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LE PAYS DE BADE

comme de l’autre côté elle court jusqu’au pied des Vosges. Ce sol d’alluvion est d’une extrême fertilité, et ceux qui le cultivent en tirent le meilleur parti possible. Aussi on dirait un jardin; c’est vraiment le jardin de l’Allemagne. Entre les collines doucement arrondies que nous apercevons, serpentent routes et ruisseaux, et e,e cachent de petites villes où l’air, le soleil et la campagne pénètrent de tous côtés; où l’on rit, où l’on aime; mais aussi, hélas! où l’on joue. Tout l’été, le pays de Bade est en fête; les étrangers y affluent et la pluie d’or qu’ils laissent tomber fait germer le bienêtre sous leurs pas. En Prusse tout est militaire, ici tout est pastoral. Les maisons des gardiens de la voie s’ornent de fleurs ou se cachent sous des flots de verdure, et les poteaux des extrémités de la gare s’enveloppent de vigne vierge aux riches couleurs qui monte jusqu’aux toits.

Je comprends bien que Bernard de Weymar, l’héroïque condottière de la guerre de Trente ans, ait songé à se tailler là, à beaux coups d’épée, un royaume. Si nous étions encore au temps des petits États, il n’y en aurait assurément pas de plus enviable que cette vallée du Bliin, si bien circonscrite, depuis Bâle jusqu’à Mayence, par les Vosges et le Schwarzwald,

avec le Rhin passant au milieu et ces villes qui semblent une guirlande de perles égrenées sur ses bords.

Les collines de la Forêt-Noire, comme celles des Vosges encore, sont chargées de ruines féodales. De là , les nobles détrousseurs de grand chemin voyaient tout et ne laissaient rien passer. Aujourd’hui, la locomotive leur jette insolemment sa fumée au visage, et ces fîères et terribles demeures, où il y eut tant de mépris et de cruauté pour le vilain, doivent leur reste d’existence à la curiosité qui les conserve, comme motifs de décoration dans le paysage, pour le plus grand plaisir des manants qui passent. En voyant leurs tours ébréchées on jouit mieux de la sécurité présente par le souvenir des terreurs d'autrefois.

Nous arrivons près de Baden-Baden, et je n’y descends pas, sans trop de regrets. La mode y mène, mais je ne vais guère où elle conduit. Je me souviens d’avoir vu Interlaken, un des plus beaux sites du monde, devenir une succursale du boulevard des Italiens ou de Hyde-Park, et des toilettes, sorties deux jours auparavant des mains de Palmyre, disputer avec succès à la Yung-Frau l’admiration des dandys. Tout ce coin du pays de Bade est une décoration d’opéra ; j’aime mieux regarder de

R ASTATT.

loin, à mi-côte, les restes du château, d’où les margraves sont sortis pour monter sur le trône grand-ducal.

Nous suivons le pied de la Forêt-Noire, en la serrant de très-près, ce qui nous permet de voir les gorges qui l’entr’ouvrent et par où nos soldats ont si souvent passé pour descendre dans les vallées du Danube et du Neckar, au milieu de cette bonne Allemagne où ils ont toujours pris tant plaisir à faire la guerre et l'amour.

Bien des nôtres y sont restés; tout à l’heure j’ai vu le village de Sasbach où Turenne fut tué par un boulet badois, et la petite ville d’ Achern qui garde ses entrailles enterrées dans la chapelle Saint-Nicolas.

Un peu plus loin, à Steinbach, on a dressé sur une hauteur, la statue colossale d’Erwin, l’architecte de la cathédrale de Strasbourg. De là le vieux maître es-pierres-vives contemple silencieusement son glorieux Münster.

Rastatt est à deux pas de Bade. Nous en traversons les ouvrages avancés. Un jeune officier s’appuie sur la barrière, enveloppé dans un manteau d’une blancheur immaculée, et nous regarde passer d’un air qui veut dire : « Ah ! le triste métier que je fais ! Comme je voudrais courir où vous allez et où m’attend ma blonde promise. » Un autre essayait un cheval que les

fanfares du matin avaient mis en gaieté et lutta un moment de vitesse avec notre convoi. Tous deux me représentaient l’Allemagne tour à tour rêveuse et inactive, ou emportée dans l’action avec de fougueuses allures.

Je vis là beaucoup d’Autrichiens. Ils sont en train de prendre une revanche de Solferino. Nos soldats les ont vaincus, mais leurs tailleurs nous battent à plate couture. C’est de leur affreuse petite veste que notre infanterie s’affuble. Voilà le monde renversé : Paris qui va chercher ses modes à Vienne.

Rastatt est une des forteresses de la Confédération germanique, construite avec notre argent et dirigée contre nous. Ils ont voulu, en 1815, que nous leur donnions nous-mêmes des verges pour nous fouetter. A simple vue, la place paraît moins redoutable qu'on ne le dit; mais elle a peut-être des vertus cachées. Villars, qui s’y entendait, trouvait la position très- forte, quand Rastatt n’était encore qu’une bicoque. La ville, en effet, est à la fois à peu de distance du Rhin et des montagnes, et la Murg qui vient du cœur de la Forêt-Noire, y passe, sillonnant la plaine d’un large et profond fossé. Rastatt peut donc barrer la route. Les troupes placées sous son canon menacent le flanc de l’armée qui, débouchant de Stras-

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