DE RATISBONNE A PASSAU
et les yeux, comme tout à l’heure le premier rayon de soleil qui perça au travers des nuages humides et bas dont nous étions enveloppés.
Je croyais avoir fini mon voyage de découvertes sur le pont de notre bateau, quand je trouvai encore, dans un coin, un vieux savant armé d’énormes lunettes rondes et enveloppé, malgré le soleil, de son manteau, toujours lisant, anuolant et rêvant, mais ne regardant jamais. Moi, au contraire , je le regarde beaucoup, et je cherche à lire dans son esprit à travers sa bonne grosse figure. 11 parle sans doute dix langues , sait par cœur l’antiquité grecque et celle des Védas, a étudié tous les systèmes, et très-certainement en a publié au moins un. Il a remué beaucoup de faits, beaucoup d’idées, et n’est probablement d’accord avec personne, peut-être pas avec lui-même. 11 a traversé le monde sans s’en apercevoir, et il aurait été bien certainement capable, le 14 octobre 1806, d’aller, comme Hegel, par les rues d’Iéna , chercher un éditeur pour la Phénoménologie , sans entendre le canon de Napoléon qui éclatait au-dessus de sa tête. Mais c’est un soldat de la pensée, un vétéran qui a blanchi dans les veilles. Si son œuvre est trouble comme celle de tant d’autres, le Temps tient un grand crible où tout tombe, se clarifie
et s’épure. Heureux qui peut y faire passer une parcelle (le vérité : celui-là a payé sa dette de la vie. Mon vieux savant est peut-être de ce nombre : je voudrais bien lui serrer la main, et il faudra que j’en trouve l’occasion avant la fin de notre journée.
En attendant , mes amoureux et lui me donnent un curieux spectacle. Il n’y avait certainement qu’eux, à bord, qui vécussent : et à eux trois ils me représentaient bien l’ Allemagne si souvent étrangère au monde réel par le sentiment, la poésie et la science. Après tout, ne vaut-il pas mieux être enlacé de ces fils d’or que des liens pesants de l’industrialisme? Le riche qui n’est que cela a reçu sa trompeuse récompense, suant receperunt mercedem , vani vanam. Le poëte ou l’amant, c’est la même chose, l’a toujours dans son cœur et le savant dans sa pensée.
PASSAU
Passau et ses trois fleuves. — Harmonie entre la plaine et les montagnes. — Le sanctuaire de Mariahilf. — Une troupe de pèlerins à bord du Dampsch'tff.
Vilshofen est une petite ville à l'embouchure tle la Vils, clans le Danube, et à une heure de Passau. Le paysage y change d’aspect. Depuis Ratisbonne, nous descendons au sud-est parallèlement à la chaîne du Bühmerwald, et eu la serrant à chaque tour de roue de plus près. La rive gauche s’est donc chargée de collines qui ont pris de plus en plus l’aspect de montagnes onduleuses , aux sommets arrondis , d’où descendent de vertes prairies et des forêts aux teintes plus sombres, manteau de velours que la nature a jeté sur les épaules d’une reine, et dont les franges baignent dans le fleuve.
La rive droite, jusqu’ici fort plate, s’accentue à son tour. Les derniers contre-forts des
C A U i> K U I F. S DE VOYAGE.
Alpes Rhétiques qui courent entre l’Isar et l'Inn viennent y mourir en tombant dans le Danube, dont ils resserrent le cours. Aussi n’a-t-on pu, en 1825, ouvrir une route le long de la rive qu'en coupant le flanc de la montagne. En souvenir de ces travaux d’Hercule, on y a taillé en plein roc un lion colossal.
Nous sommes à l’entrée d’une vallée magnifique et sauvage ou le Danube s’enferme jusqu’aux approches de Vienne, et qui défie toute description. J’ai vu l’Elbe et la Suisse saxonne, le Rhin et ses bords tant vantés, de Mayence à Bingen et de Bingen à Coblentz : c’est moins beau. Mais la mode mène là et ne conduit personne ici.
Cette vallée s’élargit cependant en de certains points. Ainsi au-dessus de Neuhaus, une heure avant d'arriver à Lintz, puis à quelque distance en aval de cette ville jusqu’à Walsee, enfin de Krems jusqu’à Vienne, les montagnes s’écartent de la rive, le fleuve coule plus lentement et contourne des îles qui le divisent en plusieurs bras. Cette succession de sites différents offre un charme de plus. L’œil, comme l’esprit, se fatigue d’une beauté toujours la même, et l'ennui naîtrait, en voyage, comme en poésie, de l" uniformité.
