DANS LÎLE DE FRANCE
très choses. Faites arriver jusqu’aux lieux où la Seine, la Marne et l’Oise se rencontrent, les landes de la Champagne , les marais de la Sologne, les collines pierreuses du Perche, et la grande cité n’aurait pu croître sur ce sol ingrat.
A quelque distance en avant d’Épernay, je parvins cependant à apercevoir, sur une éminence, un château féodal, mais si bien conservé qu’il semble avoir été oublié par le temps et par la Révolution. C’est qu’il n’a jamais rien eu à démêler avec ces deux puissances redoutables. Cette vieillerie est toute neuve. Ces tourelles inoffe nsibles, ces remparts innocents sont bâtis d’hier, et c’est une main très-bourgeoise qui les a élevés, celle d’une marchande de vins d’Épernay. Mme veuve Clicquot a voulu donner à sa fille le luxe d’un gendre ayant autant de parchemins qu’elle avait de billets de banque, un Mortemart; et elle lui a fait la galanterie de lui bâtir un château qui, heureusement pour ses habitants, n’a de féodal que certaines apparences extérieures. Cette fantaisie a coûté deux millions ; mais l’Angleterre et la Russie les ont payés. Le champagne Clicquot n’a pas plus de rivaux à Pétersbourg ou à Londres que l’esprit des Mortemart n’en avait à Versailles.
CAUSEBIES DE VOYAGE.
Cette prospérité date pourtant d'une époque funeste, de 1814. Mme Clicquot reçut alors chez elle l’empereur Alexandre et dépensa trente mille francs pour faire les honneurs de sa maison. C’était de l’argent bien placé. L’empereur, de retour à Pétersbourg, ne voulut boire que du champagne fourni par son hôtesse de Reims. Point n’est besoin d’ajouter que la cour le trouva excellent, et, à l’exemple du maître, déclara qu’on n’en pouvait boire d’autre. Voilà comment Mme Clicquot a patriotiquement rattrapé quelques-uns des écus que les Russes d’alors nous emportèrent. Saluons donc en passant cette grande fortune gagnée sur nos ennemis d’autrefois.
Le commerce des vins de Champagne porte bonheur : il paraît qu’on y gagne santé, richesse et longue vie : trois choses qui forment un bien beau capital. Mme Clicquot a aujourd’hui quatre-vingts ans; M. Moët, dont le nom n’est pas moins fameux, avait aussi beaucoup de millions, un château, celui de Romont, et quatre-vingt-dix années. Ah ! la belle industrie * î
1 . Un de mes amis, Champenois pur sang et excellent mathématicien, ce qui ne l’a pas empéché d’étre vigneron (tous les Champenois le sont, l’ont été ou le seront), me fait observer que le chlteau de Boursault a
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Dans mon wagon ne se trouvait alors qu'un bon gros curé qui ne lisait pas trop son bréviaire, mais qui n’en parlait pas davantage, et un officier de marine qui, durant notre traversée, fuma quinze cigares, ce qui ne lui laissait pas le temps de parler beaucoup. Le paysage n’en disait pas plus ; nous étions entrés, au delà d’Épernay, dans la Champagne Pouilleuse, une immense plaine de craie, onduleuse et plissée comme la surface d’une mer tranquille, dont les grandes et longues vagues se seraient doucement étendues et solidifiées, mais aride, sans bois ni moissons, et abandonnée en grande partie à la vaine pâture : le pin maritime, l’arbre des dunes, y pousse même misérablement.
Condamné par mes voisins à fermer la
été bâti pour le gendre même de Mme Clicquot, le comte de Chevigné, auteur de Contes champenois très-décolletés, selon la tradition de la bonne province qui a toujours aimé à rire; que Reims, qui était autrefois une ville uniquement manufacturière, fait aujourd’hui une rude concurrence à Épernay et à Ay, et qu’il s’y est fait, dans les vins, des fortunes de vingt millions, comme celle de M. Werlé, le maire. En 1855, malgré la guerre, les Russes ont encore bu six cent soixante-cinq mille quatre cent douze bouteilles de vin de Champagne ; mais en 1857, après la paix, et sans doute pour la fêter, ils en ont demandé un million trente-deux mille cinq cent trois.
