‹ Causeries de voyageChapitre 3 sur 65 · DANS L’ÎLE DE FRANCE · texte numérisé non relu

DANS L’ÎLE DE FRANCE

Strasbourg.

DANS l’ÎLE-DE-FRANCE ET LA CHAMPAGNE.

I,e chemin de fer et la diligence. — Le» Mortemart et les Cliequot. — La craie champenoise. — L’Av et l’empereur Wenceslas. — La maréchale d’Estrées et le duc de Montébello. — Gloire récente du mousseux. — Quatre-vingt-dix-neuf moutons. — Un paysage de la Champagne Pouilleuse. — Pourquoi Champauhert et Montmirail sont-ils où les Prussiens les ont trouvés?

Le chemin de fer est décidément la pire manière de voyager. A peine parti, on arrive; le beau plaisir! Ah! pour le commis voyageur qui veut rattraper une affaire; pour le diplomate qui court à un protocole oublié; pour les amoureux qui volent à leur nid, ah ! pour ceux-là, à la bonne heure, que le convoi s’élance à toute vapeur; ils ont mille raisons de se hâter, et, tout en faisant soixante kilomètres à l’heure,

ils se plaindront que la télégraphie électrique n’ait pas encore trouvé le moyen d’expédier les hommes aussi vite que les dépêches. Laissez faire, ô gens pressés, on y viendra. Mais pour ces grands enfants d’artistes et de poètes qui, à la majestueuse rigidité des rails, préfèrent une route, même défoncée, entre deux haies d’aubépines en fleur, et, au sifflement aigu ou aux lourds gémissements de la locomotive haletante, le cri joyeux de l’oiseau qui se balance sur un épi doré dont il courbe à peine la tige, pour ceux-là le voyage même est le but, et l’arrivée le désenchantement.

Vous souvient-il du temps où la diligence régnait sans partage, où c’était admirablement aller que de faire ses trois petites lieues dans une heure? Alors on s’établissait dans sa voiture comme dans sa maison. Le conducteur y commandait en maître absolu ; on lui appartenait. Mais il avait tant d’histoires à vous conter, tant de choses à vous faire voir le long du chemin ! Et les montées trop roides, et les descentes trop rapides pour lesquelles il nous donnait la clef des champs ! et le déjeuner, le dîner à la table d’hôte avec des incidents et des personnages chaque jour nouveaux ! et toutes les têtes curieuses qui se mettaient aux fenêtres, à la traversée des villages, quand le conducteur

DANS l’IlE DE FRANCE.

sonnait sa fanfare, et que le postillon, si leste et fanfaron dans ce costume vert, rouge et jaune à boutons d’argent, qu’on ne voit plus qu’à l’Opéra, faisait si vaillamment claquer son fouet et réveillait à grand fracas toute une ville, rien que pour attraper au passage un sourire sur un visage aimé! Un jour, dans les Pyrénées, j’en vis un arrêter sans façon la voiture au beau milieu de la route, sauter à terre et courir à une fillette qui l’attendait au bord du chemin ; c’était sa fiancée. Tandis que le couple amoureux revenait à petits pas au village, une amie bienveillante prenait gaillardement la place laissée libre et nous lançait à fond de train sur la route poudreuse.

Le voyageur, lui, n’avait pas de ces bonnes fortunes du cœur à travers champ, mais il avait celle des yeux. On regardait d’assez près pour voir, d’assez loin pour ne saisir que le côté pittoresque ou gracieux des choses ou des gens. Et que de bonnes observations faites du haut de l’impériale ! combien même de romans commencés dans le coupé, qui allaient, à quelque temps de là, finir à l’église ou autrement!

On voyageait enfin, aujourd’hui on arrive. On monte dans le wagon en cravate blanche et en gants jaunes, comme pour une visite ; et on s’y ennuie, comme dans un salon, un jour

île première présentation. A quoi lion lier conversation et connaissance quand il faudra se quitter si vite.

Je deviens vieux, mon cher ami, car nie voilà occupé à faire le procès au temps présent, ce qui a toujours été un signe infaillible de vieillesse survenante. C’est que me voici à Strasbourg, après avoir traversé une moitié de la France, sans avoir rien vu, fatigué de cette succession rapide et violente d’aspects toujours fuyants; la tète brisée de ce bruit infernal que les poètes d autrefois réservaient pour les damnés; les veux perdus de poussière et l’esprit vide, car je n’ai ramassé que bien peu de faits et pas la plus petite aventure le long de ces cinq cents kilomètres parcourus en dix heures.

Ne nie demandez rien delà route. Jusque vers Epernay, j’ai vu un tourbillon au travers duquel j’ai distingué à grand'peine un pays assez riche qui ne doit pas manquer d’agrément pour ceux qui y ont du bien au soleil. C’est cette zone de terres fertiles qui, se continuant tout autour de Paris, l’enveloppe de l’oasis de verdure si bien appelée l’Ile-de-France, et qui a été comme le noyau autour duquel le fruit s’est formé et a grossi. Là est née la France. La géographie explique Paris, comme elle explique bien d’au-

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