Le ministère de la guerre, la Bibliothèque, le Da
que de modestes employés, en fort petit équipage. La vie n’y viendra jamais, et la vie est une partie de la heautc d’une ville d’Europe, comme le silence et la mort sont celle d’une nécropole d’ Egypte.
Je voudrais bien vous décrire ces édifices, mais le crayon parle plus vite et mieux. Un mot seulement sur quelques-uns.
Celui dont Munich est le plus fier est la Rühmeshalle avec le colosse de la Bavaria.
Au delà du faubourg Louis, au bout de pauvres constructions dont beaucoup n’ont que des planches pour clôtures, s’étend une prairie sans arbres, sans eau, parfaitement plate et couverte de ce maigre gazon des sols souvent piétinés que n’égaye jamais une fleur: un champ de course ou de manœuvre. A sou extrémité on a bâti, sur un tertre artificiel, un portique dont les colonnes ont des chapiteaux modelés sur ceux d’Egine, et sous lequel sont placés les bustes des grands hommes de la Bavière. Le roi Louis a pu en trouver près de quatre-vingts. Quatre-vingts grands hommes dans la petite Bavière, voilà une terre privilégiée !
menstiftsgebaude, l’Institut des aveugles, l’Iiûtel de l’administration des mines et des saliues, l’Université, etc.
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En avant de ce portique se dresse une statue de bronze haute de vingt mètres, de trente avec son piédestal, qui, de la main gauche élevée au-dessus de sa tête, tient la couronne promise aux victorieux*. Un lion est à ses pieds, et, de la main droite, elle serre une épée contre sa poitrine. La pose est noble et aisée. La statue semble irréprochable, et pourtant je ne suis pas satisfait de l’ensemble.
Je n’ai jamais compris la théorie de l’art pour l’art. Un monument doit être en rapport avec le site qui le porte et l’entoure, avec , l’idée qu’il exprime, avec le besoin qu’il satisfait. Cette plaine nue n’est pas la place qui convient à une statue de quatre-vingts pieds. Le portique placé derrière elle, qui ne lui vient qu’à la ceinture, n’empêche pas qu’elle ne projette dans l'azur du ciel une trop longue et maigre silhouette. Les colosses sont faits pour les lieux élevés. Il leur faut un piédestal immense , des temples tout alentour et une grande ville couchée à leurs pieds : le Palatin et Rome, comme à celui de Néron; l’Acropole
1 . La hauteur, à partir du piédestal jusqu’au sommet de la tête, n’est que de quinze mètres trente-cinq centimètres; jusqu’au bout de la main, de dix-neuf mètre* vingt-sept centimètres.
CAISKHIF.S DE VOYAGE.
el Athènes, comme à la Minerve de Phidias. Que la Grèce, l’empire romain et la foi catholique aient fait de ces statues prodigieuses, je le comprends. L’Angleterre, la Russie et la France voudraient en avoir, je le comprendrais encore. Pour couronner des peuples géants il faut des colosses. Mais la Bavière n’est pas, que je sache, si grande que pour atteindre à sa tête il soit besoin d’une statue de telle taille.
Disons-le, ni le lieu, ni l’histoire ne demandaient la Bavaria. Mais le roi voulait mettre de tout dans Munich : il y mit un colosse.
A Paris, nous n’avons rien d’analogue, mais seulement deux colonnes surmontées de deux statues qui symbolisent toute notre histoire : Napoléon, ou, disons mieux, le génie même de la guerre qui, de son œil de bronze, regarde avec amour ses légions victorieuses montant vers lui «n spirales triomphantes; l’autre, qui n’a pas de nom et cependant qui ne couronne rien ni personne, c’est le génie de la liberté. Il s’élance vers la grande ville et sur le monde, tenant d’une main un flambeau et de l’autre des chaînes rompues. Sont-ce celles de la Bastille écroulée ou de l’esprit humain affranchi? Les unes et les autres; l’Allemagne,
MUNI C H
du moins dans ses moments lucides, le reconnaît et le dit *.
Comme tous les badauds, je montai dans l’intérieur de la statue. Nous arrivâmes cinq au banc de bronze établi dans sa tète. Nous étions fort serrés en cet étroit espace, ce qui n’empêche pas que je ne lise dans une description de Munich, imprimée à Munich et composée par un professeur de l’Université de Munich, que trente personnes y tiennent à l’aise. Les autres livres n’ont pas manqué de répéter cela. Pourquoi ne pas dire tout de suite qu’on y donne des fêtes ? Là où trente personnes peuvent tenir, une maîtresse de maison de Paris trouverait moyen d’en faire danser au moins vingt.
On ajoute que de là on a des vues magnifiques sur la ville et les Alpes.
Les jours ménagés sont trop étroits pour suffire au renouvellement de l’air, quand la
1 . La Gazette prnsienne, reproduisant dans son numéro du 24 mars 1 861 un article de la feuille hebdomadaire prussienne, disait : « La France marche à la tête des principes de 1789 ; c’est la véritable ntère des libertés nationales. »
2. Eine Treppe fiihrt im Innereu voin Fussgestell bis in des kolosses Kopf, in welchem allein 30 Personen Raum habeu. » Dr. Sôltl, München mit seinen Umgebungen, p. 189. Un autre, un Anglais, ajoute qu'on monte
CAUSERIES DE VOÏARE.
statue a reçu plusieurs visites; et je crois me rappeler que ce qu’on voit le mieux, ce sont deux mats bariolés de bleu et de blanc, couleurs de la Bavière, mais sans drapeaux ni insignes quelconques et qu’on a placés en avant de l’escalier conduisant à la statue. Si sa main lâchait la couronne, c’est un d’eux qui serait couronné. Je ne comprends pas que la municipalité de Munich tienne en permanence ces «leux perches au devant de son monument favori.
Cette petite histoire des erreurs relatives à la Bavaria est à faire trembler les historiens présents et futurs. Voilà un fait qui est matériellement faux : cinquante personnes pèuvent le constater tous les jours, et il n’en court pas moins, comme vérité, toute l’Europe d’un bout à l’autre.
Du colosse grec passons à l’arc de triomphe romain ; nous irons ensuite à l’obélisque des Pharaons; on peut ainsi voyager dans Munich, sans sortir de l’antiquité.
La Siegesthor ou Porte triomphale est à une
dans ses yeux et dans sa bouche, quoique celle-ci n’ait que trois cent soixante-cinq millimètres et les yeux deux cent soixante dix. Un troisième, un des nôtres, fait monter « jusque dans l’intérieur du crâne. » Dans cette profonde cavité est un banc sur lequel peuvent s’asseoir à la fois vingt personnes, s
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des extrémités de la Ludwigsstrasse. • C’est l’arc de Constantin avec l’inévitable quadrige. Nous l’avons au Carrousel. Mais entre les deux copies, il y a cette différence que la Fiance s’est contentée de mettre des chevaux à son char et des soldats dans les entre-colonnements; la Bavière fait traîner son quadrige par des lions et remplace nos soldats par des Victoires dont la rapidité a été ou doit être si grande qu’il a fallu leur donner des ailes. Audessous cette inscription : A l'armée bavaroise ! Nous voilà avertis et la France n’a qu’à se bien tenir.
Du reste} le ton simple n’est pas monnaie courante, de l’autre côté du Rhin. La Prusse achète, il y a quelques années, pour une rente de cent mille francs l'imperceptible principauté de Hohenzollern, en restaure le château et lui met au front cette inscription :
« La forte main de la Prusse m’a élevé.
« Je m’appelle la porte de l’aigle. »
Je trouve excellent de stimuler le patriotisme, mais la flatterie ne vaut pas mieux pour les peuples que pour les rois. L’histoire est pleine des sottises et des culbutes faites par des gens qu’on avait hissés sur des échasSes.
Au môme ordre d’idées appartient « le Portique des Grands-Capitaines. » Aucune des
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nations militaires de l’Europe u’a encore songe • »' à bâtir un ^pareil édifice. Ce ne sont pas tou- .* jours les plus riches qui font sonner le plus haut leurs écu$. Cette fois, le roi Louis n’a pas * eu la main aussi heureuse qu’à la Rühmcshalle.
. ‘Il a, eu beau chercher, il n’a 'trouvé que deux hommes à «mettre sous ÿpn portique, Tilly et de Wrède. L’un qui, dans la guerre de trente^ ans, fut moins le général de l’électeur que celui de la ligue catholique ; l’autre qui servit plus la France que la Bavière et à qui mal pn prit de vouloir, après Leipzig, arrêter à Hanau le vieux lion blessé. « Ce pauvre de Wrède, disait Napoléon le soir de la bataille , j’ai bien pu le faire comte; je n’ai pas pu le faire général. » Comme il convient, en pareille circonstance, ce n’est pas d’un bronze vil qu’on s’est servi. Si j’en crois le livret, on a fait la statue de Tilly avec des canons de la flotte turque détruite à Navarin par l’Angle-
terre et la France. Mais qu’y a-t-il de commun entre Tilly et ce bronze turc acheté à des Grecs? Quant à de Wrrède, il est fait de canons « pris à l’ennemi en diverses occasions. »
A la bonne heure. Mais n’y aurait-il pas là quelque peu de bronze des chers confédérés conquis avec nous, avant 1813, peut-être même du bronze autrichien?
