l'apprennent. Quand la friction était suffisante, il semblait qu'on s'envolâl jusqu'au dessus du lieu où se tenait le sabbat. C'était généralement dans une clairière, au milieu d'un bois ou dans quelque site sauvage de la campagne. Alors on redescendait et on prenait terre. Quelques-uns apercevaient, au centre du cercle formé par les assistants, une cruche de grès d'où Satan sortait sons la forme d'un bouc qui atteignait immédiatement des dimensions colossales. A la fin de la cérémonie ce bouc revenait à ses proportions ordinaires, s'amoindrissait encore et se réintégrait dans sa cruche. D'autres disaient qu'ils l'avaient vu pareil à un tronc d'arbre, avec un visage de ténèbre?, n'ayant ni bras, ni pieds et assis sur un trône. A d'autres encore il apparaissait sous la forme d'un homme noir, grand et fort, ayant des cornes*, mais dont les contours étaient plus ou moins arrêtés. Il y en avait qui le voyaient avec deux visages, l'un à la place habituelle, l'autre à cet endroit dont on se sert plus corn* inunémeut pour s'asseoir. De l'avis de plusieurs, son second visage se trouvait derrière la tête. Dans diverses circonslances il prenait la forme d'un chien, d'un loup, d'une souris, d'un rat, d'un chat noir ou d'un bœuf, et le trône sur lequel il daignait siéger était d'or et richement orné. Vous le voyez, Satan ne leur appalaissait guère que sous la forme que l'Ecriture lui donne ou soirs celle que la superstition lui assigne. S'il pouvait se trouver un homme qui n'eût l'idée d'aucune religion, cet homme, mené

au sabbat, n'apercevrait, en dépit de tonte friction et de tout breuvage, le diable sous aucune forme, ou plutôt, puisque nous avons inné en nous cet instinct qui nous fait croire à l'existence de îa divinité, il verrait sinon le diable, du moins Dieu sous une forme assurément fort intéressante, car elle serait tout à fait neuve.

— Et moi, demandai-je au lieutenant Féraud, n'avez-vous pas, comme à ces messieurs, quelque drogue à me donner?

— Ma foi non, me répondit-il; je voudrais en avoir quelqu'une innocente comme le laurier ou Yagnus cas tus, qui ferait de vous un poëte pendant quelques minutes ; mais je n'ai plus que ces deux derniers flacons.

— Eh bien?

— Je ne veux point essayer sur vous les substances qu'ils contiennent. Les effets en varient à l'infini, selon les tempéraments, et il est impossible de régler la durée ou le genre des phénomènes qui se produisent. L'intelligence les contemple mais ne peut en rien les diriger ou les prévoir. Le résultat est presque toujours complètement opposé à ce qu'elle désire avec le plus de force. Les crises en sont dangereuses et touchent à la folie.

— Comment appelez- vous ce que renferment ces flacons?

— Dans celui-ci, reprit le lieutenant Féraud, il y a de l'oxyde nitreux. On l'appelle aussi gaz hilariant. Mais l'étiquette ne signifie rien. On donne souvent des noms plaisants à ce qu'il y a de plus terrible ici-bas. L'intelligence a, pour transmettre au corps et au monde extérieur ses sentiments, ses passions et ses pensées, tin admirable instrument — - le cerveau. Toute manifestation de la vie de l'intelligence se traduit par une vibration de cet instrument. Eh bien, le gaz hilariant s'empare si complètement du cerveau qu'il le soustrait à l'action de l'intelligence. Elle en est réduite à voir un agent physique prendre sa place et jouer son rôle, et, sans cesser d'être, elle ne peut que planer audessus de ce cerveau et de ce corps, dont elle est isolée, et observer ce qui s'y passe. Le cerveau, dans ce cas, peut se comparer à une harpe qu'on enlèverait à l'artiste qui s'en sert d'habitude, à laquelle des mains ignorantes ou brutales feraient rendre des sons incohérents et douloureux, ou que parfois aussi les brises du

soir feraient vibrer d'une façon merveilleuse et divine. L'artiste n'est plus qu'un auditeur indigné, ou attendri, ou ravi en extase.»

