DE STUTTGART A ULM
de ses roches et sa disette d’eau, la véritable continuation du Jura helvétique qui meurt à l’embouchure de l’Aar dans le Rhin, en face du point où, de l’autre côté du fleuve, nait l’Alpe de Souabe.
La Rauhe-Alp ne saurait être comparée, pour la hardiesse des formes, aux chaînes de premier ordre ; elle m’a pourtant paru, dans la partie que j’ai traversée, une contrée trèspittoresque. Les vieilles forteresses féodales y pullulent.
Il y en a de neuves aussi. Le comte Guillaume a fait bâtir en 1838 au sommet d’un rocher à pic, le château de Lichtenstein, dans le style du quinzième siècle.
J’aime bien mieux regarder un peu plus loin les ruines magnifiques et véritables du Rechberg.
Près de là, sur une autre montagne conique et isolée, quelques murs informes marquent la place où fut le berceau de la puissante maison de Hohenstaufen, et où Frédéric Barberousse, la plus grande figure du moyen âge allemand, tint sa cour impériale. Le château redouté est tombé ; une petite chapelle où l’empereur venait entendre la messe est restée debout. Debout aussi est demeuré le souvenir du grand vaincu des Italiens et de la papauté. Le peuple
refusa de croire à sa mort, et l’Allemagne l’attendit, comme les Gallois ont espéré, trois siècles, le retour de leur roi Arthur.
Un jour, disait-on, un pâtre cherchant ses chèvres égarées dans la montagne trouva, en un lieu écarté, inaccessible, une caverne qui semblait un immense palais. Il osa s’y aventurer et vit dans une grande salle un chevalier qui dormait tout armé, le coude appuyé sur une table. Ce sommeil durait depuis bien des années, car sa barbe avait crû au point qu’elle faisait sept fois le tour de la table. Au bruit des pas du berger, le chevalier releva lentement la tête et dit ces mots : « Les oiseaux noirs volent-ils toujours autour de la montagne? — Oui, répondit le pâtre. — En ce cas, je puis dormir encore. »
Dormez, sire, et ne vous réveillez pas, car si les oiseaux noirs ne volent plus que d’une aile fatiguée et pesante , d’autres plus agiles et plus forts ont pris leur place et gardent votre prison : l’esprit moderne tient scellé sous la pierre du tombeau l’esprit vaincu du moyen âge.
Cependant nous montions toujours et nous arrivâmes à un carrefour de montagnes boisées de la tête aux pieds, mais très-escarpées. Là se trouve le vieux et curieux bourg de Geisslingen, où je vis une énorme maison de bots à