Tout récemment, le rtii Max a fait’ drès-
ser une statue avec cette inscription : «^Aù " grand philosophe Schelling, érigée par $oi} disciple reconnaissant Maximilien II, roi de Bavière. » Voilà, qui est bien et je loue fort ce sentiment respectable.- J’aime mieux aussi' çette statue que celle 4e de Wrède;-! mais est la philosophie "^de Schelling aujourd’hui ? Demandez à Villon où sont les neiges d’an tan ?
il y a des obélisques à Paris et à Rome, donc il en fallait un à* Munich. Mais comme on n’avait pps à portée de la main les montagnes de granit nécessaires, on l’a coulé en bronze. 11 est haut de trente mètres et ses quatre faces noires n’ont ni ornements ni sculptures. C’est sombre et triste, sans élégance ni grandeur. Je vois bien là beaucoup de métal, je n’y vois point d’art. Ne m’accusez-pas de sévérité injuste et raisonnons un peu : la raison est un des éléments essentiels de l’art.
Pourquoi les obélisques des Pharaons nous plaisent-ils? Ce n’est pas, assurément, par leur forme plate et pointue. Une aiguille*de rocher au flanc d’un mont et le pin le plus laid sont cent fois plus beaux. Mais il s’y attache une pensée qui plaît à notre orgueil
il’homme, le souvenir des efforts immenses qu'il a fallu faire pour que cette masse énorme, d’un seul morceau, que la nature avait cachée dans les entrailles de la montagne, en fût arrachée, traînée à travers la plaine et dressée debout à la porte du sanctuaire; pour que ce granit qui use l’acier fût taillé, poli, chargé de figures.
Ajoutez les quarante siècles qui de là-liaut nous contemplent et ces images de grandeurs écroulées, de civilisation éteinte, de religion détruite que l’esprit évQque autour de cette pierre, et vous comprendrez pourquoi en passant près d’elle nous sommes remués profondément.
En architecture l’esprit ne s’arrête pas à la forme seule : il s'occupe aussi de la matière qui rend cette forme solide et durable. Un peu de toile porte un chef-d’œuvre, je ne m’en effraye pas. Mais si vous me dites qu’un portique est fait de poutrelles et de plâtras, je tremble que les unes ne pourrissent et que les autres ne tombent sur ma tête.
Quand je m'aperçus que toutes les colonnes de* Londres étaient -de la briqué revêtue d’un enduit de plâtre, je ne pus en regarder davantage. Quand je trouvai sur l’église de Notre- Dame, à Rouen, au lieu d’une flèche en den-
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telle de pierre, des barres de fer tranquillement fondues dans une prosaïque usine, je courus bien vite à Saint-Ouen, laissant l’industrie pour l’art. L’obélisque de Munich a produit sur moi le même effet. Un chaudron nier a pu clouer toutes ces plaques de cuivre l’une à l’autre.
Il est consacré à la mémoire de trente mille Bavarois morts en 1812 dans l’expédition de Russie. C’était le contingent de la Bavière : il resta tout entier sous la neige. L’inscription ajoute : « Eux aussi ils sont tombés pour la délivrance de la patrie ! »
Les pauvres diables ne s’en doutaient guère, et s’ils ont délivré leur patrie, c’est bien à leur insu. Je ne vois pas trop quelle bonne pensée cette inscription peut susciter dans l’âme du peuple : si ce n’est, avec le souvenir des inconvénients de la dépendance autrefois acceptée, la leçon à tirer de là que les Bavarois ne doivent servir que la Bavière. A entendre ce qu’on dit dans certaine région de Munich, on serait tenté de croire que le successeur du roi Max aura aussi un obélisque à élever aux Bavarois morts dans les Alpes ou sur les bords du Mincio, pour une cause qui leur est étrangère.
SUITE DE MUNICH
Sculpture : la Glvptothèque et les marbres d’Égine. — Peinture : la Pinacothèque ; Albert Durer et Rubens. — Les fresques. Faüt-il des fresques à Munich, et l’architecture est-elle la servante de la peinture? — Munich une des capitales du nouvel art chrétien. — Origine de cette renaissance catholique.
Je n'ai pas, jusqu’à présent, parlé de deux édifices fameux , moins par eux-mêmes que par ce qu’ils renferment : la Pinacothèque ou galerie de tableaux , et la Glyplothèque ou musée de sculpture. L'un est bien placé, assez près de Saint-Boniface; l’autre a un vilain voisinage, une caserne : tous deux sont dans le désert, ce qui, du moins, les met à l’abri de la poussière et de la fumée, deux grands ennemis des choses de l’art.
Cette solitude a pourtant son charme, mais à une conditiou, c’est qu’elle soit complète.
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IJn matin, je me trouvais sur la grande place que forment les Propylées au fond, l’Exposition nationale à gauche, et la Glyptothèque à droite. L’espace est vaste, un large chemin le v traverse; de chaque côté s’étend une pelouse émaillée de fleurs rouges et blanches, et plus loin un champ où la folle-avoine n’avait pu étouffer une multitude de boutons d’or. Derrière la Glyptothèque de beaux ombrages se marient harmonieusement aux lignes de l’architecture : ormes à la robuste membrure, et font un bois épais de ces lilas qui jettent dans l’air les premiers et les plus doux parfums que la nature produise, au renouveau, quand la terre, se reprenant à la vie, exhale l 'haleine embaumée du printemps. Leurs graines disgracieuses avaient depuis longtemps remplacé leurs fleurs charmantes : mais les oiseaux chantaient dans les branches ; le soleil déjà radieux dorait le marbre blanc des frontons. Aucun bruit , aucune forme ne rappelaient l’Allemagne ni la vie moderne; et si ce ciel n’était pas encore celui de l'Orient que j'allais chercher, ce silence, ces marbres, ces colonnes faisaient rêver d’art et de la Grèce.
J'étais donc bien loin des bords de l’Isar, quand un bruit et une forme étrange me ramenèrent brutalement à Munich. Le bruit? c’était
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la voix d’un affreux rapin 1 830, chevelu, barbu, anguleux, sombre, tel que j’en croyais l’espèce perdue. La forme? c’était une jeune blanchisseuse rapportant au bout d’un bâton deux immenses crinolines qui devaient le lendemain donner à quelque belle dame du voisinage l’envergure d’un condor. Voilà comme une fausse note détruit toute l’harmonie d’un concert.
Revenons à nos deux musées : celui de peinture, bâtiment carré et bas, élevé seulement d’un étage, et sans jours pris du dehors, avec un portique grec de douze colonnes ioniques, surmontées d’un fronton qui ressemble à tous les portiques grecs du monde, est lourd et sans caractère; le second, mieux conçu, est plus monumental, sans mériter toutefois pour ses dehors des éloges particuliers.
Maintenant entrons. La Glyptothèque est pauvre : rien des modernes, si ce n’est un marbre ou deux, sans importance, de Thorwaldsen et de ce Canova qu’on a tant surfait, si j’en juge par ce que j’ai vu de lui à Paris, à Munich et à Vienne ; rien non plus de la Renaissance. On a très-judicieusement disposé les monuments de la Glyptothèque dans l'ordre chronologique ; seulement cette histoire a une lacune de seize siècles, depuis le buslede Marc-
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Aurèle jusqu’à celui du roi Louis. L’art romain est représenté par beaucoup de choses, aucune de haute valeur; mais pour l’art grec, des joyaux inappréciables : un Niobide mourant, d’une admirable structure ; un Faune endormi , que Bélisaire enfermé au château Saint- Ange jeta, à défaut de projectiles, sur la tête des Goths, et qu’on retrouva neuf siècles après, au fond du fossé; enfin, les marbres (C Egine, qui feraient à eux seuls la fortune d’un musée.
On a trop parlé de ces marbres pour que • j’écrive à leur sujet un nouveau dithyrambe. Je fus très-heureux de les voir. Pour l’historien, ils ont une valeur incomparable ; l’artiste admirera aussi ces corps déjà si bien modelés qui annoncent la venue prochaine de Phidias; mais tous les raisonnements de l’esthétique transcendante n’empêcheront pas qu’on n’éprouve un sentiment de répulsion à la vue de ces têtes sur lesquelles est sculpté, jusque sur celles des mourants, le même rire imbécile. Les marbres d’Égine causent surtout un plaisir d’archéologue : voilà pourquoi ils ont eu un si grand succès en Allemagne. Les motifs qu’on donne pour nous faire accepter ces figures grimaçantes sont les mêmes qu’on plaide pour faire admirer la raideur des statues égyptiennes et la sculpture informe du moyen âge. Style
hiératique tant qu’il vous plaira, mais ce style est dans l’art ee que le genre ennuyeux est dans la littérature : on l'explique, on l'admet, on ne l’aime pas. Pour Dieu ! un peu moins d’explications et un peu plus de vie et de beauté. Que les Allemands rassemblent tous les chefsd’œuvre du style hiératique de l’Inde, de l'Egypte, de la Grèce et du moyen âge, nous, nous porterons au milieu notre Vénus de Milo, et l'on verra la radieuse déesse qui manifeste si librement toutes les perfections physiques , écraser de sa forte et tranquille beauté ces • types déformés par le dogme et comprimés par la servitude. L’art n’est ni la science, ni la reliaion : il est le beau.
La Pinacothèque est une des plus précieuses galeries du monde : elle renferme cinq cent quatre-vingt-douze grandes toiles, six cent quatre-vingt -neuf petites, en tout mille deux cent quatre-vingt-une. Le Belvédère de Vienne en a davantage, mais beaucoup y sont pour faire nombre. Dresde seule en Allemagne peut rivaliser avec Munich*, et, par Raphaël , le vaincre.