Le lieutenant Féraud s'interrompit un instant, mais aucun de nous ne prit la parole.

« L'oxyde nitreux, continna-t-il, met en émoi toutes les parties du cerveau. 11 va de l'une à l'autre avec une extrême rapidité, et, semblable à Vaucanson, dont l'automate s'acquittait des fonctions auimales de la vie humaine, il force le eerveau à accomplir, en les parodiant, les actes de l'intelligence. Tantôt il surexcite cet organe particulier qui, obéissant à nos craintes religieuses, évoque les spectres, les fantômes et les chimères. Et, comme je le disais il y a peu d'instants, les ministres des vengeances célestes ne se montreront pas sous la même forme à l'adorateur de Bouddha qu'à celui du Christ. Il chatouillera ces parties de notre cerveau qui traduisent au dehors notre espérance et notre joie, et ce seront alors, chez l'homme ordinairement le plus triste, d'extravagantes manifestations de plaisir. Si c'est au cervelet et aux ganglions rachidiens que s'adresse ce capricieux agent, d'in •■ croyables efforts musculaires se produiront. S'il sollicite les organes qui sont les interprètes de nos facultés aimantes, nous nous répandrons en effusions de tendresse. Tel homme sous l'influence du gaz hilariant sentira s'éveiller ses instincts de combat et de destruction, et frappera de ses poings tout ce qui se trouvera à sa portée, les arbres, les murs, et lui-même. Tel antre aura de bienheureuses visions et conversera avec les esprits. C'est alors le penchant au merveilleux qui se développe. Parfois le gaz hilariant mérite bien son nom quand il irrite les fibres qui correspondent à la hante opinion que l'homme a de lui-même. La risible victime se pavanera dans son orgueil et prendra des airs de profond dédain pour ceux qui l'entourent. Le savant proclamera avec une conviction absolue et d'un ton prophétique que l'univers ne se compose que d'impressions, d'idées, de plaisirs et de peines. Puis viennent les métamorphoses. d'esprit et de goût les plus bizarres. Le plus sérieux homme d'État se livrera à toutes les facéties d'un histrion sur les planches. L'homme le plus sobre ne voudra plus se nourrir que de mets truffés. Les excentricités surgiront à leur tour. J'ai vu un acteur qui, pour déclamer Victor Hugo avec plus d'emphase, renversa la tête et le haut du

corps tellement en arrière qu'il tomba sur le dos. Un soldat à qui j'avais fait prendre de l'oxyde nitreux un jour d'hiver, s'est jeté à terre, et, en se roulant sans relâche d'un bout à Vautre de la cour de la caserne, s'est transformé en un véritable cylindre de neige.

— Et vous-même, avez-vous pris du gaz hilariant? demanda Larive.

— Souvent. C'est une substance dont les effets imprévus m'amusent aujourd'hui, mais son premier essai a été terrible pour moi. Je venais de souper avec une femme. A la fin du repas, je lui proposai de prendre ensemble du gaz Mariant. Seulement, je le lui offris sous la forme d'une pâte qui, dès qu'elle l'aurait mangée, lui procurerait des rêves délicieux. D'abord, nous restâmes quelque temps sans rien dire. Mais tout à coup ma compagne changea de couleur et me sauta à la gorge, en me criant d'une voix caverneuse : « Assassin, tu m'as empoisonnée 1 Au secours 1 au secours! » Déjà sans doute la séparation de mon intelligence et de mon cerveau s'était opérée, car je reçus une commotion électrique, et m'imaginant qu'en' effet je l'avais empoisonnée, je n'eus plus d'autre idée que de cacher mon crime et d'empêcher ma victime d'appeler à l'aide. Je me jetai donc sur elle à mon tour, en murmurant sourdement : « Tais-toi, taistoi, ou tu es morte! » Dans la lutte son peigne tomba, et ses cheveux, qu'elle avait magnifiques, se défirent. Je les réunis en une seule tresse, et, enroulant cette tresse autour démon poignet, je traînai la malheureuse créature par la chambre, en criant plus fort qu'elle: «Tais-toi, tais-toi! Je cherchais en même temps des yeux quelque arme qui pût me servir à la tuer. Au bruit que nous faisions, plusieurs personnes montèrent. Lorsque j'entendis les pas qui se rapprochaient, je lâchai la femme, et, rempli de terreur à la pensée qu'on venait m'arrêter, je courus à la fenêtre pour me précipiter dans la rue. Par bonheur les volets étaient fermés. Tandis que je cherchais à les ouvrir, on se saisit de moi , et j'en fus quitte pour des convulsions qui durèrent trois heures.

