‹ Causeries de voyageChapitre 13 sur 65 · RASTATT · texte numérisé non relu

RASTATT

bourg à Kehl, voudrait forcer, par la Kinzig, le passage de la Forêt-Noire, pour descendre dans le bassin du Danube, comme elles menaceraient celui de l’armée qui passerait le Rhin au-dessous de Lauterbourg et chercherait à pénétrer par Carlsruhe et Bretten dans la vallée du Neckar.

« Nous y avons usé de toutes les ressources de la science moderne, me disait un ingénieur allemand, et je crois qu’elle pourrait arrêter une armée française six semaines. Mais , ajoutait-il, je ne sais pas si six semaines suffiraient à l’armée d’Allemagne pour se former. » Rastatt n’aurait donc d’importance sérieuse qu’autant que le camp retranché qui le couvre recevrait à temps les 25,000 hommes qui lui sont nécessaires, et qu’il y aurait de l’eau dans la Murg pour inonder les approches, ce qui n’arrive guère qu’au commencement de l’été. Dans tous les cas, Strasbourg, avec l’immense matériel dont il dispose, lui est un bien fâcheux voisin. En somme, Rastatt est une de ces forteresses inutiles pour l’attaque, mais excellentes pour la défense, les seules que les peuples devraient avoir.

A cette honnête place se rattache pourtant un sinistre souvenir. En 1799, un congrès s’y tenait et la France y avait envoyé trois pléni-

potentiaires pour négocier la paix avec l’Empire. L’Autriche, qui avait besoin de la guerre, comme cela lui arrive quelquefois, et qui voulait y entraîner les peuples allemands, comme elle l’essaye toujours, lit tout simplement sabrer par des hussards nos trois ministres, aux portes de la ville. Je n’aime pas à remuer les choses odieuses. 11 est bon cependant qu’on n’oublie pas que certains gouvernements soidisant paternels et bien pensants qui ont signé la sainte alliance, au nom de Jésus, et le concordat au nom du Ciel, ont dans leur histoire intime, des pages que personne, même dans les orgies révolutionnaires, n'aurait voulu écrire.

Carlsruhe, à trois milles de Rastatt, est la plus moderne des capitales allemandes et la première qui se trouvât sur mon chemin. Je ne pouvais point ne m’y pas arrêter.

Une belle jeune fille est bien charmante : l’espoir luit dans ses yeux et l’avenir est dans son sein. Mais une jeune cité, née du caprice d’un prince, n’a ni cette grâce ni ces espérances. En 1715, les cerfs et les daims couraient joyeusement sous la feuillée à l’endroit où, depuis, a poussé une ville de vingt-cinq mille âmes qui, venue d’un jet, est désespérément régulière. Au milieu de la futaie qui se nomme encore le bois rude, Hartwaht , quoi-

CARLSRU H E.

qu’elle ait été terriblement civilisée, le margrave Charles-Guillaume fit construire un repos de chasse ( Ruhe , repos). Les courtisans accoururent auprès du prince pour en vivre et les bourgeois auprès des courtisans pour leur reprendre ce que le prince leur avait donné. Les Parisiens ont laissé les seigneurs de la cour se morfondre à Versailles, autre repos de chasse changé en palais d’abord et plus tard en nécropole. Mais l’Allemagne est trop bien apprise pour laisser des chambellans et des conseillers intimes s’ennuyer seuls autour d’un margrave. Il en est résulté une ville en éventail, où le grand-duc a le plaisir de voir, des fenêtres de son château, placé au centre, tout ce que font ou plutôt ne font pas ses sujets. Je me donnai, autant que je le pus, le même spectacle et le trouvai médiocrement divertissant. A l’encontre des femmes, il faut que les villes vieillissent pour s’embellir, parce qu’elles s’emplissent de souvenirs et de monuments de tous les âges, et que l’harmonie de l’ensemble résulte de la variété des parties. J’ai grand 'peur que Carlsruhe ne reste toujours jeune.