L'ancienne école allemande y est au coin •
1. Dmdea environ deux mille toiles, autant que le Louvre et que le Museo ciel Rey de Madrid.
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plet de ses grands maîtres, Holbein le Vieux, Lucas Kranach, Wohlgemuth de Nuremberg et surtout Albert Durer, dont Munich possède dix-sept toiles. Il manque quelque tableau d’histoire d’Holbein le jeune, qui vécut en Angleterre et y a laissé son œuvre presque entier. Tout cela est éblouissant de couleurs, quelquefois trop crues, charmant de naïveté, pas toujours de dessin, encore moins de perspective. C’est que cette école ne dépasse pas le milieu du seizième siècle. La Réforme la tua, comme elle avait tué la renaissance littéraire. Albert Durer en est la plus haute expression, en même temps qu’il est le représentant le plus fidèle de l’Allemagne elle -même, avec son fantastique étrange et la profondeur, mais aussi l’indécision de sa pensée; avec le goût de la réalité qui va jusqu’aux détails grossiers et bas, à côté de la recherche d’un idéal qu’on ne peut toujours saisir : plus de force que de grâce, et moins de calme raison que d’imagination vagabonde1.
L’école des Pays-Bas, née aux mêmes lieux, à Cologne, et sous l’influence des mêmes
1. F.n écrivant ces lignes, je pense moins aux tableaux du maître, à Munich, qu’à ses belles, mais étranges gravures : l’Ange de la mélancolie , le Chevalier dans ta foret enchantée, etc., etc.
maîtres, les Byzantins, plus vivace puisqu'elle ne s’interrompit jamais; coloriste aussi, mais d’une autre manière, surtout par le jeu opposé des lumières et des ombres, par cet art du clair-obscur que nulle autre n’a si bien possédé ; plus réaliste, parce que le dogme calviniste interdit aux peintres hollandais la symbolique chrétienne ; plus sensuelle, parce que la population flamande, riche et active, est exubérante de sang, de vie et de chair; familière enfin, même triviale, pour se mettre au goût d’une société bourgeoise, cette école brille à Munich, comme nulle part ailleurs, même en Flandre. Avec van Eyck ou Jean de Bruges, le propagateur, sinou l’inventeur de la peinture à l’huile, et le gracieux Hans Hemling elle tient encore au style byzantin. J. Gossaert, van Orley, Michel Coxcie et Hemskerck marquent sa seconde époque, celle de l'union à l’art italien ; elle triomphe avec Rubens, le plus grand des peintres de la chair, avec Van Dyck, Rembrandt, Jordaëns, Hobbema, Ruysdaèl, et elle se continue jusque vers nous par la foule de ceux que l’histoire appelle les petits flamands et que les enchères font aujourd’hui si grands. Rubens, à lui seul, a quatre-vingt-quinze toiles. Paris, Madrid et Anvers mettant en commun leurs tableaux du maître en réuniraient à peine
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davantage. Un d eux, un Jugement dernier, fut un défi avec Michel- Ange; el le peintre d’Anvers n’a pas fléchi devant le peintre redoutable de la chapelle Sixtine. Si la science anatomique est plus faible et l’audace du dessin moins grande, la couleur est plus riche, et le Dieu de l’Evangile plus miséricordieux. Dans le groupe des élus, je vois un pauvre nègre. Merci à vous, artiste heureux et puissant, le favori des rois, merci pour cette bonne pensée, en un tel temps, de la fraternité humaine!
Mais voyez l’inconvénient d’être dans un pays où les artistes mettent dans leurs tableaux plus d’idées que de dessin. M. Lancelot, à qui j’ai montré ce qu’on vient de lire, me répond : « Ce nègre est placé à l’extrémité d’un groupe de figures nues, étincelantes de sang et de lumière, qui viennent s’éteindre en une demi-teinte violacée, brillante encore, sur un fond de ciel crépusculaire à lueur orangée. Le grand coloriste a senti, sans tant philosopher, qu’un nègre seul pouvait lui donner la tache noire bleue qui était l’opposition légale et la liaison forcée entre ces deux nuances. Il n’a été que peintre , mais comme toujours grand peintre, et c’est bien assez, n’en déplaise aux esthétiques allemands qui ne sont pas peintres du tout. »
Voilà une raison de métier; et vous êtes sans doute dans le vrai, mou cher artiste, mais je vous dirai toujours : dans le groupe de ses élus, Rubens a mis un nègre.
Les écoles de France et d’Espagne sont toutes deux contenues dans une seule salle, tandis que l’Allemagne et la Flandre en remplissent cinq, l’Italie trois, celle-ci avec beaucoup d’œuvres secondaires. Rien de grand, en effet, de Vinci, de Michel-Ange, de Raphaël et du Titien. Aussi je vous laisse avec les musées ef Allemagne de M. Viardot, si vous êtes désireux de faire, sous la conduite d’un guide aimable et sûr, un plus long voyage dans la Pinacothèque. Pour moi, qui ne suis venu chercher à Munich, ni l’Italie, ni l’Espagne, ni la France, mais l’Allemagne, je vous emmène devant les fresques de Cornélius, devant les chefs-d’œuvre du nouvel art chrétien et de la renaissance allemande.
C’est ainsi, je vous l’ai dit déjà, qu’on parle à Munich.
Des fresques, il y en a partout, au dedans et au dehors des monuments, sur la muraille extérieure de la nouvelle Pinacothèque, tout le long de la courtine de l’Isarthor, au Bazar, sous les portiques du Palais, au jardin du Séminaire, comme dans la chapelle du châ-
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tcau, à Saint-Louis, à Saiut-Boniface, à Notre- Dame de Bon-Secours et du haut en bas de la Nouvelle-Résidence.
Une première question. L’architecture n’estelle que l’humble servante de la peinture? A Munich , on répondrait volontiers oui , à voir tant de murailles cachées sous la couleur et les lignes architecturales réduites à n’être que des cadres de tableaux. Jusqu’à présent je croyais la proposition inverse la bonne, et il me semble encore que ces deux arts mis ensemble pêle-mêle doivent se nuire. Qu’une teinte discrète adoucisse la blancheur mate de la pierre; que des ornements de bronze ou d’or et un peu de couleur donnent du relief et de la vie aux personnages d’une frise ; que l’architecte enfin mette un diadème au front de son monument, comme il est certain à présent que les Grecs l’ont fait pour le Parthénon, je le comprends. Mais de grandes compositions sur les murs extérieurs attirent tout aussitôt les yeux; elles provoquent le regard et le retiennent, même quand elles ne le méritent pas; le monument disparait, il ne reste qu’un tableau. Un des deux arts est supplanté par l’autre, la forme par la couleur.
En outre, ces peintures en plein vent ne sont-elles pas bien exposées? On en fait beau-
coup en Allemagne. Berlin rivalise, à cet égard, avec Munich. Mais Munich et Berlin ont-ils la sèche et douce atmosphère de l’Egypte et de la Grèce? Déjà en Italie, sous un ciel splendide et clément, elles meurent, même à l’intérieur des édifices. Où en sont à Rome les loges et les chambres de Raphaël; à Milan, la fameuse Cène de Vinci? Les Stanze ont déjà reçu le bienfait dangereux d’une double restauration. Aux loges, il a fallu placer des vitrages dans les arcades immenses, et défigurer l’édifice pour sauver les derniers restes des peintures. Une église, à Florence, est déshonorée par un auvent de bois qui abrite une fresque, et le voyageur qui revoit, après quelques années, le Campo-Santo de Pise, mesure avec effroi la rapidité des ravages. Toutes les fresques sont destinées à périr; combien plus vite dans un climat humide et rigoureux, où les changements de température sont extrêmes. Le granit n’y résiste pas; la couleur sera-t-elle plus forte?
La réponse est déjà faite. Les peintures exécutées par Cornélius de 1 827 à 1829 sous les portiques de la Nouvelle-Résidence, celles de ses élèves à l’Isarthor et dé Rottmann sous les arcades du Bazar s’altèrent et commencent à tomber par place. Un même homme aura pu les voir naître et presque mourir.
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S’il en doit être ainsi, pourquoi celte inutile dépense de talent et d’argent ? Il est vrai que quelques-unes n’ont coûté beaucoup ni de l’un ni de l’autre , et sont de la peinture évidemment faite à tant la toise, comme on nous.en a trop fourni à Versailles, il y a vingt ans*. « Celles de la nouvelle Pinacothèque, dit un critique anglais, rappellent assez exactement, pour la conception et l’exécution, ces toiles enluminées qui ornent les devantures des baraques de foire. »
Remarquez bien que ce n’est pas moi qui dis cela, mais un Anglais. Vous allez juger s'il a raison. Voici, par exemple, la description très-exacte d’une de ces fresques : « Les artistes du roi Louis combattant l’hydre du mauvais goût. »
Sur un plateau élevé, au bord de la mer, est posé un autel antique qui forme le centre de la composition. Dans la niche de l’autel, les trois Grâces accroupies, et la tête sur leurs genoux, attendent l’issue du combat. Leur pose tourmentée et sans noblesse a grand besoin du livret pour révéler leur qualité. Une lampe antique brûle près d’elles d’une lumière dou-
I . J’y ai vu de grands tableaux pavés à de vieux maîtres trois mille francs.