Aux endroits où la vallée se resserre, à ceux
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aussi où la gorge finit, il arrive souvent que les rochers de la rive traversent le fleuve. Ils s’abaissent assez pour que les eaux passent pardessus eux, excepté quelques orgueilleux qui, comme il s’en trouve partout, lèvent leur tête plus haut. Ce sont les rapides du fleuve ; on les redoutait beaucoup autrefois; la poudre aidant, on se rit d’eux aujourd hui. Ils ne font plus que procurer le plaisir d’une légère émotion. Nous venons de rencontrer le premier, c’est celui de Vilshofen, dont je vous ai parlé tout à l’heure.
Passau, la dernière ville de la Bavière sur la rive droite du Danube, réunit deux avantages qui ne se rencontrent pas toujours en même temps : elle est à la fois, pour le soldat ou le politique, une position militaire, et, pour le peintre ou le poëte, un site ravissant au confluent de trois cours d’eau, dont deux comptent parmi les plus grands de l’Europe : le Danube, qui lui arrive de la forêt Noire; l’Iis, qui descend des monts de Bohême, et l’Inn, qui lui vient du Tyrol. Tous trois se réunissent au pied du Georgenberg, qui porte fièrement une forteresse aujourd’hui peu redoutable , l’Oberhaus1, et domine d’une hauteur de cent
1 . L'Oberhaus n’a qu’une garnison de cent cinquante hommes et le château u’est guère qu’une prison.
vingt mètres les fleuves, la ville et les trois faubourgs. On vante la vue dont on jouit à son sommet. J’aurais bien voulu y monter, mais le bateau ne s’arrête à Passau que quelques instants pour y déposer et y prendre voyageurs ou marchandises. Entre ceux qui partent se trouvent ceux que j’aurais voulu garder, mon savant et les deux iiancés.
Au confluent des trois fleuves, on me fait remarquer la nuance différente de leurs eaux : celles de l’Ils, claires mais brunâtres comme toutes les sources qui ont filtré à travers les roches granitiques du Bohmerwald ; celles du Danube, qui, dans les jours de calme, sont d’un vert d’émeraude; enfin les flots jaunes de l’Inn, qui, torrentueux et violent, ronge partout ses rives. La masse d’eau que l’Inn apporte est peut-être supérieure à celle du Danube; elle est du moins plus large1 mais ne vient pas de si loin. Grâce à l’Inn, le Danube emporte à la mer Noire toutes les eaux du Tyrol allemand et de la Suisse que le Rhin, le Rhône, le Tessin et l’Adige ne prennent pas pour la mer du Nord et la Méditerranée.
1. Le pout de bois sur l’Inn a 760 pieds allemands (Fusse), celui qui est sur le Danube n’en mesure que 677. LeFüss = 324 millimètres, ce qui douueaux deux ponts 246 et 219 mètres.
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Admirable harmonie des choses! sur la cime et les lianes des Alpes, au point culminant et au centre de l’Europe, se trouvent des neiges éternelles qui, réunies, formeraient une mer de glace ayant quatre cents lieues de superficie et parfois cinq à six cents pieds de profondeur. Cette mer sert de réservoir aux fleuves européens et cause en partie la fertilité d’une moitié de notre continent. L’été chaud qui, dans la plaine, tarirait les fleuves, dans la montagne fond le glacier, alimente les sources et envoie de l’eau aux rivières épuisées : c’est la nature morte qui donne la vie.
Passau est une des plus vieilles cités de l’Allemagne. Les Eoies, ancêtres des Bavarois, et qui étaient une tribu gauloise, avaient construit un grand village sur la langue de terre au bout de laquelle l’Inn et le Danube se réunissent. Les Romains en firent un camp où ils établirent des cohortes bataves ( Batava castra): de là le nom moderne. Quand Lorch eut été détruit, en 737, par les Avares, l’évêque de cette ville se réfugia à Passau et y installa son siège. C’est l’origine de la riche principauté ecclésiastique dont l’ancien campement des légions romaines fut la capitale. Toute les églises qui s’élevèrent dans la vallée du Danube, de l'Inn à la Leitha, eurent Passau pour mé-
tropole, même celle de Vienne, qui ne fut érigée en évêché qu’en 1480; et jusqu’à l’empereur Joseph II, le grand révolutionnaire autrichien, l’évêque souverain de Passau posséda de nombreux domaines en Autriche.
C’est dans l’hôtel de la Poste que fut signée en 1552 la transaction de Passau, qui annonça au monde la ruine des ambitieuses espérances de Charles-Quint , la victoire du protestantisme et l’avénement prochain de la liberté de conscience. Cette petite ville a donc vu un des événements considérables de l’histoire générale du monde.