bouche, et par cette plaine monotone et poussiéreuse à fermer les yeux, je me mis à courir à travers le temps un peu plus vite que nous ne courions à travers la campagne; et j’arrivai tout droit à l’époque où ce pays était une mer, ce sol une masse animée. Dans un pouce cube de cette craie champenoise sur laquelle nous roulons, on a compté dix millions d’écailles d’infusoires. Ainsi les infiniment petits ont bâti des continents. Ils en font encore. Lorsque dernièrement on a voulu connaître, pour la pose du câble électrique, quelle était la nature du fond de l’Océan entre l’ancien et le nouveau monde, on a trouvé de l'Irlande à Terre-Neuve, à trois mille mètres au-dessous de l’Atlantique, une plaine immense d’où la sonde n’a rapporté que des débriâ d’infusoires. Cette poussière que nous respirons a donc vécu, et cette terre qui porte aujourd’hui nos monuments, nos cités, notre civilisation si confiante et si fière, n’e^t, elle-même, qu’un immense champ de mort !
Le Champenois ne s’en inquiète guère; il trouve que ce sol si maigre fait bien pousser sa vigne, et il ne tient pas à en savoir davantage. Sur son calcaire crayeux, il récolte un vin léger qui doit plus au vigneron qu’au soleil : le plus vif, le plus pétillant et, pour tout
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dire, le plus spirituel des vins, ou, à tout le moins, le plus salutaire et le meilleur, s’il faut s’en tenir aux termes d'une grave délibération de la Faculté de Paris. Dijon et Bordeaux prétendent bien qu’elle a été prise après boire; mais, dans l’espèce, ce ne saurait être un cas de nullité.
Les deux cantons privilégiés, pour cette culture, sont la montagne de Reims de Sillery), à quelque distance des lieux où nous passons, et la rivière de Marne (l’Ay) dont le chemin de fer longe les coteaux. L’hectare de vigne s’y vend dans les bous endroits de vingt-cinq à trente mille francs.
Cette fortune est d’hier. On conte, il est vrai, que l’empereur Wenceslas, qu’il fautbien que j’appelle le plus grand ivrogne de l’empire, puisque ses ministres le trouvaient plus souvent sous la table que sur le trône et que ses sujete finirent par l’y laisser, 'usait fort des vins de Champagne. Philippe de Bourgogne, qui signait joyeusement ses ordonnances : « Philippe, duc des bons vins, *> ne mettait pas, pour son dîner, le sillery bien loin du beaune. Mais ce ne fut, réellement, qu’au seizième siècle que leur réputation se fonda : François Pr, Henri IV, même le pape Léon X, tous amoureux des belles et bonnes choses,
souvent plus que de raison, voulurent avoir des vignes à Ay. Au dix-septième, ils devinrent à la mode. La noblesse et l’Église s’en mêlèrent pour leur commun plaisir et profit. Un bénédictin, dom Pérignon, vendangea si bien, non pas la vigne du Seigneur, mais celle de l'abbaye d’Hautvillers, que ce clos est resté un des meilleurs crus de la province; et la maréchale d’Estrées fit traiter le vin, dans les caves de son château de Sillery, avec un tel soin que les gourmets de la cour n’en voulurent point d’autre. Toute la Régence s’enivra d’Ay, et les gens qui croient à l’influence du physique suite moral ont remarqué que la société du dixhuitième siècle, si charmante d’esprit, de pétulance et malheureusement aussi de vie légère, prenait autant de tasses de café et de verres de champagne que celle du dix-neuvième fume de mauvais tabac et boit de vin frelaté. Je ne sais pas si les mœurs en valent beaucoup mieux, mais l’esprit en vaut, certainement, beaucoup moins.