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teuse, comme leur beauté. Au-dessus de la niche, et pour en interdire l’approche, se tient un monstre vert, à corps de chien, décoré de colliers, de médailles, et dont les têtes coiffées de perruques poudrées sont cravatées de blanc. Avec ses griffes et sa queue, le monstre se défend contre les attaques des régénérateurs de l’art, divisés en deux groupes : celui des peintres et celui des sculpteurs.
A droite, Cornélius, dont le vêtement a cette couleur verte que l’oie compose et que nous n’osons plus nommer; monté sur Pégase, il brandit de toute sa force une épée à deux mains. Après le vaillant et fougueux champion de l’art nouveau, le doux et extatique Overbeck qui prie au lieu de combattre, en robe de chambre, pour annoncer ses habitudes solitaires; la raie au milieu du front, comme il convient au peintre des chérubins. Sur son cœur, il presse le bâton d’une bannière lambrequinée où est peinte la Vierge immaculée. Derrière le mystique, un autre batailleur, le troisième régénérateur de l’art allemand, l’auteur même des fresques, Kaulbach. 11 empoigne de la main gauche une espèce de bandit, mal habillé d’une redingote verte, et qui veut, lui aussi, se hisser à la gloire en se faisant un marchepied d'une tortue. De sa poche , qui
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rappelle celle de notre trop illustre Bertrand, sort un pistolet, dont je n’ai pas compris le rôle artistique.
Sous les pieds du cheval de Cornélius, on voit un carton auquel il ne manque pas un cordon. Un vieux en perruque de travers, à jabot, à culotte courte et en souliers à boucles, s’y appuie en pressant amoureusement contre sa poitrine un mannequin nu. Ce pauvre vieux signifie sans doute la chute de cette vieillerie, les études d’atelier.
Passons à l’autre groupe. Voici encore un vaillant. De la main gauche il tient un bouclier et de la droite un glaive. Une grande draperie rouge ne laisse voir qu’un peu de son pantalon vert olive et ses souliers lacés ; sur sa tête, un casque ou une casquette, je ne sais lequel.
Le second personnage frappe d’un maillet de sculpteur. Le troisième n’a pas d’arme : il repousse le monstre de sa main nue. Une plume dressée en aigrette derrière ses oreilles indique un écrivain en esthétique allemande.
En arrière et au-dessus d’eux, sur un petit nuage qui fait office de banc, Minerve menace de sa lance le pauvre monstre. Enfin un monsieur gras, en beau linge, à chevelure abondante et favoris bien peignés , en robe de chambre encore, verte toujours, un portefeuille
sous un lnas, une équerre en fer sous l'autre, un pied dans la mer, le second posé sur le tertre, arrive je ne sais trop d’où, guidé par une chouette qui vole au-dessus de sa tête, tandis que par en bas trois grenouilles lui coassent la bienvenue.
Voilà pour l’idée. Le dessin et la couleur 11e valent pas mieux. Tous les vêtements ont des plis qui leur feraient une dimension impossible ; les chairs sont couleur de brique, et chaque figure est sèchement placardée près de l’autre, à ce point qu’à distance on ne voit que des taches qui ne se fondent pas dans une forme.
Ce n’est pas assez d’appeler cette fresque, comme l’a fait M. Th. Gautier, une charge d’atelier ; elle mérite un blâme plus sévère venant d’hommes qui critiquent de si haut et souvent nient les talents acceptés des autres pays, qui ont érigé leur pratique en dogme et ont eu pour chef de coterie le chef de l’Etat1.
Ces mêmes peintres, en effet, et les journaux, les docteurs en toute faculté qui les ap-
I . On conserve au musée le* esquisses des fresques de la nouvelle Pinacothèque très-soigneusement faites par Kaulhach lui-même, ce qui prouve bien qu’ou ne les considère pas comme une plaisanterie d’atelier. En outre au-dessous de chaque personnage est son nom en lettres d’or, comme dans les tableaux officiels.
plaudissentsi bruyamment ont été très-sévères pour nous à la grande exposition de 1856. Ils accusent nos artistes de n'avoir pas d’idées, comme notre littérature de manquer de sérieux. C’est très-vrai. Dans l’art nous cherchons d’abord la beauté, dans les lettres le vrai, et nulle part nous ne cultivons avec amour le genre ennuyeux. Notre front se déride volontiers, même au milieu des choses graves, et bien de nos jeunes soldats, comme leurs pères de la vieille Gaule, sourient à la mort.
Mais, très-chers voisins, vous qui réfléchissez tant, réfléchissez donc qu'à nous reprocher notre légèreté d’enfant vous nous donnez le droitde compter qu’il nous sera aussi beaucoup pardonné. Pour vous, gens graves et penseurs profonds, n’agissant qu’avec préméditation, qui pourra, si vous vous trompez, vous accorder le bénéfice des circonstances atténuantes!’
Pour en finir avec le côté ridicule de ces peintures bavaroises, il faut que je cite encore une facétie du grand et sérieux Cornélius aux loges de l’ancienne Pinacothèque : c’est Michel-Ange taillant, la nuit, à grands coups de maillet, son Moïse, la tête coiffée d’un appareil à gaz portatif. Rien n’arrête le puissant artiste dans son élan, ni son étrange coiffure, ni sa pose impossible, ni l'immense tablier de serge
verte qui lui forme par derrière une raide et inutile draperie, ni l’indiscret visiteur qui tire le rideau pour laisser voir les étoiles qui rayonnent dans un ciel indigo, au-dessus d’un petit arbre rouge !
Heureusement que tout n’est pas de cette force ; dans les douze fresques de la Basilique, dans les salles des Niebelungen et les peintures de la Nouvelle-Résidence, surtout dans le Jugement dernier , de Cornélius, à Saint-Louis, il se trouve de fort belles choses. Mais si, dans les meilleures, l’esprit est satisfait par la grandeur des idées et les yeux par l’exactitude minutieuse des costumes et la science parfaite des accessoires, si les peintres de Munich sont bien à la hauteur de la métaphysique et de l’érudition allemandes, on est trop souvent blessé par le dessin violent et incorrect de Cornélius, qui vise à être Michel-Ange, par l’afféterie et l’ascétisme des élèves d’Overbeck, qui veut être Fra Angelico, enfin par cette couleur terne et sombre que l’école de l’art chrétien substitue aux couleurs de la vie. Telle de ses figures semble être un pâle rayon de la lune.
Munich est une des capitales de ce nouvel art chrétien, Dusseldorf est l’autre. Nous sommes forcé d’en discourir un peu.
Au dix-huitième siècle, par toute l’Europe
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1 art se mourait. David lui donna une secousse violente qui le fit renaître virilement. Il rompit brusquement avec la mignardise, les bergeries et les nudités provoquantes de Bouclier et de Watteau ; il le remit sur la route du beau et du vrai, route encore étroite, mais que ses successeurs élargirent. L'art moderne a donc en France et dans l’atelier de David sa véritable origine. Ce qu’on appelle la renaissance allemande est de vingt ans postérieur.
Comme la réaction contre le convenu dans la société et l’art avait conduit les philosophes et les artistes à l’étude des anciens et de la nature ; la réaction contre la Révolution et les idées nouvelles ramena quelques esprits à leur contraire, l’adoration du passé. On inventa alors en politique, la légitimité, en religion, le néo-catholicisme, en histoire, le moyen âge. Au lieu de marcher en avant, on ne regarda qu’en arrière. On se vieillit de six siècles, on s’appela les fils des croisés; on fut dévot et royaliste et on n’eut plus d’admiration que pour les gargouilles des cathédrales et les saints au nimbe d’or des vitraux gothiques. Le nouvel art chrétien naissait. Il eut pour parrains en France, Chateaubriand*, en Alle-
l. Cf. L. Siraond, Voyage en Italie, p. 399 et suiv.
magne, Overbeck, avec cette différence que pour l’écrivain ce fut affaire d’art seulement1, mais pour l’artiste, affaire de conviction. Overbeck abjura le protestantisme et a toujours vécu et pensé comme le plus pieux des anachorètes.
1. Voy la récente étude de AI. Sainte-Beuve sur Chateaubriand.
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SUITE DE MUNICH
La colonie allemande à Rome. — Le mysticisme d’Overbeck et les synthèses génésiaques de Cornélius. — La maladie du cosmos et la peinture philosophique. — Infécondité des hybrides.
