‹ Causeries de voyageChapitre 28 sur 65 · F.N BAVIÈRE ; AUGSBOURG · texte numérisé non relu

F.N BAVIÈRE ; AUGSBOURG

Les Amazones aïeules des Atigsbourgeois. — Traitement des fonctionnaires payé en truites. — Les bonnets bavarois et la confession d’Augshourg. — La guerre à l’hôpital Saint-Jacques. — Le feu de la Saint-Jean et Perlach Miche!. — La raison et l’architecture. — Le I'alerne d’Horace. — Un club littéraire et l’éloquence des maillets. — Les premières pipes allemandes. — Deux voyageurs : l’un qui arrive à tout, l’autre qui n’arrive à rien.

Vous trouvez, mon cher ami, que je vais bien lentement. Que voulez-vous ? C’est la première fois de ma vie que je fais l’école buissonnière, et, comme un échappé de collège, je m'arrête à tout. Mais ne grondez pas, j’irai vite d’Ulm à Munich; car d’ici là j’aurai beau regarder, je ne verrai rien, si ce n’est peut-être à Augsbourg.

Je m’étais proposé en partant de Paris de ne plus quitter le Danube dès que je l’aurais touché, mais la pauvre figure que je le vis faire à

Ulm et ce que j’y appris de son cours m’ont fait changer d’itinéraire. Jusqu’à Weltenbourg, au delà de la forteresse bavaroise d’Ingolstadt, je n’aurais trouvé que des rives aplaties, laissant errer vaguement le regard sur une plaine monotone, ou qui relevées de quelques pieds audessus des eaux l’arrêtent soudain, sans le dédommagement de promontoires aux formes hardies qui s’avancent dans le fleuve, de ravines qui les creusent, de forêts qui en descendent et où la lumière et la vie circulent.

Je me décidai donc à faire infidélité au Danube pour Munich, sauf à revenir le prendre à Ratisbonne, ce qui me donnait l’avantage de traverser la Bavière dans deux directions différentes, et d’apprendre peut-être pourquoi un duché s’est maintenu là durant des siècles et s’y est changé en royaume.

Le chemin de fer ouvert en 1854 conduit en moins de quatre heures d’Ulm à Munich, et Augsbourg est tout juste à moitié chemin; j’y montai. Quand le convoi nous eut amenés sur la rive droite du fleuve, nous eûmes une belle vue de la place où le soleil, déjà à son déclin, jetait sur les édifices, la ligne des défenses, la Wilhelmsburg et le Michelsberg, ces teintes chaudes qui, durant l’été, font des dernières heures du jour les plus belles à voir, comme

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elles sont les plus douces à vivre. Nous longeons le Danube qui, en bon voisin, a cédé au chemin de fer une partie de son lit. Gomme il n’a jamais ici d'allures emportées, parce qu’il n’a pas encore reçu de rivière torrentueuse venue de hautes montagnes, on n’a pas craint, pour la voie ferrée, d'incartade de sa part : les déblais faits plus loin ont servi à remblayer sa rive et à discipliner son humeur doucement vagabonde.

Jusqu’à Gunzbourg nous traversons une forêt dont les Bavarois vantent les charmes ; laissons-les dire. A OfKngen nous quittons les environs du fleuve et nous rentrons dans une plaine tourbeuse et triste, par deux ou trois de ces abominables tranchées de vingt à trente mètres de profondeur qui n’ont d’attrait que pour les géologues. La nuit descend sur cette solitude et je ne me plains pas du voile qu’elle y jette. Gustave- Adolphe, entrant à Munich après avoir traversé ces landes froides et stériles, disait de la ville charmante bâtie dans ce froid désert : « C’est une selle d’or sur un cheval maigre. »•

De nombreuses lumières qui pointent dans la brume et la nuit nous annoncent Augsbourg, que les Romains ont fondé au confluent de la Wertach et du Lech, au centre de la grande

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plaine bavaroise qu’elle commande, comme Ratisbonne et Passau , qu’ils avaient bâties plus au nord, dominaient le Danube moyen. La place était bien choisie, assez loin des Barbares pour n’avoir pas trop à les craindre; assez près de l’Italie pour être en relations faciles avec elle, enfin, au milieu d’un dédale de ruisseaux et de rivières, ce qui en fit une forteresse inabordable pour l’ennemi, en même temps qu’un refuge assuré pour le travail. Aussi la ville prospéra : elle eut des évêques souverains, qui tinrent tête plus d’une fois aux ducs de Bavière, et une bourgeoisie industrieuse et riche qui compta des rois parmi ses débiteurs, et voulut compter les Amazones parmi ses aïeux ; elle fut une cité puissante qui, à l’entrée des empereurs, mettait trois cents cloches en branle , faisait tonner l’artillerie de ses remparts et flotter au vent les bannières rouge et or de sa grande corporation des tisserands.

Ces beaux jours sont passés. Au moyen âge, certaines villes privilégiées par la nature ou par l’histoire étaient libres, durant l’universelle servitude, et riches, au milieu de la misère générale. Aujourd’hui, on trouve dans le monde moins de privilèges, moins aussi d’asservissement. Quelques-uns sont descendus : c’est fâcheux ; mais la masse a monté : ne nous plaignons pas.