Les vins rouges de Champagne étaient encore les plus estimés, lorsqu’on 1780 un vigneron d’Épernay, M. Moët, osa faire six mille bouteilles de vin mousseux. On cria à la folie, au sacrilège. La folie se trouva sagesse. La Champagne exporte aujourd’hui autant
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de millions de bouteilles que le négociant d’Epernay en fabriquait de milliers , il y a quatre-vingts ans *. Dans les bonnes années, elle en produit deux ou trois fois autant', et certaines bouteilles portent quelques-uns des beaux noms de France. Un Montébello peut bien faire aujourd’hui, sans déroger, ce que faisait la maréchale d’Estrées sous Louis XIV.
Mais, oubli impardonnable! tout en me remémorant cette histoire, j’entrai au buffet et j’y pris une sandwich avec un verre d’eau. Etre au pied du coteau d’Ay et lui faire cet affront ! A présent je me rappelle avoir vu quantité de petites bouteilles au bouchon d'argent qui, à certaine table, se vidaient lestement. Des Anglais étaient là. Le Guide leur avait dit ce qu’il fallait faire à cette station et
1 . On obtient les vins mousseux en mettant en bouteilles dans les mois d’avril à août qui suivent te pressurage, par une température d’au moins vingt à vingtquatre degrés. La mousse est le résultat du gaz acide carbonique produit par la fermentation qui, contrariée dans le tonneau, s’y est à peine développée et se reproduit dans la bouteille. Mais on ne sait pas encore la produire à volonté. Chaque bouteille, destinée à l’Allemagne ou à la Suisse, reçoit six ou huit pour cent d’eaude-vie et de sucre candi; pour l’Angleterre et la Russie, il en faut mettre jusqu’à quinze et seize pour cent. (Voy. Rendu, A myélographie française . j
ils le faisaient. Oh ! ronges insulaires, vous êtes de dignes voyageurs, et votre estomac connaît bien tous les pays par où vous avez passé ! Je suis sûr qu’à Strasbourg, à cette heure, leur table est servie de jambon, de pâté de foie gras et de vin du Rhin que je suis bien capable d’oublier encore, peut-être même de choucroute que j’oublierai certainement.
Pour un Français qui, il y a vingt-cinq ans, fut Champenois durant deux mois, l’inconvenance était grande, et d'autant plus grande de ma part, que je suis persuadé, quoi qu’on en dise, qu'il passe quelque chose de la nature de ce vin ou du caractère qu’on lui a donné à ceux qui le fabriquent et qui en boivent bien un peu. Malgré leur renom fâcheux quant à l’esprit, les Champenois peuvent se glorifier d’un grand nombre d’hommes illustres. Une bonne partie de ces fabliaux caustiques, de ces contes salés où le seigneur, voire même le curé, étaient joyeusement pris à partie, sont nés dans la Champagne. Aussi suis-je tout disposé à accepter l’explication donnée à Napoléon du proverbe fameux : « Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes *>
« Sire, lui disait un grave président né dans la province, un comte de Champagne eut un jour besoin d’argent. Cette envie prend quel-
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quefois aux princes. Il regarda sur tout son comté, et n’y voyant que maigres terres, chétives masures et. gens à l’avenant, il ne savait sur quoi asseoir l'impôt prémédité. Un habile homme avisa les pauvres troupeaux du pays et démontra que c’était là une excellente matière imposable, puisqu’elle était nécessaire et se renouvelait incessamment. Le moyen fut trouvé bon et, pour faciliter le travail du fisc qui, en ce temps-là, était encore fort inexpérimenté, il fut décidé qu’on payerait une certaine somme pour chaque centaine de moutons qui passerait aux portes des villes. On paya d’abord, puis on ne paya plus. Au lieu de conduire de grands troupeaux à la ville, les Champenois avaient imaginé de n’en mener chaque fois que quatrevingt-dix-neuf. Un jour enfin, le fisc impatienté saisit le berger et le réunit à son troupeau en disant : « Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes. *> Avouez que si l’histoire n’est pas vraie, elle est bien digne de l’être, et que les Champenois ont spirituellement expliqué que c’était par trop d’esprit qu’ils passaient pour si bêtes.