Il y a cinquante ans, alors que fermentait contre nous en Allemagne une juste haine, de jeunes Allemands, fuyant devant nos victoires et devant nos arts, vinrent demander à Rome une inspiration qui ne fût pas française. Overbeek et Cornélius étaient avec eux et furent bientôt à leur tête. La petite colonie, fort dépourvue de bien, mais riche d’enthousiasme, travaillait avec ardeur. En 1836, un homme d’une haute intelligence, Niebuhr, arriva à Rome, comme ambassadeur de Prusse, il admit dans son intimité ses jeunes compatriotes ; presque chaque soir, ils se réunissaient près de lui. On parlait d’art, on lisait Dante ou les
Niebelungen, Homère ou Goethe, et parfois on revenait des mystiques- rêveries du chantre de Béatrix au naturalisme puissant du grand poëte de Weymar. « Un soir, dit Niebuhr, nous étions réunis chez le chevalier de Bunsen, dont la maison dominait le Palatin et Rome entière ; minuit venait de sonner. Debout sur la terrasse, nous vîmes Jupiter briller dans le ciel : il semblait contempler d’en haut sa roche Tarpéienne. Nous portions des santés. Je dis à Thorwaldsen : *« Buvons au vieux Jupiter ! « — De tout mon cœur, » répondit-il d’une voix émue. Quelques-uns s’étonnèrent de la proposition ; mais Cornélius choqua nos verres et but avec nous. »
Parmi les étonnés était sûrement Overbeck, avec ces artistes protestants que l’amour de l’idéalisme chrétien et son exemple conduisirent au catholicisme. Dès ce temps-là, il aurait volontiers fait de Goethe le marchepied de Satan, comme quelques-uns veulent que Cornélius l’ait fait dans son Jugement dernier. Le naturalisme l’ effrayait. Il traitait de païens les élèves de Raphaël, et remontait au delà du maître, jusqu’au Pérugin et au Pinturicchio. A mesure que sa piété s’accrut, sa peinture se spiritualisa, comme sa vie. Il cacha la chair; il éteignit les couleurs, comme il étouffait en lui
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les sens. Il eût voulut peindre l'âme seule et se désolait d’être obligé de lui donner l'enveloppe d’un corps; du moins la faisait-il, cette enveloppe, si frêle, si transparente, qu’en vérité elle n'existait pas. Ces corps n’ont certainement jamais vécu. Jamais le sang chaud de la vie n’a circulé dans leurs veines. Ces pieds n’ont pas marché, ces mains n’ont rien saisi. De ces yeux éternellement voilés par la douleur ou l’extase n’a point jailli l’éclair des passions tumultueuses. Les draperies mêmes qui les couvrent tombent en plis réguliers que le vent des tempêtes du monde ne dérangea jamais. Et cependant, puisque l'on remonte si loin, on devrait savoir que les ascètes ont été une déviation du christianisme primitif ; que les saints furent des hommes de combat autant que de prière; que les apôtres n’avaient pas seulement l’esprit exalté par la foi, mais les mains endurcies par le travail, et que Jésus était appelé le fils du charpentier.
Overbeck n’a, je crois, qu’un tableau à Munich, mais il y est présent par son esprit et par ses élèves, Hess, Schnorr, Muller. Hess a couvert de ses fresques la basilique et la chapelle de Tous-les-Saints, avec les qualités et les défauts du maître. Il dessine plutôt qu’il ne peint. Ses figures pensent plus qu’elles n’agissent, et
294 CAUSERIES DE VOYACE.
ces tableaux d'hier semblent moins faits pour nous que pour les contemporains de Fra Angelico.
Le nouvel art chrétien est peut-être une prière ; il n’est plus un art. Certains artistes, en effet, en usent avec lui, comme certaines grandes dames avec leur religion. Celles-ci, au prix de quelque assiduité à l’église, se dispensent de morale; ceux-là, à l’aide de quelques expressions de tète, se dispensent d’étude. Puisque l’artiste chrétien ne veut peindre que l’âme, pourquoi prendrait-il la peine d’étudier le corps? Aussi, assure-t-on que bien des gens de cette école ne veulent plus recevoir de modèle vivant dans leur atelier. Retourner au quinzième siècle et à la peinture monastique des Italiens , c’est peut-être renaître , mais vieillard, pour mourir bien vite, et non pas enfant, plein de force et de promesses, pour remplir une longue et glorieuse existence.
Qu’on n’accuse pas un Français de jalousie mesquine. Voici sur cette question ce qui a été dit en Angleterre : « L’art de Durer et de Van Eyck n’est plus. Le Pérugin et Pinturicchio, arrachés après trois siècles au repos de la tombe et transportés au delà des Alpes neigeuses, ont communiqué à la peinture allemande le
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froid de la mort, en trompant les voies de la nature. »
Avec Overbeck et son école le nouvel art allemand n’est ni de son temps ni de son pays ; mais avec Cornélius il en est trop, non pas que Cornélius et les siens peignent davantage. Pour eux le spiritualisme pieux qui arrête Overbeck aux vagues contours des idées religieuses est l’emplacé par l’ambition titanique de la pensée. Des nuages du mysticisme nous passons à l’obscurité des symboles et des synthèses génésiaques.
Depuis quarante années, les Allemands ont ce que j'appellerais la maladie du cosmos. Ils veulent tout expliquer, à commencer par l’inexplicable, tout comprendre, même l’incompréhensible, tout saisir, tout étreindre, même l’infini. Chaque année il se publie à Leipzig douze histoires universelles, quand la France n’en a pas une encore, et vingt traités ontologiques lorsque nous n’en écrivons plus. Ils vous rendent compte de Dieu, de la création et de l’âme, de l’absolu, de l’être et du devenir, sans plus hésiter que si tout cela ils l’avaient vu et touché, pesé dans leurs balances, soumis au scalpel et au microscope. C’est une très-noble tendance, mais fort téméraire et du reste sans grandes conséquences. Qu’y a
gagné l’Allemagne? Une mêlée furieuse de systèmes qui, semblables aux vases de terre de Gédéon et de ses trois cents braves, se sont heurtés et brisés les uns contre les autres, avec cette différence que la lumière n’était pas au fond et n’a point jailli pour éclairer le monde.
Kant mis à part, qu’est-il resté de Ficlite et de son idéalisme purement subjectif; de Schelling et de son système de l’identité qu’à la fin de sa vie il déclara n’être qu’un'rêve poétique ; de Jacobi, autre poëte qui, comme certains chez nous, se croyait philosophe; de Krause, qui savait, aussi bien que Swedenborg, ce qui se passait dans les étoiles ; de Hegel enfin et de son identité absolue du fini et de l’infini? Ce qu’il en reste ! demandez-le à Strauss, à Bruno Bauer, à Feuerbach, à Arnold Ruge. Après tant d’affirmations superbes, que de négations désolantes! Après avoir tout résolu dans l’idéalisme, voilà que tout se dissout dans le panthéisme. Ah ! que les Allemands auraient besoin de méditer un beau chapitre d’un livre écrit par un des nôtres, qui est aussi quelque peu un des leurs, M. Vacherot. Il a pour titre : De F impuissance de ta métaphysique ' .
!. Ou Études sur la dialectique dans Platon et dans
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En parlant des philosophes, je ne suis pas si loin des artistes que vous le pourriez croire. Les peintres allemands sont aussi atteints de ce mal du cosmos. Leurs tableaux sont bien plus chargés d’idées que de couleurs. A force d’analyser un sujet ils l’épuisent. Ils ne mettent pas plus de perspective dans leur pensée qu'il n’y en a quelquefois dans leur dessin. Ils n’ont ni des idées ni des scènes de premier, de second et de troisième plan. L’unité manque, comme la clarté, et regarder ces tableaux est rarement un plaisir, parce que c’est toujours une étude laborieuse. Voulant peindre des abstractions, il leur faut recourir aux symboles, et ils reprennent dans l’art ce que nous sommes si heureux d’avoir chassé de la poésie, l’allégorie toujours si froide.
Avec la philosophie, l’érudition. Ces artistes ont une science désespérante : leurs tableaux sont d’excellents manuels d’archéologie. Ce fut
Hegel , deM. Janet, et les Études sur lu philosophie allemande moderne depuis Kant jusqu'à nos jours , par M. A. Foucher de Careil. Du resie, un Allemand mort depuis peu (en 1860), Schopenhauër, a dit crûment son fait, et en face, à cette métaphysique qui, retournant à la scolastique du moyen âge, prétend expliquer le monde réel par des abstractions. Par malheur, Schopenhauër, après avoir renversé, veut à son tour construire, et, comme tous les autres, bâtit sur le sable.
certainement un progrès quand Lekain et Talma rétablirent au théâtre la vérité du costume. L’acteur en valut mieux, mais la pièce en valut-elle davantage? L’érudition n’est dans l’art qu’un accessoire et les madones de Raphaël, pour avoir un costume conventionnel, n’en sont pas moins de divines figures.
Ajoutez que pour accroître la difficulté de comprendre, chacun de ces tableaux, à Munich, n’est qu’une partie du tout, qu’une page isolée d’un long poëme qui se déroule lentement sur d’immenses murailles. Chaque monument a le sien. Ainsi le dogme catholique est à Saint-Louis depuis l’orgue jusqu’au chevet; l’histoire entière de l’Église à la chapelle de la cour ; celle du christianisme en Allemagne à Saint-Bonifacc. La Nouvelle-Résidence a, au rez-de-chaussée, le poëme des Niebelungen ; au premier étage, dans les appartements du roi, la littérature grecque; dans ceux de la reine, la littérature allemande; aux Loges de la Pinacothèque, l’histoire de la peinture; à la Glyptothèque enfin la création du monde.
C’est assurément une pensée juste et grande que de consacrer un monument à un même ordre d’idées exprimées par la peinture. Cette pensée, Raphaël l’a eue en peignant les Loges
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du Vatican, où la Bible revit tout entière, et la chambre délia Segnatura, où il a représenté la grandeur de l’esprit humain cherchant Dieu par la théologie ( la Dispute du saint sacrement), les secrets de la nature et de l’âme par la philosophie ( l'Ecole (T Athènes ), s’élevant, par la poésie, à l’idéal {le Parnasse ) et réglant, par la loi, les sociétés humaines {la Jurisprudence). Quelle grandeur dans l’idée, quelle clarté dans l’exécution1! Du premier regard tout est compris. Pas un symbole, pas une allégorie; il n’est besoin d’aucun commentaire : le titre du tableau dit tout; c’est de la pensée visible.
Du Vatican retournons à Munich.
