‹ Causeries de voyageChapitre 40 sur 65 · DE RAT1SBONNE A PASSAU · texte numérisé non relu

DE RAT1SBONNE A PASSAU

son canon pendant un siège de deux mois. Il est encore dans' l'état où les Suédois l'ont laissé; seulement ces ruines sont à présent soignées comme des palais tout neufs; des sentiers ombreux y conduisent, et de belles plantations y ménagent les points de vue.

Sachons gré aux Allemands de nous avoir donné l’exemple de ce respect des choses du passé. Ils mettent beaucoup de coquetterie à décorer leurs ruines, et aident la nature à y semer ses parfums et ses fleurs. Parfois une harpe éolienne est suspendue entre les créneaux, et le vent qui passe sur ses cordes sonores les fait vibrer harmonieusement. Au milieu de la nature morte, derrière les arbres de la forêt, ou sur les rochers de la montagne, ils aiment à retrouver les souvenirs de l’histoire, les vagues rêveries de l’imagination et les poétiques émotions du cœur. Ils ont raison. Il faut tout embellir, il faut jouer même avec la mort. Quand Mirabeau sentit venir l’heure suprême, il fit ouvrir ses fenêtres pour recevoir en plein la lumière; il demanda des fleurs, de la musique, des parfums, pour communier une dernière fois avec la nature et entrer doucement dans la mort, en dorant comme d'un dernier rayon de soleil couchant les austères pensées que la sombre fiancée éveille dans l’âme défaillante.

Toul près de Donaustauf, sur le Salvatorberg, le roi Louis a fait bâtir'la Walhalla « la salle des élus. » C’est, il est vrai, un monument de haine contre nous. Le roi en posa à dessein la première pierre le 18 octobre 1830, anniversaire de notre grande défaite à Leipzig, comme pour réveiller les colères de 1813 et en même temps protester contre notre révolution de juillet 1830. Il en fit l’inauguration douze ans après, le même jour, alors que l’Allemagne était toute joyeuse encore de la petite honte qu’il nous avait fallu boire en 1840, et qu’elle n’avait pas fini de chanter à tue-tête le fameux refrain du temps : « Non, vous ne l’aurez pas notre Rhin allemand ! » Mais je n’étais pas venu aux bords du Danube pour y chercher la glorification de la France, et je trouve parfaitement légitime que les Allemands célèbrent leur délivrance et leurs victoires, même quand nous ne célébrons plus les nôtres, à condition toutefois qu’ils n’y mettent pas d’injustice. Qu’est-ce que nos grands poètes, par exemple, ont fait au roi Louis? Et pourquoi la haine contre nous estelle allée jusqu’à chasser de la Walhalla Corneille et Molière, quand il fit peindre le Parnasse moderne? Il me semble que notre littérature est un peu comme ce soleil dont

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