Passau, qui fut sécularisé en 1802 et donné à la Bavière, n’a que douze mille habitants; mais bien que cette ville se trouve éloignée de tout chemin de fer, il est impossible que sa prospérité ne grandisse pas. La navigation è vapeur vient de s’établir sur l’Inn et sur b- Salza, son affluent. Le 7 avril 1857, le Prince- Otto , de la force de cinquante chevaux, remonta de Braunau jusqu’à Salzbourg au milieu de l’enthousiasme des populations riveraines. Passau est donc l’entrepôt naturel non-seulement des produits du Tyrol, que l’Inn lui apporte, mais de ceux du riche pays de Salzbourg, que le chemin de fer de Munich à Lintz n’emportera pas tous.
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Cette prospérité , toutefois, ne pourra aller bien loin, parce que la vallée de l’Inn est plus riche en beautés pittoresques, en sites charmants ou grandioses, qu’en terres fertiles, en cités populeuses et actives. Quand l’Inn a apporté les bois du Tyrol et les sels du Salzbourg, il ne faut pas lui demander autre chose. Cette pauvreté commerciale et la direction sudnord de son cours ont fait de lui l’affluent au lieu du bras principal du Danube, comme la masse de ses eaux lui permettait d’y prétendre. Pour Rome, qui a arrêté il y a dix-huit siècles la géographie de ces contrées, l’Inn n’était qu’une route des Alpes vers la Germanie; le Danube, dans son cours d’occident en orient, était bien plus le large fossé qui défendait les approches de son empire, la barrière de deux mondes.
En sortant de Passau, il faut se retourner bien vite, tandis que la vapeur vous entraîne pour contempler une dernière fois la ville et ses faubourgs ; car, sur le Danube , on ne la voit bien que de ce côté. Le regard plonge dans les vallées par où les deux grands fleuves arrivent, puis remonte sur la ville étagée en amphithéâtre et qui sort d’un océan de verdure. Elle n’a point de beaux édifices, diton ; mais à cette distance le détail échappe et
l’ensemble est saisissant, encadré qu’il est, à droite, par le château d’Oberhaus, avec ses remparts que rien n’empêche à cette distance tle croire formidables; à gauche, par la colline qui porte l’église de Notre-Dame-de-Bon-Secours ( Mariahilf ). Si son escalier de deux cent quarante-sept marches n’était pas couvert j’y verrais sans doute quelque pèlerin en monter à genoux les degrés, et disant à chaque marche une oraison.
Mais M. Lancelotl'a monté pour moi, sur ses deux pieds, bien entendu . Comme ce n’était pas jour « d’expiation , » il n’y trouva que deux ou trois mendiants et quelques femmes qui avaient pris par là pour abréger l’ascension de la colline.
Avec un pareil site, des Italiens eussent fait merveilles. Le Tedesco paraît bien avoir eu 1 intention d’appeler, lui aussi, l’art au secours de la religion. Ils ont du moins creusé dans la muraille de gauche une multitude de niches; mais les statues n’y sont pas; point de fresques non plus, aucune sculpture : c’est »out bonnement un escalier pour montercomme la colline, au lieu déporter ces magnifiques platanes , l’ornement des terres du Midi n’est qu’un prosaïque verger au maigre feuillage. °
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Ces apparences refroidissaient déjà le 7.èle de notre artiste et l’arrêtaient au bas des deux cent quarante-sept marches, « lorsque, me ditil, un rayon de soleil perçant juste à ce moment , au sommet du Calvaire, qu’il emplit de sa lumière dorée, me sembla une promesse et un encouragement. Je fis donc l’ascension. Au dernier palier, je rencontrai une grande belle jeune fille en robe de soie, à volants modérés, coiffée de l’immense foulard noir, dont les bouts retombent par derrière, plus bas que la ceinture, et qui constitue la coiffure des femmes du peuple dans l’archiduché.
« Le rayon du soleil tenait déjà ses promesses. A défaut d’une œuvre d’art, qui manquait encore, une belle créature! Bien chaussée, ce qui est rare ; bien gantée , ce qui l’est plus encore ; l’air modeste et presque touchant. Elle me salue d’un Gut morgen harmonieux , auquel je réponds par le plus respectueux de mes saluts.
« Mais les deux cents je ne sais combien de marches et mes espérances aboutissent à une chambre carrée, pleine de grandes croix en sapin, de sept à dix pieds de haut, que des pèlerins ont apportées en rampant sur leurs genoux, et de béquilles, d’écharpes, dévoilés, de fleurs fanées, de tableaux votifs où des
peintres en bâtiment ont dessiné des apparitions miraculeuses, un pêle-mêle enfin A'exl’oto que les yeux des fidèles peuvent seuls regarder. S’ils représentent en effet une grande somme de piété, qu’on serait tenté d’appeler d’un autre nom, ils n’ont pas une parcelle d’art. J’ai vu en Italie bien des sanctuaires analogues, mais presque toujours un Bambino radieux ou une chaste Madone de quelque maître glorieux ou inconnu, cachait sous son éclat ces signes de la misère humaine et ouvrait à la fois, pour les yeux et le cœur, le ciel de l’art et du sentiment religieux.