Nous sommes à la Glyptothèque, dans la salle des Dieux. Assurez-vous d’abord d’un livret et d’un guide. Voici ce que dit le premier; je cite textuellement : « Les fresques de cette salle représentent l'histoire des dieux dans leurs relations avec l’homme et le génie dominant qui est en lui. » Ce n’est pas plus clair que la musique mythique et le silence retentissant de M. Wagner ne sont mélodieux; voyons si la peinture le sera davantage.
1. Je parle de la Théologie et de la Philosophie; ta Poésie et la Jurisprudence sont Bien inférieures.
D’abord quatre amours. Le premier est sur un dauphin. Nous autres, nous croirions à voir le bambin ailé à cheval sur un poisson qu’on a voulu montrer l’amour embarqué sur la mer orageuse des passions humaines. De l’autre côté du Rhin tant de simplicité ferait sourire. Des gens qui ont médité sur l’Aglaophamus et la Symbolique ne pourraient être contents avec si peu. Cet amour sur un dauphin, c’est la puissance harmonieuse qui dompte l’élément de l’eau ; c’est aussi, je crois, le rôle joué par l’élément liquide dans la formation géologique du globe. Creuzer et Cuvier se donnent la main dans la peinture mythique et savante de Cornélius.
Je n’exagère rien; écoutez plutôt :
« Dans les quatre compartiments du plafond nous remarquons dans une liaison intime les quatre éléments, les quatre saisons, les quatre parties du jour et avec celles-ci les mythes qui s’y rapportent. »
L’amour avec l’aigle de Jupiter, c’est l’élément du feu et sans doute aussi la formation des terrains volcaniques. Plus bas est /'Eté, représenté par Cérès avec Zéphireetun hermès de Pan, symbole de la fertilité ; vient ensuite l'Heure de midi , ou Apollon sur le char du soleil, tenant de ses deux mains le zodiaque et
entouré des Heures. A droite et à gauche toute l’histoire du dieu : Daphné qui, dans ses bras mêmes, se change en laurier; Leucothoé, Clythie et Hyacinthe, qu’il métamorphose en arbre à encens, en tournesol et en hyacinthe. Dans l’arabesque : le génie de la poésie au milieu de ménades assises sur des griffons, « ce qui veut dire la faculté créatrice du génie dominant les forces brutales de la nature. » Au dessous, dans un bas-relief, la bataille de Jupiter contre les géants, « symbolisant la victoire du principe divin sur le principe terrestre. •• Enfin, le tableau principal qui montre un des quatre règnes cosmogoniques : ici, c’est le règne céleste représenté par l’assemblée des dieux au moment où Hercule est reçu parmi eux. Comme Hercule est habituellement le héros de la force brutale et qu’une peinture aussi spiritualiste ne saurait se commettre avec une pareille apothéose, au bas du tableau, pour en relever le sens, on a trouvé le moyen de placer encore l' Amour et Psyché : mythe scabreux où le vulgaire voit une chose charmante, mais fort terrestre, où les initiés voient « l'amour spirituel rapprochant l’homme de la divinité. » Trouvez-vous qu’il y ait, comme cela, suffisamment d’idées sur cette muraille. N’oubliez pas que ce que je viens de vous décrire n’est
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jourd’hui n’admet que trois tempéraments, la philosophie péripatéticienne en connaissait quatre pour répondre aux quatre éléments et Cornélius tenait à ce qu’il y eût de la philosophie péripatéticienne dans sa peinture.
Franchement, la Philosophie de la nature de Hegel n’est pas plus difficile à lire que cette peinture. A côté de cet imbroglio, placez le Jéhovah de Raphaël dissipant le chaos, et vous mesurerez la distance qui sépare le génie de l’érudition. Une seule figure et quelques nuages font toute la fresque, mais cette figure puissante de volonté et d’intelligence se projette d’elle-même dans l’espace. Sa bouche commande sans s’ouvrir ; ses yeux lancent le feu dont vont s’allumer le soleil et les étoiles; et ses bras étendus ouvrent les abîmes du néant et refoulent les ténèbres. Pour dire que d’un pas il mesure l'infini, il suffit au peintre de montrerl’agitation de sa chevelure immortelle.
Il n’y a de grand que ce qui est simple. En face du Jéhovah de Raphaël l’âme s’élève et se reporte librement aux premiers jours du monde : on sait gré au peintre de ce qu'il fait voir et de ce qu’il fait penser. A la Glyptothèque, on reste écrasé sous le poids de tant de figures et de symboles, qui donnent à l’esprit, au lieu du plaisir que causent de belles formes
traduisant une belle et simple idée, le rude labeur de refaire un cours complet de mythologie. Encore, s’il suffisait de celle d’Homère, mais il faut celle des mythographes allemands.
Chacun des arts a sa langue particulière et son action limitée. Des musiciens ont voulu faire parler la musique. Ils ont réussi tant qu’il ne s’est agi que de produire des impressions simples, comme dans la Création d’Haydn et la Traversée du désert, de Félicien David ; ils ont échoué quand ils ont prétendu aller au delà. La peinture aussi n’est pas plus la philosophie et la science, comme le veut l’école de Munich, que la musique n’est un poëme. Elle rend admirablement des formes et des actions qui font penser, elle ne peindra des abstractions et des systèmes qu’à la condition de recourir à l’assistance fatale de l’allégorie. L’art doit tenir les genres séparés sous peine de tomber dans la confusion des langues. Puisqu’on en savait tant à Mnnich, on aurait dû se souvenir que la nature maintient sévèrement la distinction des espèces et que les hybrides ne sont pas féconds.
Qu’on ne m’accuse pas d'être trop sévère. Le mal est grand et déborde au dehors. L’Angleterre a ses préraphaélites qui luttent de sécheresse avec les ascètes de Munich, et de
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science universelle avec les docteurs allemands. En ce moment (1861) Londres entier admire une toile de M. Hunt, Jésus enseignant les docteurs , qui est un vrai musée d’antiquités judaïques. Le peintre a séjourné longtemps en Palestine pour étudier le caractère des lieux, et a passé cinq ans à des lectures archéologiques, pour que l’érudition la plus sévère n'eiït rien à lui reprocher. Mais, ô peintre, si c’est là votre idéal, jetez, donc votre pinceau et prenez une plume ; vous êtes un savant et n’avez rien à faire avec l’art.
Notez que je n’ai encore parlé ni de la couleur, ici sombre et dure, là criarde, ni du dessin si souvent outré, avec ses exagérations anatomiques, ses raccourcis impossibles et cette recherche violente de la grandeur et de la force qui obligeaient Théophile Gautier à porter sur Cornélius un jugement sévère, « à son grand regret, ajoute-t-il fort bien, car il est si doux d’admirer. »
Ce jugement, je ne crois pas qu’on puisse le taxer d’injustice. Mais il y en aurait une à ne pas reconnaître que Munich, sans être Athènes, est une des plus curieuses cités de l’Allemagne, et que ce roi Louis, sans être un grand roi, a honoré son nom en essayant beaucoup de grandes choses. Dans ce siècle de primes et
de reports, il a aimé les arts et jeté l’or à pleines mains pour créer de nobles plaisirs que nous partageons avec lui. Et ces artistes, s’ils ont failli dans l’exécution, c'est qu'ils ont placé leur but trop haut. J’aime mieux, après tout, ces copies de chefs-d’œuvre immortels que des inventions mauvaises ; ces poëmes compliqués et obscurs que la prose vulgaire d’une certaine école de notre pays; et je préfère ces fresques incolores, ces corps sans vie aux matrones dévergondées dont on nous déshabille les formes par trop opulentes. Entre le réel et l'idéal, je n'hésite pas. Je vais au second ; mais je cours là où je crois les trouver tous deux réunis : une simple et grande idée sous une belle forme.
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SUITE DE MUNICH
La brasserie royale. — Une manière de monter la garde à Munich. Les balafres des étudiants. — Une cérémonie funèbre. — Les cimetières. — \J Àngelus. — La retraite. — La procession de la Fête-Dieu. — Le , masque olympien de Goethe.
Il ne faudrait cependant pas croire qu’il n’y ait à Munich que des statues et des tableaux, on y trouve aussi des hommes, et qui vivent bien, ou du moins qui aiment à bien vivre. Voyez ces bonnes grosses figures que M. Lancelot a daguerréotypées * . C’est carré, charnu, largement assis sur la base. Les jambes sont de taille, même chez les femmes, à ne jamais faire défaut au solide édifice qu elles portent, à moins que la bière ne s’en mêle. Il est vrai qu’elle s’en mêle souvent.
I . Les dessins de M. Lancelot pris sur le vif, à Munich même, accompagnent le texte dans la première édition de ces Causeries, celle que le Tour du monde a publiée.
