‹ Causeries de voyageChapitre 42 sur 65 · DE RATISBONNE A PASSAIT · texte numérisé non relu

DE RATISBONNE A PASSAIT

apercevons les rides de l’eau. Nous sommes dans un nuage, et quoique les Grecs y aient mis leurs dieux, c’est une enveloppe humide et froide qui n’a acune espèce d’agrément.

Le bateau, qui «tait parti à toute vapeur, prend une allure indécise et inquiète. Il s’arrête; on prépare les ancres; la machine jette dans l’espace son sifflet strident qu’elle répète à intervalles égaux. Cependant le capitaine, qui semble voir sa route là où nos yeux ne voient que la nuit, fait un signal; nous marchons, mais en comptant nos tours de roue. La cloche du bord alterne avec le sifflet et sonne un tocsin comme celui qui appelle aux incendies dans nos campagnes. Tout l’équipage a les yeux et les oreilles tendus vers l’espèce de gouffre où nous entrons à chaque instant davantage. J’entends à notre avant sortir un cri rauque dans lequel on sent de la crainte. Il y a un péril.... mais pour qui?

Quelques tours de roues plus loin, le brouillard s’agite à notre gauche et il en sort à demi une forme encore enveloppée d’ombre, étrange, hideuse. On dirait un immense faucheux dont les grandes pattes s’agitent rapidement. Le même cri que j’entendais tout à l’heure se répète. C’est celui de tout l’équipage, hommes, femmes, enfants d’une de ces grandes barques,

cachée presque tout entière sous une haute cabane en planches de sapin et bordée d’immenses avirons qui se manœuvrent de la plateforme établie sur le toit même de la barque.

Nous n’avions couru que le danger de passer sur le corps du bateau, de la cargaison et de l’équipage. Aussi j’éprouvai un grand soulagement quand je le vis à notre arrière, rentrer dans la brume comme une apparition qui s’efface.

Au bout d’une demi-heure, qui me parut longue, surtout en la mesurant aux figures inquiètes de plusieurs passagers, nous sortîmes de ces ténèbres plus vite encore que nous n’y étions entrés. Le rideau de brume qui nous enveloppait se fendit de gauche à droite et du haut en bas. Le soleil reparut et dessina vivement les déchirures de notre humide manteau en les frangeant de lumière. Ses rayons pénètrent et éclairent tous les recoins de ces ombres, qui, sous leurs traits de feu, se roulent, se tordent et s’élèvent. La nature sort radieuse de son linceul de mort. Nous revoyons le fleuve majestueux et calme, les îles ombreuses qui bordent sa rive droite, les vertes collines dont l’autre est chargée, et au-dessus de nos têtes, dans l’azur du ciel, des nuages aux formes gracieuses et puissantes que le soleil

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