Nous ne faisons que longer la Champagne Pouilleuse ; c’est à notre droite, et jusque vers Troyes, qu’elle s’étend. Pour en avoir une juste idée, il faut avoir été à Châlons et à Arcy-
sur-Aube, dans une diligence disloquée qui fait bravement ses quatorze lieues en douze heures. Si vous êtes parti par une journée humide, grise et à l’avenant du paysage, vous trouvez des chemins ravinés, où le pied glisse et se colle, et qui se traînent sur des collines affaissées et sans forme. Autour de vous, des champs de seigle et de sarrasin ou le coquelicot et les herbes parasites dominent, mais sans couvrir entièrement le sol qui apparaît, de place en place, gris et farineux, comme la peau sous la laine d’un mouton galeux. Çà et là, des carrés de sapins qui ne verdissent jamais ; quelques ormes tordus et rabougris, ou un sureau malingre, qui ne parviennent pas à donner d’ombrage ; de loin en loin un moulin à vent qui projette sur le ciel ses bras décharnés ; mais partout cette boue laiteuse et cette terre d’un blanc sale, la plus odieuse des couleurs.
La construction d’une maison n’est, dans ce pays, ni difficile ni coûteuse. Le propriétaire d’un champ veut-il se donner un logis ? 11 creuse un trou, voilà la cave; la craie qu’il en tire, délayée et pétrie dans une sorte de gaufrier en bois, forme des carreaux de terre qui sèchent au soleil et qui, liés ensemble avec cette même boue un peu liquide, deviennent
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une chose laide et bête qui n’est ni une chaumière ni une maison. Mais gare qu’une grosse pluie ne survienne avant que tout soit fini ;
la muraille s’effondre, les carreaux de terre
redeviennent ce qu’ils ont été, de la boue, et la boue retourne à son trou : ca dé saille , dit le paysan, avec une expression aussi laide que la chose, et tout est à recommencer.
Ces plaines immenses où il n’y a guère que les moutons qui poussent bien, ont cependant leur poésie; le déserta bien la sienne. C’est déjà quelque chose que l’espace et les vastes horizons qui laissent courir au loin les yeux et la pensée, tandis que flotte au-dessus de la tête un large pan de ce manteau d’azur et d’or dont le ciel enveloppe la terre. Mais au pied de ces collines crayeuses coulent aussi des ruisseaux dont les eaux ne sont pas toujours blanchâtres et qui entretiennent sur leurs rives un peu de fraîcheur et de verdure. Toute la vie de la plaine s’y concentre : les hommes y demeurent ; les oiseaux y chantent ; le sol y est fécond et les seuls arbres de cette région y croissent, l’aune, l’ormeau, le bouleau à la blanche écorce et le peuplier aux feuilles tremblantes. La nature sait placer partout des harmonies ou des oppositions qui font rêver. Il faut si peu à l’incomparable artiste pour faire
un tableau charmant, et une oasis dans un désert l’est toujours.
Parfois aussi de grands spectacles s’v déploient. Quand la terre est si triste, sans forme, sans caractère et sans vie, c’est au ciel qu’il faut regarder pour y admirer les nuages empourprés du soir, ou, un jour d’été, les préludes d’un grand orage ; soit encore ce que je vis il y a quelque vingt ans, dans cette solitude, un lever de soleil presque aussi beau que ceux de Claude Lorrain sur l’Océan.
Le crépuscule commençait et laissait apercevoir un ciel encore chargé de nuages et d’ombres. Tout à coup, en un point de l’Orient, au bord même de 1 horizon, ces vapeurs se nuancèrent de teintes qui, d’un moment à l’autre, devinrent à la fois plus vives et plus sombres. Des mouvements étranges s’y produisirent qui changèrent à chaque instant leur aspect et leur forme. Bientôt ce fut une fournaise ardente où semblait s’accomplir un travail de cvclopes. La lumière et les ombres figuraient les flammes et la fumée qui se mêlaient confusément. Des lueurs brillantes en jaillirent et, comme une gerbe de feu qui se délie et s’élance, s’épanouirent en éventail à la surface du ciel. On eût dit des glaives d'or qui étaient projetés de ce foyer central jusqu’au zénith. C’était bien en
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effet la lutte de deux puissances ennemies, le jour et les ténèbres. Cependant la fournaise devenait plus ardente , les couleurs plus vives ; le ciel s’éclairait. Peu à peu les glaives de feu s’éteignirent et les dernières ombres de la nuit s'effacèrent ; enfin l’astre montra, au-dessus de l’horizon, le bord étincelant de son disque enflammé : le roi de la création sortait radieux de sa couche nocturne.