Munich a d'innombrables brasseries, où, dès sept heures du soir, la population s’empile, sans distinction de fortune, de rangs, d’âge, ni même de sexe, car les Allemands, si forts sur la hiérarchie des conditions, reconnaissent l’égalité devant la chope et la pipe. J’ai visité la brasserie royale où d’ordinaire les émeutes commencent. On y parle encore du fameux tapage de 1848, et l’on compte avec orgueil le nombre des tonneaux défoncés et celui des chopes brisées. L’affluence y est lie qu’on s’y sert soi-même. La salle est grande, garnie de banquettes en bois et ornée d’un poêle. Marchands, officiers, étudiants, ouvriers, paysans s’y coudoient. On y parle peu, mais parfois des ivrognes y chantent ; on y boit beaucoup, même on y mange. Vous savez que la France qui ne mange plus est placée entre les deux plus grands mangeurs du monde, l’Anglais et l’Allemand. Celui-ci veut avoir à toute heure quelque chose à mettre sous la dent. Il ne perd point son temps à grignoter, par désœuvrement, de jolis riens. Comme notre amusante princesse palatine, qu’ennuyaient tant les délicatesses de Versailles, il pense « qu’il n’y a que les jambons et les saucisses pour rétablir l’estomac, >* et il en use à épouvanter une Parisienne. J’en vis qui, pour aller plus vite, les
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mangeaient sans pain. Une vieille paysanne circulait entre les buveurs avec un panier rempli de gros radis rouges; on lui en achète. Sur chaque table est une salière, et on s’excite à boire en croquant de temps à autre une tranche de raifort. Ce sel, ces i-aves, la pipe et le saucisson, agissant de concert, la soif arrive à des proportions sahariennes. Il n’est pas rare devoir un de ces braves gens, qui, dans sa journée, a vidé de douze à quinze moos, ce qui veut dire vingt-quatre à trente litres. Nos paysans de Basse-Bretagne ne vont guère au delà de vingt, encore faut-il que ce soit un jour de pardon.
Cette brasserie royale est la plus renommée de Munich. Un séjour prolongé m’y semblerait un supplice : peu de lumière, une chaleur étouffante et des senteurs! Aussi je laisse M. Lancelot vous la dessiner, et je me sauve à toutes jambes.
En rentrant à l’hôtel, je me croisai avec une sentinelle qui montrait une agitation inaccoutumée. Le soldat surveillait attentivement une porte, comme si une conspiration allait en sortir. Il passait et repassait, en s’en rapprochant chaque fois davantage. Enfin la porte s’entr’ ouvre, le soldat par un demi-tour habilement combiné se trouve en face de l’entre-
3i 0 CAUSERIES DE VOYAGE.
bâillement, il allonge le cou, la tête disparaît, et j’entends le bruit d’un gros baiser hardiment cueilli . — Deux pas en arrière et position du port d’armes. — La porte achève de s’ouvrir. Un tablier blanc à bavette en sort en courant et se perd dans l’ombre de la ruelle, où le soldat la suit. A mon tour je suis le soldat, et j’arrive sur une place mal éclairée où une façade d’église m’arrête un moment, de sorte que je perds de vue l’étincelle qui tremblait au cimier du casque de mon déserteur. Tout à coup, sous un reverbère isolé et fumeux, j’aperçois quelque chose d’inexplicable. Figurezvous un long casque fuyant en arrière avec un plus long plumet, et se prolongeant en avant sous une forme que visière n’a jamais prise. Pas de trace de figure d’homme, et, dans la silhouette, pas de place pour l’y loger. Sous ce fantastique appareil qui me rappelle le monstrueux plongeur du pont au Change, ou la coiffure inasphyxiable des pompiers anglais, se dessinent un torse cambré et deux jambes écartées. Un fusil au repos se trahit par le reflet du reverbère expirant sur la baïonnette. Une forme blanche, indécise comme un fantôme, est plantée immobile devant ce spectre, et aucun bruit, aucun mouvement ne m’aide à comprendre ce groupe étrange. Il faut pourtant
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percer ce mystère. Je m’avance et j’arrive près de l’énigme, au moment où l’avant du casque décrivant un quart de cercle se sépare de l’arrière, et me démasque une bonne face allemande toute haletante, deux moustaches qui ruissellent, deux yeux qui sourient. J’entends un gut interrogatif et un ia reconnaissant, auxquels succède un roulement de baisers pris à pleine bouche. Puis, le tablier blanc regagne sa porte, un moos vide à la main, et le soldat reprend sa faction, heureux d’avoir, en dépit de la consigne, vidé le moos de l’amour.
Voilà une des manières de monter la garde à Munich. Il fallait être Parisien pour s’en étonner. L’Allemagne qui joue beaucoup au soldat, qui tient des canons sur les places les plus pacifiques, des chaînes tendues devant les corps de garde les moins menacés, au fond est très-débonnaire et passe à ses conscrits bien des libertés. N’ont-ils pas appelé la locomotive qui nous a amenés d’Augsbourg ici, du nom de Vénus, pour donner à ses noirs mécaniciens des idées couleur de rose.
Cette armée bavaroise a cependant bonne tournure, et fantassins, cavaliers surtout, semblent de vrais soldats, non pas toutefois lorsque, lourdement matelassés et des grilles au
visage, ils font l'escrime à la baïonnette. A la parade ils ont un air suffisamment martial; s’ils ne marchent pas avec la régularité géométrique des Prussiens, je ne doute pas que leurs régiments ne figurassent fort bien à côté de ceux du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche. Le jour où la véritable Allemagne voudra avoir une armée à elle, qui ne dépende ni de Vienne ni de Berlin, au lieu d’envoyer, comme le duc de Saxe-Gotha, ses bataillons s’exercer et servir en Prusse, elle fera bien de prendre l’armée bavaroise pour noyau de formation.
Une certaine partie de la population de Munich a des mœurs batailleuses qu’accusent des balafres toutes fraîches sur des joues roses et bouffies. Ce sont les étudiants. Mais, ne leur en déplaise, je les crois turbulents et querelleurs une fois seulement de temps en temps, à heure fixe, et en vertu d’un règlement sociétaire. Ils aiment beaucoup les démonstrations en appareil belliqueux. Un jour, sur le soir, j’en vis un grand nombre rassemblés devant Saint-Michel, autour de quatre ou cinq calèches qui contenaient chacune un étudiant coiffé d’un bonnet à claque à cocarde énorme, avec une épée au flanc. D’autres, en casquettes blanches, rouges ou vertes, firent la haie;
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d’autres encore se placèrent entre les calèches, en costume de combat : le toquet brodé d’argent, redingote noire, écharpe aux trois couleurs flottant sur la hanche, pantalon ,de peau blanche , immenses bottes à l’écuyère garnies d’éperons sonores, dans la main une longue épée, à coquille énorme, qui enveloppait le poignet, enfin un gant à grande garde qui montait jusque vers le coude.
Le cortège organisé, musique en tête et musique en queue, se met en marche. On allume les cigares et les torches. Les « chefs de guerre » marchent devant les calèches, et les calèches tiennent le milieu du pavé. De chaque côté, à la place où devraient se trouver les trottoirs, une file d’étudiants forme la haie, écartant les curieux par la fumée de leurs torches. Quand la musique de tête est essoufflée, la musique de queue reprend. Elles jouent une marche près de laquelle celle de la Gazza ladra est une fantaisie joyeuse. On sort de la ville par une rue tortueuse et étroite, dans laquelle les torches éclairent jusqu’au faîte de grandes maisons pointues dont toute croisée a des curieux.
Ces lumières fumeuses , cette musique lugubre, cette foule bizarre que je vois à travers l’arcade ogivale d’une des anciennes portes ont
un aspect sinistre. Je ne sais où ils vont, ni pourquoi. La tristesse des chants, l’air solennel des assistants me donnent à penser que les etudiants isolés dans ces calèches funèbres, avec ce cortège d’enterrement, sont au moins voués à une chance de mort. Je rêve à un combat chevaleresque; à trois Horaces casquettes blanches , contre trois Curiaces casquettes rouges; un combat à l’épée, après un combat à la chope où le succès a été indécis.
Ce qui me fortifie dans cette idée, ce sont les moulinets furieux que les chefs de guerre exécutent dans le vide avec leurs immenses épées, dont j’entends les sifflements aigus.
Enfin on s’arrête , après une heure de marche, à la porte d’un cimetière. Les porteurs de chapeaux à claque, d’épées, de torches et de bottes à l’écuyère peuvent entrer. Mais on me ferme la porte au nez, sans doute pour que le profane vulgaire ne soit pas témoin du drame qui va s’accomplir.
Au bout de vingt minutes, le cortège reparaît. Il était sorti par une autre porte tout au bout d’une longue avenue, et la musique joue des marches vives et joyeuses. Tant mieux : cela veut dire que personne n’est tué.
Arrivé sur une grande place, en avant des inurs, on s’arrête. Tous les porte - torches
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forment le cercle, les calèches au centre, les porte-épée en groupes. On entonne un chant latin où j’entends doctores rimer avec professores. C’est une espèce de litanie bien ryhthmée dont les cuivres reprennent le refrain, ce qui permet aux choristes d’aspirer une bouffée de cigare. Ce chœur est Irès- bien chanté par les cinq cents étudiants du cortège, auxquels se joignent beaucoup de voix de la foule. Les six ou sept couplets terminés, on entend un commandement ; les épées se croisent et ferraillent à grand bruit, avec des vivats et des hourras, puis toutes les torches sont lancées au milieu du cercle où elles forment un grand feu que les badauds regardent brûler, tandis que les étudiants tirent chacun de son côté.
Je voudrais bien comprendre ce que je viens de voir, et demander des explications au chef de guerre qui rentre en ville, comme moi, par les allées de Shonenstrasse, mais ses éperons sonnent si fort, sa colichemarde traîne si vaillamment, son poing gauche est si crânement arc-bouté sur sa hanche, tandis que sa main droite fend l’air, que j’ai peur d’être traité en Philistin.
Le lendemain je revis semblable cérémonie, et je sus que c’était un hommage rendu à un professeur qu’on avait enterré trois jours au-
paravant et que les étudiants des calèches étaient les pacifiques orateurs chargés de l’éloge funèbre !