— Peste 1 dis-je au lieutenant Féraud, le récit que vous me faites là ne me donne pas l'envie de tenter l'épreuve. Qu'y a-t-il dans votre dernier flacon?

— De l'opium tout simplement. Et, si vous voulez savoir à quoi vous en tenir sur les propriétés de cette substance! lisez le livre le plus effrayant et le plus complet qu'on ait écrit à son sujet: les Confessions d'un Mangeur d'opium. Pour moi, l'opium est le roi des poisons cérébraux, car les rêves et les sensations qn'il procure arrivent à un degré inouï d'intensité. Il n'y a point de mots pour rendre l'horreur de la tristesse dans laquelle il nous plonge, ni le grandiose des visions qu'il suscite. Ce sont des formes de femmes revêtues des traits de celles que j'ai le plus aimées au monde qui m'apparaissent, qui joignent les mains, et qui se séparent de moi en me brisant le cœur. Ce sont des adieux éternels, accompagnés de soupirs tels que peuvent seules en pousser les profondeurs de l'enfer, puis des ruisseaux de larmes, puis encore d'éternels adieux. Tout ce que je puis imaginer d'épouvantable à voir pendant une nuit obscure surgit en fantômes à mes yeux ; et les couleurs, d'abord incertaines et confuses, de ces fantômes, en arrivent bientôt, par la puissance chimique et sans égale de mes rêves, à briller d'un insupportable éclat. Dans quelques cas, le premier effet que je ressens de l'opium est l'extase, à laquelle succèdent tour à tour la détresse absolue, escortée de ses gémissements et de ses cris, et la jouissance infinie où l'âme et .les sens se notent à la fois. J'espère, j'admire, je me prosterne, je me crois transporté dans le ciel. Je n'ai plus conscience du temps; l'éternité m'emporte sur ses ailes dans ses abîmes d'azur ; j'entends des sons et des voix dont aucune symphonie humaine ne saurait donner une idée : les anges m'apparaissent avec des harpes d'or, et cela jusqu'à l'heure où, comme un essaim de tourmenteurs, s'assemblent à ma vue et bourdonnent à mes oreilles des démons, des masques et des spectres. Alors, j'aperçois dans l'air des géants armés qui se livrent, à la façon des guerriers d'Odin, d'interminables combats. J'entends le cliquetis de leurs armes, et je me mêle à eux tantôt avec de grands éclats de rire, tantôt avec de sombres transports de rage. Mes yeux s'allument d'un feu qui n'est pas celui de la terre, et mon corps, plus léger et plus élastique, bondit de place en place sans presque effleurer le sol.

— Ah! mon cher lieutenant, s'écria Denon, quel bonheur

pour l'opium qu'il existe des hommes d'esprit et d'imagination comme tous pour raconter de pareils rêves, et surtout pour les avoir. Jusqu'à présent, en fait de mangeurs ou plutôt de fumeurs d'opium, je n'avais vu que les Turcs, et vous m'avouerez qu'en général ils font mal augurer de l'extase qu'on peut éprouver. A. les contempler assis sur leurs jambes repliées, roulant leurs chapelets entre leurs doigts, et tirant à intervalles réguliers des bouffées de leurs narguilés, on pourrait les prendre, comme là cigogne de leur pays, gravement campée sur une patte, pour l'emblème delà stupidité dans l'immobilité.