Le majestueux phénomène était fini au ciel,
mais un autre commençait sur la terre. La na-
ture entière s’éveillait, secouant le froid et la torpeur de la nuit. Un frémissement courut dans l’air, comme pour saluer le maître de la vie qui ressaisissait son empire. Les arbres des chemins dont la tête était eu pleine lumière agitaient leurs feuilles au contact des premiers rayons, tandis que le sarrasin en fleur laissait encore pencher ses blanches corolles sous le poids des gouttes de rosée que le soleil allait boire, pour que l’abeille put venir butiner dans leur calice. Enfin, dans le lointain, la fumée montait lentement au-dessus des toits d’un village où les ménagères diligentes se mettaient déjà au travail de la journée. L’homme aussi reprenait à son tour possession de son domaine.
Epernay, où nous étions tout à l’heure, est
le chef-lieu d’un arrondissement qui renferme Champaubert, MontmirailetVauchamps, noms immortels, puisqu’ils ne sont pas ceux de batailles qui ont asservi des peuples ou satisfait l’orgueil d’un conquérant, mais de victoires qui ont été bien près de sauver la France de la plus grande honte dont un pays puisse être affligé, l’invasion étrangère.
Je tenais cependant à savoir pourquoi c’était ici plutôt que là, que Napoléon avait, de la pointe de son épée, écrit sur le sol de la Champagne, cette grande page d'histoire. Car plus on regardera attentivement dans les choses humaines, plus on restreindra le domaine de cette divinité aveugle que les ancieus appelaient le Hasard et qui compte encore tant de crédules et de paresseux adorateurs. Quand je fus arrivé au bout de la Champagne et que, chemin faisant, j’en eus bien étudié la carte, je trouvai dans la géographie la réponse.
Depuis notre départ nous n’avons cessé de monter une pente fort douce, mais s’élevant toujours, par une série de crêtes saillantes qui courent circulairement autour de Paris en augmentant d’altitude , à mesure qu’elles s’en éloignent, de sorte que la grande ville, vers laquelle tout afflue, occupe le point le plus bas d’une immense dépression demi -circulaire.
Autour d’elle le terrain se relève par bourrelets superposés jusqu’à l’Ardenne, de manière à figurer une série de bassins emboîtés les uns dans les autres et dont on atteint successivement les bords.
De la géographie passez à l’histoire, et vous verrez que ces crêtes saillantes ont été , naturellement, des positions militaires, et que sur elles se trouvent tous les champs de bataille où la France s’est rencontrée face à face avec l’invasion. Sur le premier, que la Seine coupe près de Fontainebleau, sans l’empêcher de se continuer jusque derrière Versailles, je vois Montereau, Nogent, Sézanne, Vauchamps, Montmirail, Champaubert, Epernay, Craone et Laon, où la terre a tant bu de sang. Près du second, Troyes, Brienne, Vitry-le-François, Sainte-Menehould, Valmy. Au troisième, les défilés de l’Argon ne. Sur le quatrième, Bar-sur- Seine, Bar-sur- Aube, Bar-le-Duc, Ligny. Près du cinquième, Chàtillon-sur-Seine, Chaumont, Toul, Verdun. Le sixième est formé par les coteaux élevés qui s’étendent de Langres à Metz, à Thionville, à Longwy, à Montmédy et à Mézières.
Voilà, mon cher ami, comment j’ai traversé la maigre Champagne et le mince butin que j’ai pu y faire en courant. J’ajouterai a toute
celte géographie uu détail philologique : cette province est si éminemment française qu’elle n’a point de patois, quelque effort qu’on ait fait pour lui en trouver un.
La Champagne et un moine tonsuré. — Les iiauts fourneaux de la Biaise. — L’Argonne et Goethe.
