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Le pont entre Ulm et New-Ulm a 70 pas de longueur

de fond, au-dessus de la ville, pour porter bateau ; pas assez, au-dessous, pour que les vapeurs s’y aventurent plus haut que Donauwerth. Les bateaux qu’on y construit en planches brutes n’y reviennent jamais. On les déchire à leurs ports d’arrivée pour vendre le contenant en même temps que le contenu. Ma course fut donc perdue. Mais rentré à l’hôtel, je fis comme le général qui prépare de loin sa campagne. J’avais trouvé à Stuttgart une fort bonne carte du Danube et j’avais sous la main Die Donau de Muller, celle deSchmidl, et l’excellent guide de Joanne pour l’Allemagne du Sud : je me mis à descendre et à remonter le fleuve vingt fois, de sa source à son embouchure.

Je ne sais plus quel poëte allemand représente un berger qui boit à la source du Danube. Le verre du pâtre est bien petit et pourtant le puissant fleuve tient un moment tout entier dans son verre. Licence poétique, car, tout bien examiné, le Danube ne naît plus au milieu du jardin des princes de Furstemberg, dans un bassin de marbre, où les touristes vont puiser dans un gobelet l’eau calme et limpide qui monte du fond , sans murmure. Deux ruisseaux : la Brége et la Briegaeh , qui coulent à 875 mètres d’altitude sous les grands bois du

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Schwarzwald, se réunissent à Douaueschingen et y prennent le nom de Donau, qu’il faut prononcer en détachant l’u final de l’a. Ce mot est celtique, assure-t-on, et signifie les deux rivières*; mais souvent dans l’été les ruisseaux tarissent, tandis que la fontaine du château coule presque toujours. Les princes de Furstemberg ont donc quelque droit à l’honneur qu’ils revendiquent et qu’on a voulu leur ôter de posséder la source du fleuve royal.

Nous avons la mauvaise habitude d’altérer les noms étrangers. Le reproche ne serait pas fondé ici : ce n’est pas de Donau, mais du latin Danubius que nous avons très-légitimement tiré la forme « Danube ». Les Allemands mettent ce nom au féminin, et ont laissé au Rhin l’autre genre. De là les poétiques apostrophes au vieux père, à la vieille mère de la blonde Germanie.

Le Danube n’a rien de comparable à la cataracte du Rhin, à Laufen, parce qu’il ne vient pas de si haut, mais beaucoup de rapides, comme les passages fameux du Strudel, du Wirbel et des Portes-de-Fer. En Bavière sa pente est quatre fois celle de la Seine, au-dessus de Pa-

t . De ces deux ruisseaux, la Brége est le plus long de trente-sept kilomètres; il naît dans le Brisgau.

ltitt CAUSERIES DE VOYAGE.

ris1. On estime sa rapidité moyenne à deux mètres par seconde. Sa profondeur varie avec les crues, mais n’est jamais bien considérable, même dans le bas de son cours. Sa largeur, qui n’est à Ulm que de quarante mètres, et vers Presbourg de trois à quatre cents, va jusqu'à treize cents à Belgrade, et à deux mille entre les Principautés Roumaines et la Bulgarie.

Le Rhin court généralement en ligne droite. Le Danube fait d’innombrables détours, jusqu’à paraître parfois revenir sur ses pas. Il ne faut pas s’en plaindre. Les fleuves sont faits pour leurs rives. Plus ils allongent leur cours en replis tortueux, plus ils augmentent ce contact de la terre et de l’eau qui est la vie de la nature et la fortune des nations. Les pays les mieux arrosés sont ou deviendront les plus riches. Ils ont plus de portes pour faire entrer et sortir les marchandises et les idées : la France doit la moitié de sa grandeur à son système hydrographique et à sa position entre quatre mers.

Le Danube n’en touche qu’une, l’Euxin, mais par la Save, il se rapproche d’une autre,

t. Cinq cent quarante-six millimétrés par mille mètre» au lieu de ceut cinquante.