Après cela, il faut reconnaître que si la ligne droite prodiguée à profusion n’est pas des plus favorables à l’art, elle est des plus hygiéniques

pour la santé. Un médecin m'assurait naguère que sa clientèle s’en allait avec les ruelles tortueuses et que les démolisseurs de Paris avaient détruit presque autant de maladies que de maisons * .

Les fonctionnaires et les rentiers qui peuplent Carlsruhe n’ont pu lui inoculer une activité bien fiévreuse. On n’y voit pas plus de boutiques que dans les rues mortes de notre faubourg Saint-Germain, et à neuf heures du soir le couvre-feu sonne; à neuf heures et demi, les rares cochers qu’on pourrait requérir ont le droit d’exiger la solde que Pai’is donne passé minuit et demi. Nous vivons donc trois heures plus tard que les Badois, et je suis sùr qu’ils ne se lèvent pas trois heures plus tôt.

N’ayant rien à faire, les habitants ont trouvé le moyen de s’occuper beaucoup : c’est de se regarder les uns les autres. Chaque maison est pourvue de miroirs obliques, placés derrière les fenêtres, et à l’aide desquels on peut, du fond de son fauteuil, voir tout ce qui se passe dans la rue, constater quand celui-là sort ou quand celle-ci rentre ; de sorte que si les bras

1. A Paris il y avait, en 1861, un décès sur trentesix habitants; en 1861, la mortalité a diminué de 10 p. 100.

C ARLSRÜ HE.

et les cervelles ne vont guère, les langues ont de quoi courir.

Le parc du palais, avec ses beaux ombrages, sert de promenade, quand on ne veut pas s’enfoncer dans le Hartwald . Je pus y voir comment cette puissance impérieuse qui règne de Paris sur le monde est obéie en Allemagne. Je ne défends pas la mode, Dieu m’en garde! Elle a tant de travers ! Mais à Paris une femme de goût, tout en subissant cet empire anonyme et redoutable, sait garder, dans la commune servitude, un reste de liberté et s’en sert pour éviter les exagérations mauvaises. Ces côtés-là sont souvent ceux qui ont au loin le plus de succès. Comme nos vignerons sont obligés de mettre de l’eau-de-vie dans le bordeaux qu’ils vendent aux Anglais, nos modistes sont parfois forcées d’augmenter pour l’Allemagne l’ampleur des cages d’acier et le contraste violent des couleurs, ou de réduire les corsages et les chapaux à de si infimes proportions que toute la toilette arrive jusqu’à l’imprudence. Un commis voyageur à jeun accosterait en plein parc certaines promeneuses solitaires que je vois de graves personnages à tournures auliques, de respectables physionomies de chambellans saluer jusqu’à terre.

Je m’étonne qu’on n’ait pas encore signalé le

luxe du salut allemand. Un jour que la reine Victoria traversait une rue de Londres, elle aperçut des gens qui se découvraient sur son passage : « Voilà des Français, » dit-elle. L’Anglais, en effet, ne salue personne : il garde son chapeau sur la tête, reste droit et tend la main. Le Français l’ôte et s’incline : c’est le salut de tout le monde et pour tout le monde. L’Allemagne, pays de hiérarchie sociale, en a un différent pour chaque condition. D’abord, à l’hôtel, dans quelque coin que vous alliez, sans bruit, sans lumière, vous trouvez un monsieur en habit noir qui vous salue : salut de théâtre, le ventre en dedans, les coudes en arrière et les doigts pendants; le salut du soldat à l’officier, qui dure tant que celui-ci est en vue; le salut du lieutenant au capitaine : la main droite au côté droit du front, les doigts en dedans, presque le salut indien avec une grande inclinaison du corps; et le salut aux femmes ! et le salut entre respectables bourgeois, qui commence du plus loin qu’ils se voient et ne finit que quand ils ont pris chacun la place de l’autre. Au chemin de fer, le gardien de la voie salue le train de côté. Quant au grand-duc, lui, on le salue jusque par derrière.

Nous parlions de mode tout à l’heure; à ce

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