Bien que je sois allé, cette fois, tout d'une traite de Paris à Strasbourg, il faut que vous supposiez que je me suis arrêté à mi-chemin, vers Saint-Dizier, aux forges du Buisson. J’y suis venu, il y a quelques années, et je dois ce souvenir à l’excellent homme qui me montra alors ce coin de la France. Vous prendrez cela, si vous le voulez, pour un aparté; on en fait à la comédie, on peut bien en faire eu voyage, au milieu d’une causerie vagabonde comme celle-ci .
Les anciens Allemands désignaient leurs frontières par un mot particulier et leur donnaient une législation spéciale et curieuse que nous trouverez dans Grimm. Ils avaient com-
pris que la vie ne se passait point là comme ailleurs. C’était la mark où se tenaient les plus vaillants et les plus hardis. Cette distinction serait pour la Champagne d’autant plus nécessaire que la géologie l’impose et que l'histoire l’accepte.
On pourrait, en effet, dire d’elle ce qu’un moine, dont l’épaisse chevelure avait été largement tonsurée, disait de l’Armorique, qui semble morte à l’intérieur tandis qu’elle est si vivante sur les bords, et qu’il comparait à sa tête chauve entourée de la couronne monacale. Cette grande plaine, sans bois, sans moissons, est bordée, à son pourtour, de riches terroirs où reparaît une belle et puissante végétation. Ainsi Vitry-le-François, Saint-Dizier et Yassy, par où l’on en sort pour entrer en Lorraine, ont des eaux abondantes, de grasses prairies, où paissent de nombreux troupeaux, et quelques-unes des belles forêts de France. Il y a là, presque cachée sous l’herbe et sous les bois, une petite rivière, la Biaise, qui roule de l’or, tant elle fait marcher de moulins et d’usines. Le minerai de fer, et un des meilleurs, est à deux pas. D'un coup de hache on abat l’arbre qui fera le combustible; d’un coup de pioche on ouvre la mine, au-dessous de la forêt même; le sable de la rivière fournit le fondant; et une
population nombreuse de bûcherons, de charbonniers et de forgerons vit de cette belle et vieille industrie. A l’usine, comme le haut fourneau ne peut attendre ni se reposer, les ouvriers sont partagés en escouades qui tour à tour travaillent six heures et se reposent autant. Tous habitent autour de Tusine même, qui semble un gros village et une seule famille. Chacun a sa maison entourée d’un petit jardin. Aux travaux de la forge qui donnent le salaire , ils ajoutent celui des champs qui donne la santé. La veillée se fait en commun : la femme, les filles viennent coudre et tricoter, à la lumière de tous ces feux, aux côtés du mari, du père et des fils, qui n’en travaillent que mieux.
Rien de curieux et d’imposant comme le spectacle du soir, quand on voit la flamme qui jaillit au-dessus des toits et que le conducteur du fourneau, armé d’une lourde barre de fer, fait la percée au bas du creuset. Alors la fonte enflammée ruisselle dans les moules en projetant tout autour des milliers d’étoiles bleues, vertes et rouges, qui éclatent et brillent comme les fusées d’un feu d’artifice. Plus loin, c’est le fer qu’on remue comme une pâte dans le four à pudler, qu’on porte sous un marteau pesant plusieurs milliers, qui le pétrit et le fa-
CAUSERIES DE VOYAC, E.
conne, tantôt à coups puissants et redoubles, tantôt avec la précision mesurée et lente de l’outil le plus délicat dans la main la plus légère. Des lueurs éclatantes que l’œil ne peut fixer, et, à côté, d'épaisses ténèbres; des laves incandescentes auprès de la rivière qui tombe avec fracas sur les palettes de l’énorme roue ; et ces géants demi-nus qui semblent jouer avec le fer, le feu et l'eau ; et les femmes, les enfants, tranquilles ou joyeux, au milieu de ces forces bruyantes et redoutables que l’intelligence maîtrise et conduit. Dans les manufactures, et elles devraient bien maintenant s’appeler d’un autre nom, l’ouvrier est trop le serviteur de la machine : non-seulement elle travaille, mais elle semble penser pour lui. Ici l’homme a encore besoin d’autant de force que d’adresse ; les outils obéissent et la matière, tout en grondant, se soumet.