A la bonne heure! Le sentiment est excellent; mais je ne demande pas, pour le jour de mes funérailles, que mes élèves, s’il en est alors qui se souviennent de moi, me portent en terre avec tant de bruit, de feux et de ferrailles.
Du reste, les cimetières de Munich sont charmants. On y trouve quantité de monuments où la fantaisie érudite des architectes allemands s’est donné carrière. Un d’eux est entouré de galeries à arcades, comme les champs saints d’Italie, et remplies de bustes et de statues : partout de la pierre, du marbre, du bronze, entremêlés de verdure et de fleurs. Munich traite bien ceux qui le quittent pour le grand voyage, et je l’en félicite. Il y a une douce et sainte poésie dans le culte des morts ; j’y vois de plus un puissant lien social. La pierre du tombeau, comme celle du foyer domestique, porte les grandes maisons et les fortes races. La Chine n’a eu guère qu’une vertu, le respect des aïeux, et cette vertu l’a fait vivre cinq mille ans ; comme elle empêche de mourir les derniers restes de la tribu indienne qui fuit devant le Yankee en emportant les os de ses pères, et retrouve une patrie
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clans le sol où elle peut leur construire un nouveau tombeau.
En revenant de cette promenade sérieuse qu’il ne faut oublier nulle part de faire, parce que les morts aident à juger les vivants, j’arrivai vers midi à la Mariensaüle. Aussitôt que le bronze de l’horloge commença à jeter dans l’air ses douze notes sonores, toute la vie de la place s’arrêta, on cessa de marcher, de causer ou de rire : Y Angélus sonnait. Les soldats du poste s’alignèrent, le fusil au pied, la main gauche à la visière, le corps incliné, la tête et les yeux baissés; les tambours battirent aux champs, les trompettes retentirent; la foule se découvrit, les plus zélés se jetèrent à deux genoux sur le pavé, les cochers de fiacre euxmêmes s’agenouillèrent, mais prudemment, sur les coussins de leur siège, et chacun récita dévotement les trois versets de la prière. Cependant, comme Satan ne perd jamais ses droits, des filles d’Eve, légères et très-parées, se remirent bien vite à glisser dans la foule, en coudoyant d’un air naïvement provocateur qu’on ne trouve qu’ici, les officiers et les étudiants qui leur souriaient gravement.
XI Angélus fut suivi d’un concert donné par la musique militaire. Beaucoup de monde y accourut, ou plutôt y vint, car on ne court pas
en Allemagne. L’exécution me parut bonne, et surtout remarquable par l’harmonie de l’ensemble ; mais ce qu’ils ont de plus original en fait de musique militaire, c’est la retraite du soir à trois clairons. Ils jettent d’abord deux notes tristes et graves, relevées par une trompette plus aiguë qui déchire bien l'espace et le silence, comme un premier appel. La sonnerie reprend plus vive, pressante, et éclate par une très-belle phrase de défi et de menace, qui se termine en un dernier avertisse'ment. Ce doit être une fanfare de tradition. En l’entendant dans la nuit et les rues désertes, on rêve aux cavaliers couverts de grands manteaux sombres, aux casques empanachés des vieilles gravures allemandes, à quelque scène de Franz de Sickingen ou de Goetz à la main de fer.
Chaque année, au mois de juin, passe sur cette même Schrannenplatz une procession fameuse à Munich et dans toute la Bavière, celle de la Fête-Dieu. J’étais arrivé trop tard pour y assister, mais je rencontrai quelqu’un qui l’avait vue peu de semaines auparavant, et m’en conta tous les détails.
Dès la veille , on ferme les boutiques une heure plus tôt pour se préparer à la fête. La place est encombrée par les voitures chargées de fraîche ramée et de jeunes bouleaux qu’on
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se hâte de planter. La Mariensaüle , devenue le centre d’un immense reposoir, disparaît sous la verdure et les fleurs, et des paysannes, venues de fort loin , émaillent les rues et la foule de costumes étranges.
Avec l’aube , le bruit commence : la ville retentit de tambours et de fanfares, et les gardes nationaux se préparent à faire la haie. Ceux du faubourg d’Au, presque tous ornés de boucles d’oreilles, rappellent la tenue et les allures de nos pittoresques mais très-peu militaires compagnies de banlieue.
A huit heures, la procession se met en marche et se déroule lentement au travers des rues. Elle s’annonce de loin par une multitude de bannières qui flottent au vent. Passent d’abord les corps de métiers en habit noir, coupé d’une écharpe rouge, à quoi les portebannière ajoutent une épée; les pèlerins blancs, noirs et bruns; les jeunes filles avec la robe virginale serrée par une ceinture bleue, et à la main le lis des champs, celui dont il est dit : « Le roi Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme un seul d’entre eux. » D’autres théories portent le lis rouge, fleur maussade, un bouquet, ou bien un pennon sur lequel est peint ou brodé un des attributs ou des souvenirs de la passion : l’éponge, la
lance, l’épée, la sainte figure, la couronne d’épines, les pieds percés et saignants. Viennent ensuite les séminaristes en blancs surplis; les orphelins que la charité a recueillis, mais à qui elle n’a pu donner la beauté, car ces enfants de la débauche et du vice, dont le visage n’a jamais été égayé par un sourire de mère, sont ici, comme partout, tristes et laids; enfin les moines, parmi lesquels on ne voit guère de ces figures expressives, labourées par la douleur ou la pensée, qui révèlent les grands désespoirs ou les célestes aspirations. Rien n’empêcherait de croire qu’un certain nombre de ces braves gens, replets, hauts en couleur, front bas, mais larges mâchoires, font un métier tout comme un autre.
Des gardes du corps, en superbe costume et de taille magnifique, précèdent le clergé séculier et l’évêque, derrière lequel marche le roi, qui salue de la tête et du sourire. 11 est accompagné de ses deux frères, dont l’un, le prince Adalbert, en honnête homme qu’il est, ne veut pas changer sa foi contre une couronne; plus loin, des maréchaux et des généraux, des aides de camp, etc., très-dorés.
Après la cour et l’armée, la justice et les académies, dans un costume d’une ampleur magistrale; les administrateurs des chemins de
fer, des postes, etc., en tenue de généraux, de colonels, et très-empanachés ; puis de beaux gendarmes; enfin la foule immense, qui suite» psalmodiant. Il en était de même autrefois chez nous, quand la cour et la ville, le parlement et l’université s’en allaient processionnellement à Saint-Denis en tel nombre que la tête du cortège entrait dans la basilique que la queue était encore au parvis Notre-Dame. A cette heure, c’est au fond de l’Allemagne qu’il faut aller chercher, pour les trouver vivantes, des mœurs vieilles de deux ou trois siècles.
La fête terminée, chacun se retire content : on a fait ce qu’on voulait faire. Le peuple était venu pour voir, les princes pour être vus, et le clergé pour mettre à genoux devant lui les grands et les petits de la terre.
Je ne m’attendais pas à cette conclusion de mon interlocuteur. Elle signifiait bien clairement qu’il était un de ces puritains farouches qui élèvent à Dieu dans leur pensée un autel solitaire et ne comprennent rien à la poésie extérieure du catholicisme. Aussi pour n’engager aucune dispute avec lui sur le charme de ces fêtes de la religion populaire, je me contentai de lui exprimer le regret d’avoir perdu cette occasion unique de voir toutes les classes de la société bavaroise.
« Le regret, dit-il, est méritoire ; mais n’en prenez pas trop de souci. Le peuple, vous le voyez; les prêtres, vous les verrez, quand il vous plaira, dans les églises. Restent la noblesse et la bourgeoisie universitaire. Pour la première, il se trouvait dans la foule dorée qui suivait le roi plusieurs chefs de vieilles maisons, mais bien peu qui portassent le cachet de la race. Ce ne sont plus que des physionomies à l’anglaise, dont le trait le plus apparent est le soin extrême donné à l’arrangement de la barbe et des cheveux, et dont la roideur gourmée annonce que l’esprit est un captif emprisonné dans ce corps, objet de tant de sollicitude. Ah! monsieur, les grands seigneurs s’en vont !
« Du côté des grosses épaulettes, beaucoup de croix et de cordons ; peu de tournures vraiment militaires. Ce n’est pas leur faute. Une belle figure de soldat ne se prend pas à la parade, mais en lace des canons; il faut qu’elle soit bronzée au feu. Pour nos académiciens, je vous dirais, si nous n’étions en temps de vacances, allez les entendre; vous en trouverez de fort savants et dont le nom est européen, comme celui du chanoine Dollinger. Mais à les regarder de loin, vous verrez de bonnes faces d’érudits, bien germaniques, et pas une
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belle tête de vieillard, comme celles de Gros, d’Arago ou de Chaptal, où la molle enveloppe des ans n’empêchait pas l’esprit de pétiller encore dans les yeux et par tous les traits. Les Allemands ne savent pas vieillir. Avec l'âge, la face s’épaissit, et les traits, comme des blés trop murs, versent et se répandent. Pour eux, le type sublime est ce qu’ils appellent le masque olympien de Goethe : la placidité forte, mais non l’enthousiasme et l’élan.
« — A titre de voyageur, lui dis-je, je suis bien souvent forcé de faire comme vous, de ne voir que les dehors des hommes et des choses, et de juger sur l’apparence. Mais il . y a du vrai dans votre pratique et dans votre opinion. Schiller avait bien la figure de son génie ; Humboldt ne l’avait pas. »