— Vous plaisantez, fit doucement le lieutenant Féraud ; il me semblait cependant que vous deviez être convaincu. »

Il remit les flacons à leur place accoutumée, referma le coffret et le reporta dans son secrétaire.

« Dieu vous préserve, dit il en revenant avec un triste sourire, de cette existence intermédiaire entre la veille et le sommeil, et à laquelle on ne peut plus renoncer quand on a pris l'habitude de s'y livrer. »

Il était minuit. Nous serrâmes la main de notre hôte, et nous nous retirâmes.

Cette conversation avait eu lieu à Paris quelques jours avant la déclaration de la guerre d'Orient. Chacun de nous suivit sa destinée. Larive continua de faire son cours de philosophie aux élèves de son lycée. Denon travailla avec ardeur à son drame de Caracciolo. Je rejoignis mon port, et le lieutenant Féraud, qui venait de permuter avec un officier de ligne, partit avec son régiment pour Constantinople. C'était un acte d'indiscipline dont il s'était rendu coupable dans sa jeunesse qui avait empêché le lieutenant Féraud d'avancer. Sans la guerre, cet homme si intelligent et si brave serait resté lieutenant toute sa vie. Mais en Crimée il regagna rapidement le temps perdu. On reconnut en lui un de ces rares officiers dont le corps se bat avec fureur, et dont l'esprit reste au feu plein de lucidité, de ressources et de sangfroid. A Inkermann, il fut nommé capitaine; à la prise du Mamelon-Vert et au 18 juin, il gagna ses épaulettes de chef de bataillon et fut fait officier de la Légion d'honneur. Au mois de juillet, j'arrivai moi-même en Crimée, et je fus détaché à terre aux batteries de siège des attaques de droite. Ce fut alors que je

revis le commandant Féraud. Je le trouvai changé, mais à son avantage. Ses grands yeux bleus, doux et énergiques à la fois, avaient un limpide regard. Son visage s'était éclairci, et sa bouche souriait volontiers sous son épaisse moustache. Je lui fis mes compliments sur sa belle santé et sur son avancement.

« C'est la poudre, me répondit-il , qui a fait tout cela. Mais, ajoutat-il avec gaieté, ce n'est pas la poudre de mes petits flacons.

— Vous avez donc rompu, lui dis-je, avec l'amanite, l'aconitnapel, le gaz hilariant et l'opium?

— Complètement, fit-il. La vie artificielle du cerveau, voyezvous, n'est bonne que pour les gens qui s'ennuient. Mais, quand on a des émotions véritables, on n'a plus besoin de s'en procurer de factices. Ah ! la guerre est une belle chose. Elle fait vivre à pleine poitrine, à plein cœur. Les rêves les plus fantasques ne valent pas la fiévreuse réalité du danger. Les globes de feu qui voltigeaient autour de notre ami Larive se compareraient mal à la bombe qu'on voit monter avec lenteur dans le ciel en décrivant sa gracieuse parabole, et qui, arrivée au point extrême de sa course, s'abat avec la rapidité de la foudre au milieu de la tranchée. Les lances de flammes de ses démons courent et frappent moins vite que les obus lorsque, semblables, avec leur aigrette rouge, aux messagers de mort des ballades allemandes, ils ricochent la nuit en bondissant et s'élancent vers leur proie. Le « Garde à vous ! » sonné dans les ténèbres, retentit bien autrement à l'oreille que le monotone concert des séraphins sur leurs harpes d'or. Les embuscades à quelques pas de l'ennemi, les sorties des Russes, le crépitement de la fusillade, l'enivrement de la lutte, bien mieux que les jouissances extatiques, font vibrer les fibres de notre être les plus nobles, les plus généreuses, les plus intimes. Et enfin, puisqu'on ne peut vivre ici-bas sans aimer, on a pour ses soldats, pour ces grands enfants qui vous aiment, eux aussi, et meurent en vous souriant, celte large et puissante affection des hommes forts entre eux, qui laisse loin derrière elle les mièvres et égoïstes tendresses de l'amour des femmes.