Tandis que je faisais avec mes souvenirs cette pointe vers le sud, dans la région boisée qui s’étend de la Marne à l’Aisne, et de Saint- Dizier à Brienne , le convoi nous entraînait à travers une large plaine qui devenait de plus en plus moutonneuse à mesure que nous approchions de Bar-le-Duc. C’est que nous allions franchir l’Argonne, ces hauteurs qui forment la séparation des bassins de la Marne
et de la Meuse, et où Dumouriez trouva, il y a soixante-huit ans , les Thermopyles de la France. Aujourd’hui, bien des choses ont changé de ce côté. La vraie défense de l’Argonne n’était pas des cimes infranchissables , puisque nous le passons sans tunnel , par une tranchée profonde seulement de vingt-deux mètres1 ; mais il était couvert d’une vaste forêt coupée de gorges et de ravins difficiles à forcer, quand il y a de braves gens derrière, et qui le seraient encore, quoique la hache du bûcheron ait çà et là éclairci ces bois.
Tout le monde connaît cette campagne, si intelligente de la part du chef, si héroïque de la part des soldats. Je me garderai bien d’en parler en courant. Je ne pus pourtant me défendre d’une sorte d’émotion religieuse en passant si près de ces lieux où notre jeune armée reçut son premier baptême de feu et de gloire. Les émigrés qui guidaient Brunswick ne savaient pas encore « que la révolution est l’islamisme, » mais ils ne voyaient dans l’armée de Kellerman que des tailleurs et des cor-
1 . Aux col# de Loxéville et de Centances. Là, il est vrai, se trouvent les pentes les plus fortes de toute la ligne, huit millimètres.
donniers à qui le seul aspect de l’uniforme prussien ferait tomber les armes des mains. 11 se trouva que « ces courtauds de boutiques » respiraient, comme de vieux soldats, l’odeur de la poudre, et ce furent les bandes fameuses de Frédéric II qui reculèrent devant nos conscrits.
Puisque je vais en Allemagne, permettezmoi un souvenir allemand. Goethe, déjà célèbre, suivait l’armée prussienne, non en soldat, mais en curieux. Car c’était moins une guerre que les coalisés croyaient faire qu’un voyage à Paris , une course rapide et au bout une entrée triomphale. On allait plein de gaieté et d’espérance : croisade de gentilshommes et de paladins qui avaient le trône et l’autel à rétablir , une reine admirablement belle à délivrer, et, plus vif plaisir encore, des manants à faire rentrer, à coups de cravache, dans leurs comptoirs. Chaque jour , vieux généraux et jeunes officiers se réunissaient autour du poëte qui, malgré la calme sérénité de son puissant esprit, partageait leur confiance présomptueuse. Le canon de Valmy dissipa cette fumée. Le soir, au bivac, on lui demandait de chasser avec sa verve ordinaire les sinistres pressentiments qui déjà s’éveillaient. Mais ils l’avaient saisi lui-même : il
resta muet longtemps. Lorsqu'il parla enfin, sa voix était grave, solennelle :
« En ce lieu et dans ce jour, dit-il, une nouvelle époque commence pour l’histoire du monde. »
Et la folle assemblée demeura , comme le poëte, silencieuse et pensive.
Au milieu de nos régiments déguenillés, il avait vu ce que ne voyaient ni les princes, ni les hommes d’État, ni les hommes d’armée : les idées nouvelles avec leur irrésistible puissance.
Vingt- deux ans plus tard , presque aux mêmes lieux, la France luttait contre une autre invasion et succombait. Napoléon, pourtant, était un bien autre général que Dumouriez, et la garde valait mieux que nos conscrits de Valmy. Mais l’Allemagne, à son tour, avait l’ivresse du combat avec l’enthousiasme de la victoire et de la liberté, tandis que nous n’avions plus que la résignation héroïque qui honore la défaite et ne la prévient pas. La force morale s’était déplacée.
Fuyons ces lieux et ces souvenirs. Aussi bien, nous voilà dans une province qui ne les permettrait pas.