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l'Adriatique; et si on lui creusait un canal d’Ulm à Bâle, se reliant aux canaux français, il aboutirait à toutes les mers de l’Europe.

On lui a compté cent vingt affluents principaux dont quelques-uns, l’Inn, la Save, la Theiss, sont rangés parmi les grands cours d’eau de notre continent. C’est autant de bras que le puissant fleuve étend à droite et à gauche de lui, sur une surface égale une fois et demie à celle de la France*, pour y prendre ou pour y porter la vie. Mais il y prend aussi ce qui a été la mort pour bien des navires. Les eaux qui lui viennent tout droit des Alpes : le Lech, l’Isar, l’Inu, la Traun, l’Ens, lui apportent, dans les crues, une telle masse de sables et de graviers, que son lit en est embarrassé, que le chenal change et qu’un atterrissement se forme, là où la veille le ûampfschiff passait à toute vapeur. Aussi le pilote doit toujours avoir l’œil au fond, ou mieux la main, car les eaux sont si souvent troubles que la sonde peut seule guider.

Dans son bassin supérieur, règne le vent dominant de l’Europe occidentale, celui du

1 . Ou évalue la superficie de sou bassin à huit cent mille kilomètres carrés ; celle de la France en a cinq cent vingt-sept mille.

sud-ouest, inutile aux navires qui descendent, gênant pour ceux qui remontent. Le long des chaînes secondaires que les Alpes dirigent vers lui, arrivent des vents latéraux qui favoriseraient la navigation à voile, sans les nombreux circuits du fleuve et les détours des vallées. De là résulte qu'on ne voit pas sur ce courant magnifique, ce qui ajoute tant de charmes aux autres, des barques inclinées sous leur haute voilure, comme des oiseaux aux grandes ailes déployées, qui sillonnent le fleuve de leurs gracieux méandres ; mais de lourds bateaux traînés le long des rives ou que la vapeur emporte. Quand le Danube arrive au milieu des vastes plaines de la Hongrie, quelques barques matées vous rappellent la navigation à voile si active encore sur le Rhin. Mais ce n’est qu’audessous d'Orsova et des Portes-de-Fer que commence la navigation maritime.

Un grand fleuve est un personnage historique qui a sa part d’influence sur la destinée des peuples dont il traverse le territoire. Quel a été à cet égard le rôle du Danube ?

Et d’abord il est cause d’un très-grand fait • par lui, l’Allemagne manque d’unité géographique, ce qui l’a empêchée d’arriver à l’unité politique.

Tandis que la France est construite physi-

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quenient comme un cercle dont les rayons sont les fleuves, qui, partis d’une région centrale, courent à la circonférence*, l’Allemagne, avec ses cours d’eaux parallèles entre eux, comme l’Oder, l’Elbe, le Weser, l’Ems et le Rhin, tous aussi perpendiculaires au Danube, ressemble à un carré dont les lignes sont indépendantes les unes des autres. Elle est tirée en deux sens contraires : les premiers l’entraînent au nord, le second la mène à l’orient. Entre ces deux directions divergentes, aucun lien : un seul canal a été jusqu’à présent creusé au travers du seuil qui sépare le versant de l’océan Germanique du bassin du Danube, le canal Louis; et il n’y en a pas davantage, parce que le Danube occupe le fond d’une vallée dont les deux parois sont formées par de hautes montagnes : au sud , les Alpes ; au nord, les Carpathes, les monts de Bohême avec leurs dépendances souabes et franconiennes.