— Ah l commandant, que vous ont (ait les femmes?

— Rien, mais peut-être n'en ai-je jamais trouvé qui m'aimassent comme j'aurais voulu être aimé. •

Notre camp de marins était établi à Inkermann, et le régiment du commandant Féraud était près du moulin. Nous étions voisins, par conséquent, et nous nous voyions souvent. Le soir surtout, tandis que la musique exécutait ses symphonies, nous aimions à nous asseoir sur le banc du gourbi, et à nous reposer de la chaleur accablante du jour, tout en contemplant le feu d'artifice qu'on tirait à Sébastopol. La conversation du commandant était grave et enjouée tour à tour. Il était fier de sa nouvelle vie. Il regrettait seulement qu'elle fût venue aussi tard.

« Que vous importe, lui disais-je, vous serez colonel à la première affaire, et si la guerre se prolonge, vous deviendrez général.

— Je l'espère bien ! » me répondit-il.

Le jour de Tassant arriva enfin. La veille au soir, le 7 septembre, en relevant d'un accès de fièvre — j'avais contracté, depuis quelque temps, les fièvres d'Inkermann — j'allai voir le commandant Féraud. Je ne le trouvai pas sous sa tente; mais, comme je me sentais un peu faible, je me couchai sur son lit. Je commençais à m'assoupir lorsqu'il entra.

« Ué bien, mon cher enfant, me dit-il, c'est pour demain. » Les deux autres chefs de bataillon et le chirurgien-major vinrent diner avec nous. Le repas fut sérieux, et on se sépara de bonne heure. Chacun sans doute, en prévision de la mort qui pouvait le frapper le jour suivant, avait quelques dispositions à prendre. Le commandant Féraud et moi nous restâmes seuls. Le commandant rebourra sa pipe et resta quelques instants silencieux.

« Ils sont heureux ceux-là, dit-il enfin; s'ils meurent, quelqu'un les pleurera, tandis que moi... •

Il n'acheva pas, se mit à sourire et me tendit la main : « Bah ! je suis injuste; vous penserez bien quelquefois à moi, mon ami?

— Je penserai toujours à vous, commandant. C'est vous, au contraire, qui n'aurez peut-être plus le temps de penser à moi quand vous serez colonel ou général.

— Moi général?... Mais je serai tué demain!

— Quelle idée vous prend là?

— Vous vous rappelez, dit- il $ans répondre à ma question,

le récit que je vous ai fait, il y a à peu près deux ans, à Paris, de la singulière vision que j'avais eueautrefois au Val-de-Grâce, sons l'influence de la belladone? Hé bien, quoiqu'il y ait longtemps de cela, j'ai toujours pensé à celte femme du grand louvetîer. Elle était si admirablement belle, et d'une beauté si séduisante et si sympathique! D'ailleurs, elle ne m'était point tout à fait inconnue. Il me semblait que je l'avais déjà vue, mais où, à quelle époque, dans quelle circonstance, il m'eût été impossible de le dire. Ce n'est que tout dernièrement, et à force de plonger dans mes souvenirs, que je me suis rappelé. Autant qu'une femme de vingt ans peut se comparer à une enfant de dix, ma belle au bois dormant ressemblait à une pauvre et jolie petite fille, que j'avais beaucoup aimée lorsque j'étais jeune, et qui est morte presque dans mes bras. Alors j'ai éprouvé un vif désir de revoir cette enfant dans tout l'éclat de la jeunesse et de l'amour telle que m'était apparue la femme du grand louvetîer, et je me suis imaginé que je réussirais en prenant de la belladone. J'en ai donc pris avant-hier.

— Et vous avez réussi?