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CAUSERIES DE VOÏACE.

Augsbourg, surtout la vieille ville, derrière ses remparts devenus des promenades et ses cent tours inoffensives, mais qui ne l'ont pas toujours été, a bien l’air d’une capitale découronnée, ou d'une de ces villes prises parle mal héréditaire des aristocraties usées, le marasme : pas de mouvement, à peine quelques voitures et une population peu pressée, qui n’est pas la moitié de celle d’autrefois. On dirait des rentiers qui jouissent tranquillement des restes d’une vieille opulence, plutôt que des gens occupés à ramasser une fortune nouvelle. Cependant, en dehors des portes, dans les faubourgs, l’industrie se réveille, mais lentement, et le commerce est surtout celui de commission.

Par l’abondance des eaux qui l’entourent, Augsbourg est une cité quasi hollandaise : jusqu’en 1643, la bonne ville paya en poisson une partie de ses employés. Le Lech, qui la traverse, est, au-dessus et au-dessous, un torrent fougueux, mordant et rongeant ses rives, aux dépens du paysan qui en enrage, et se refusant à peu près partout à porter bateau ; avec le citadin, il est docile et discipliné de la plus débonnaire façon. Pour lui, il se résigne à faire marcher des moulins et se prête en bon compagnon à aider ses vieux amis les tisserands.

Ces tisserands ont formé longtemps la pre-

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mière corporation Je la ville et se vantaient Je manier l’épée aussi bien que la navette. A l’anniversaire Je la grande bataille Ju Lech qui, il y a neuf cents ans, délivra l’Allemagne des Hongrois, ils faisaient, pour célébrer leurs vieux exploits, une magnifique cavalcade avec Je grandes épées, d’orgueilleuses bannières et les plus fières devises. Ce qui n’empêcha pas le margrave Je Bade, un rude soldat qui, en 1703, avait pris ses quartiers d’hiver, à Augsbourg, d’écrire à l’empereur : « La maladie des citoyens est d’être peureux. » Pauvres bourgeois, quel mépris ont toujours eu pour vous ces batailleurs, si heureux cependant de mettre la main dans votre bourse que la guerre vide et que le travail remplit !

Augsbourg étant à la fois ville impériale et évêché souverain, avait deux maîtres qui ne s’entendaient pas toujours, l’évêque et le bourgmestre. Le quartier de l’évêché formait comme une ville à part : rues étroites, mais nettes et propres, silencieuses et discrètes , bordées de petites maisons avec de grands jardins que de hauts murs mettaient à l’abri des curieux. Le chapitre métropolitain interdisait jalousement à tout bourgeois ou fdsde bourgeois de s’y établir.

La réforme, cependant, y entra, et Augsbourg eut pour les uns l’honneur, pour les

autres la houle, de donner son nom au symbole de loi, que les protestants d’Allemagne gardent encore. Il s’y conserva des catholiques, ils sont même en majorité, et les deux partis y furent longtemps, l’un contre l’autre, à couteaux tirés : non pas qu’il éclatât dans la ville de ces belles horreurs que la passion religieuse inspire ; mais une sourde guerre de tous les jours et sur tous les points, à coups d’épingle et à coups de langue, que les femmes entretenaient par leur costume, les hommes par leurs disputes, et les gamins par leurs cris. Chaque confession avait son bonnet, ses cafés, ses brasseries, ses fournisseurs et son cimetière, puisqu’il faut toujours finir parla. Un protestant serait mort plutôt que d’appeler le médecin papiste, et une catholique n’aurait point voulu accoucher si elle n’avait eu , pour recevoir l’enfant, qu’une sage-femme luthérienne.

On était pourtant parvenu à réunir les pauvres diables dans un même hospice, celui de Saint-Jacques, et ils se laissaient guéfrir sans trop s’inquiéter si l’emplâtre était protestant ou les sangsues catholiques. Mais la salle commune était éclairée par des bougies et il fut décidé un jour que les restes appartiendraient de droit aux habitants de l’hôpital, qui achèveraient de les user dans leurs chambres.

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Quand il fallut faire ce partage, toutes les animosités se réveillèrent. La confession d’Augsbourg prétendit à la plus grosse part; les « bonnets bavarois » la revendiquèrent. La guerre était dans la maison. Pour y ramener la paix, il fallut une révolution : le 4 octobre 1816, l’administrateur décréta : « A l’avenir on ne brûlera plus que de l’huile. » Quelque temps auparavant, ajoute l’historien humoristique de cette guerre , même chose était arrivée à la ville entière. La bourgeoisie avait subi le sort des gens de l’hospice Saint-Jacques. A ceux-ci on prenait leurs bouts de bougie, à celle-là on avait pris ses vieilles libertés impériales « pour leur donner à tous, en échange, un éclairage, royal et bavarois, à l'huile fumeuse1. »

Les querelles confessionnelles sont aujourd'hui fort affaiblies et les Jésuites ont eu vraiment tort d’éterniser jusque dans l’inscription de leur tombeau au cimetière catholique leurs plaintes contre le génie du siècle : In hoc tumulo ossa patrum. Soc. Jesu , queis neque vi~ ventibus , neque mortuis genius sæculi quietem concessit. Le siècle est à autre chose : il ne 'eut tourmenter personne et il laisse chacun

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