Il y a donc, géographiquement, deux Allemagnes bien différentes pour le climat, les

i . La Moselle, la Meuse et l’Escaut, qui mènent à la mer du Nord ; la Somme et la Seine, qui vont à la Manche; la Loire, la Charente et la Dordogne, qui conduisent à l’Atlantique; la Saône enfin, que le Rhône emporte à la Méditerranée, ont leurs sources sur les hauteurs placées au centre du pays, et ont été facilement reliés entre eux par vingt canaux.

productions, l’esprit et pour ce qui résulte de tout cela , l’histoire : l'Allemagne des fleuves du nord, plate, sablonneuse et stérile; l’Allemagne du grand fleuve du midi , couverte de montagnes , de riches coteaux et de vallées fécondes; l’une protestante et tenant fort en honneur tous les travaux de l’esprit; l’autre catholique et n’encourageant guère que la science inoffensive du musicien ou du naturaliste; celle-là conduite par la Prusse qui tâche de se faire libérale ; celle-ci par l’Autriche qui aurait bien voulu rester absolutiste. Dans la première , les Etats se comptaient autrefois par centaines, et il en reste encore trentequatre; dans la seconde, il n’y en a que trois.

Ainsi des tendances et une histoire contraires qui répondent bien à une constitution physique différente.

On pourrait faire de gros volumes avec les vers que le Rhin a inspirés. Sur les bords du Danube, n’a que bien rarement poussé la fleur délicate et légère qui est cueillie des poêles. Je n’y entends aujourd'hui que la voix de Petœfi , qui sonne des fanfares de guerre, et la Trompette d'or de Sarrossy Gyula * ; dans le passé le cri de vengeance de

I. Arany Tiombita. C’est le recueil où Giula a chanté jusqu'en novembre 1801 les exploits des héros de sa

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l’atroce Chriemhield , qui avait soif de sang et d’or, et qui tranchait elle-même la tête des héros.

C’est sur les bords du Rhin, à Worms, chez les Burgondes, que commence le grand poëme national des Niebelungen. Le bon Rüdiger, margrave de Pechlarn , est allé, au nom d'Etzel (Attila), le roi des Huns, demander aux Niebelungen la main de leur sœur Chriemhield, la veuve inconsolable du héros Sigfried, que Hagcn a tué par derrière et dont il a ravi les trésors. Chriemhield le suit *, mais pour préparer sa vengeance , car , même auprès d’Attila, elle garde toujours le souvenir de son cher et vaillant époux.

Au bout de quelques années, elle invita à upe fête les chefs des Burgondes. Ils partirent de Worms, malgré de sinistres avertissements, traversèrent la Franconie, la Souabe, et arrivèrent au bord du Danube. Le fleuve était débordé, immense, furieux. Hagen erra long- . temps pour trouver un passage. Arrivé à une anse solitaire, il aperçut de blanches créa-

patrie. Un poëme en style populaire qu’il avait fait paraître en 1859, lui avait valu de la part des Autrichiens une condamnation à mort par contumace.

I. M. Fr. de Hagen a donné de longs détails sur ce voyage de Chriemhield, dans son Glossaire dn poëme des Niebelungen, p. 427 de l’édition de 1820.

tures qui baignaient leur beau corps dans l’eau limpide. A sa vue, elles se cachèrent au fond du fleuve, mais il saisit les voiles qu’elles avaient laissés sur le rivage et auxquels était attaché , comme à un talismau, tout leur pouvoir. Une d’elles reparut bientôt pour les réclamer. Elle promit au héros, en échange, de lui révéler l’avenir, et lui annonça les éclatants exploits qu’il allait accomplir chez les Huns. Hagen charmé rendit les tuniques mystérieuses. Une autre alors sortit de l’onde sa tète irritée : « Sire Hagen, lui dit-elle, ma sœur a menti pour recouvrer nos voiles. Vous périrez au pays d’Attila. Chacun de vous mène par la main la mort invisible. »

Hagen pourtant s’obstine , et les bons guerriers du Rhin entrent en Bavière par Moringen. Ils traversent Passau , Pechlarn, Vienne, et arrivent aux lieux où Chriemhield pleurait toujours le héros des Niebelungen. On en avertit Hagen. « Qu’elle pleure tant qu’elle voudra, dit-il rudement. Depuis maintes années Sigiried a été jeté mort par terre, et il ne renaîtra pas. »