— Oui; mais au lieu de revoir une belle dame voluptueusement couchée dans un lit à colonnes et bercée par d'heureux songes, j'ai vu une jeune fille vêtue de blanc, un peu pâle quoique souriante, qui a fixé sur moi un doux et profond regard. Elle m'a fait signe de la suivre et m'a conduit aux batteries noires que je dois précisément attaquer demain. Là je me suis trouvé tout à coup au milieu de la fusillade et environné de Russes. J'ai eu cependant le temps de chercher des yeux l'apparition, qui s'effaçait à demi dans un nuage de poudre et de fumée, mais qui me disait très-distinctement : « A bientôt, mon ami. » Vous voyez qu'en fait de présages de mort, celui-là est aussi clair que possible. »

Je ne répondis pas grand' chose an commandant, et je le quittai peu après avec de tristes pressentiments. Je revins au camp le cœur serré. La nuit était obscure, et un grand vent tourbillonnait autour des tentes. Çà et là, on voyait la lueur d'une lampe vaciller sous la toile. C'était quelque officier qui veillait et écrivait à sa famille. Pour tous l'heure était solennelle, car on ne pouvait se faire illusion sur le combat de géants qui allait se livrer le

lendemain. De tous ces hommes qui, dans les deux camps, étaient en ce moment pleins de force et de vie, vingt mille devaient, avant qu'une autre nuit fut arrivée, s'endormir d'un éternel sommeil sur le champ de bataille. Mais c'est là le destin de la guerre, et il n'y a qu'à s'incliner devant lui et à attendre son bon plaisir. Le lendemain à midi, je pus voir, de ma batterie, le commandant Féraud s'élancer des tranchées avec son bataillon et courir à l'assaut du Petit Redan. Il n'y avait que quatre-vingts mètres à franchir, mais c'est déjà trop pour qu'on puisse échapper à une décharge. La mitraille russe frappa le bataillon aux deux tiers de sa course, et le fit flotter sur lui-même comme atteint d'ivresse. Le commandant Féraud euleva ce qui restait de ses hommes, et disparut avec eux derrière les ouvrages ennemis. Malheureusement, au bout de quelques minutes le bataillon fut ramené. Nous vîmes nos soldats repasser par les embrasures ou par la crête des épaulements, et se laisser glisser le long des talus, sur le penchant et à l'abri desquels ils se mirent à tirailler. Mais, si avidement que je le cherchasse au milieu d'eux, je n'aperçus plus le commandant Féraud.

En ce moment, où la douloureuse émotion d'assister au combat sans en partager les dangers nous oppressait le cœur, nous eûmes à tirer sur des vapeurs qui s'approchaient de la côte pour prendre en flanc nos colonnes massées au Mamelon-Vert et dans la gorge de Malakoff. Je descendis de mon observatoire pour surveiller le tir, et je cessai de suivre les péripéties de la lutte, qui se continuait aux batteries noires. Le soir, vers huit heures, de même que j'étais revenu la veille de la tente du commandant Féraud à Inkermann, je retournai de la batterie au camp. Le vent s'était apaisé, la nuit était calme et silencieuse. Ce silence me semblait étrange, tant j'étais habitué, depuis trois mois, à entendre chaque nuit le bruit de la fusillade et du canon. Je me dirigeais tout pensif vers un feu qu'entretenait une sentinelle avancée. Je marchais dans l'ombre, de sorte que le soldat ne me vit que lorsque je fus à trois pas de lui. Il bondit sur ses pieds en brandissant une hache et en me criant : — Qui vive? — Je lui répondis : Officier. — Et je passais quand, à la lueur de la flamme, je lus sur les boutons de sa capote le numéro de son régiment.

Ce ne fut qu'en tremblant que je me décidai à l'interroger :

« A-t-on des nouvelles du commandant Féraud ? lui demandai-je.

— Oui, me répondit le soldat. Il est mort. »

Pauvre commandant Féraud ! L'apparition ne l'avait pas trompé.

Il faut donc, aux excitant? dont nous avons parlé dans le chapitre X de ce volume, ajouter ceux dont parle le héros de M. Henri Rivière : la belladone, l'amanite, l'aconite-napel, le laurier, l'agnus-castus, l'oxyde nitreux ou gaz hilariant, — et bien d'autres encore.

C'est une boîte de Pandore, mais au fond est le désesn poir.

Page 1