Lorsqu’il parut devant la reine, elle lui réclama d’abord le trésor qu’il avait ravi : « Ton trésor ! il est au fond du Rhin et il y restera jusqu’au jugement dernier. »

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Alors Chriemhield excite les Huns et une épouvantable mêlée commence dans la salle du festin. Quand les Burgondes se reposent une première fois, sept mille Huns sont déjà tombés sous le glaive. Les héros jettent leurs corps par les portes, par les fenêtres pour n’en être pas embarrassés. Chiemhield envoie contre eux tous ses vassaux. Pas un n’échappe, mais , des Burgondes, il ne reste plus que le roi Gunther et le farouche Hagen. Théodore de Vérone, le plus vaillant guerrier d’Attila, les attaque, les renverse enfin, et les amène enchaînés à la reine. « Noble femme de roi, jamais il n’y aura captifs aussi renommés. Laissez -les vivre pour qu’ils sachent que mon amitié leur est secourable. »

Elle le promet, mais les enferme séparément, puis demande encore à Hagen son trésor. « Reine, j'ai juré de ne livrer à personne le trésor des Niebelungen, tant qu’un seul de mes chefs resterait en vie.

— Eh bien ! s’écrie la reine, voici venir les dernières vengeances. » Elle commande qu’on lui apporte la tête de son frère Gunther. et, la saisissant par les cheveux, elle la montre à Hagen, qui, sûr maintenant de pouvoir infliger à son ennemie une dernière douleur, lui répond : « Le voilà mort le noble chef des

Burgondes, le trésor n’est plus connu que de moi seul ; il te restera à jamais caché, sorcière infernale ! »

Elle, alors, tira du fourreau la forte épée que Hagen portait, sans que le héros enchaîné pût l’empêcher, et elle lui abattit la tête. Le vieil Hildebrand, furieux qu’un tel guerrier tombât sous la main d’une femme, frappa la reine à mort, et de cette multitude de héros, il ne resta qu' Attila et Théodoric, qui se prirent à pleurer amèrement sur tant de parents et d’amis morts.

Cette rude et sauvage poésie, qui se plaît aux récits de la force brutale et où le sang coule à flots, va bien avec l’histoire du fleuve, aux bords duquel elle fut chantée : le Danube n’a eu jusqu’à présent qu’un rôle militaire.

Comme le Rhin , il servit de frontière à l’empire de Rome, mais plus tard. Jules César s'arrêta à l’antique barrière des Gaules au Rhin; ce n’est que Drusus et Tibère qui firent vraimentromainela rivedroitedu Danube. Auguste rangea ses légions derrière les deux fleuves, y établit eurs castra stativa qui devinrent des villes et sont restées des cités puissantes.

Le Danube paraissant d’abord moins menacé que le Rhin, les camps y furent moins nombreux, la civilisation romaine moins ac-

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tive. Aussi les villes y sont et plus rares et plus petites. D’Uim à Pest on ne trouve que cinq villes dépassant vingt mille âmes; sur une égale étendue , on en compterait, le long du Rhin, une douzaine : preuve que la vie y a été bien plus intense, parce qu’elle y fut moins troublée.

Depuis les Northmans, le Rhin et l’Allemagne du nord n’ont pas vu d’invasion : il y a de cela dix siècles; et l’islamisme heurtait encore aux portes de Vienne en 1683.

Comptez les villes qui baignent leurs pieds dans les eaux du Danube , tout le long de son cours , vous en trouverez cinquante environ, et , chose étrange , aucune n’est capitale ; des huit souverains1 qui possèdent son cours, pas un n’habite sur ses bords : Vienne en est à près d’une lieue ; et s’il sépare les deux parties de Pesl-Bude, cette ville n’est plus depuis trois siècles, ou n’est pas redevenue encore la capitale du royaume de Hongrie. Vingtcinq forteresses, au contraire, tiennent ses deux rives sous leurs canons , et parmi elles quelques-unes des plus importantes de l’Europe, comme Ulm , Comorn , Peterwardein ,

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