« Ici, rien. Je sortis bien vite et m’arrêtai quelque temps à contempler la ville, dont les blanches terrasses, vivement détachées par le soleil sur le fond des montagnes, me rappelèrent certains aspects de Gênes. C’est là, en face de cette belle nature, qu’il faudrait venir prier.
« J’ai retrouvé plus tard la modeste créature de là-haut. Son Gut naclit était tout aussi harmonieux que son Gut morgen, mais je n’é- • tais plus sous l’influence du lieu et du soleil. J’y vis plus clair, pourtant, et je gardai mon salut, honteux d’avoir cru à la candeur des figures allemandes et d’avoir été plus naïf que la naïve Allemagne. »
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Notre artiste oublie qu’il y a de ces candeurs-là partout, et que dans certaines natures Dieu et Satan font très-bon ménage.
M. Lancelot ne fut pas heureux dans ses rencontres aux lieux de pèlerinage; peut-être bien qu’il n’y portait pas les dispositions nécessaires. Au gros bourg de Marbach qui s'adosse à une montagne rocheuse dominée par l’église de Maria-Taferl, un sanctuaire trèsrenommé, son bateau fut envahi par une bande de pèlerins. C’étaient en majorité des femmes , presque toutes vieilles , et dont pas une, parmi les jeunes, n’était jolie ou n’avait cette autre beauté qui vient de la grâce. Leurs faces bulbeuses ou tachées, d’un ton violâtre, accusaient un type vulgaire où ne coulait pas un sang généreux; et pressées qu’elles étaient toutes à l’arrière du bateau, on les eût prises pour un bouquet fané de fleurs des champs. Le costume était à l’avenant : des châles et des chapeaux qui semblaient n’avoir jamais pu être neufs recouvraient des friperies printanières aux nuances délicates, et donnaient le triste spectacle, le plus laid de tous, celui de l’indigence qui laisse voir ses misères à travers les trous d’une opulence menteuse, comme ces pauvres de Londres dont l’habit noir rapiécé a déjà passé, avant d’arriver à eux, sur les
ùpaules «le trois ou quatre propriétaires placés les uns au-dessous des autres dans l'échelle sociale. Que j'aime bien mieux la grosse veste de bure de nos Auvergnats et la robe courte de futaine rayée que l’Opéra n’a pas dédaigné parfois d’emprunter à nos paysannes pour la mettre au milieu de scs magnificences.
Le petit nombre de pèlerins qui représentaient très-légitimement dans la troupe le sexe laid étaient nu-pieds, comme la plupart des femmes, portaient comme elles au cou des chapelets, des images saintes encadrées de laiton estampé et dont quelques-unes, au moins de format in-octavo, descendaient sur un tablier bleu à bavette.
Deux ou trois des femmes moins laides que les autres riaient et caquetaient avec des soldats en tunique de toile blanche. Un d’eux était pourtant le type le plus parfait de la sottise satisfaite d’elle-même. Son nez gros, mou et tombant, ses cheveux plats sur de grandes oreilles sans orbe, ses lèvres épaisses et son petit œil à fleur de tête justifiaient bien l’épithète de bruta tedesca, qu’un brave Polonais du bord lui décernait avec une satisfaction très-évidente.
Ce Polonais, en costume hongrois et qui parlait italien, avait dans le cœur toute la haine
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que ses trois patries ont bien le droit de vouer à l’Autriche.
Au bout de quelques heures, le bateau déposa nos pèlerins à terre, auprès d’un gros village. La population entière les attendait en habits des dimanches. On tira des boîtes, des pétards, des coups de fusil, et les cloches sonnaient à toute volée. N’était-ce pas justice? Ces bonnes gens étaient ceux qui étaient allés prier pour eux, et qui leur rapportaient la protection des saints patrons.
Il est des hommes capables de peupler la solitude des deux de leurs austères pensées, mais il en est d’autres pour qui le ciel doit s’abaisser jusqu’à la terre. L’Evangile a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. »> Qu’ils viennent d’un pas ferme ou tremblant, peu importe, pourvu qu’ils viennent!
Un de mes anciens élèves, M. Durand, qui a fait un charmant livre sur le Danube allemand , a rencontré aussi de ces pèlerins de Maria-Taferl, mais il a eu meilleure fortune que M. Lancelot : « Ils étaient une centaine, dit-il, et ils avaient dans les mains des rameaux fraîchement coupés. Quand le bateau eut repris sa marche, ils ne s’assirent point d’abord. Leur chef, un grand vieillard blanc comme un patriarche, les rassembla autour de la bannière, et, debout,
tête découverte, tournés vers la rive, ils firent par un cantique leurs adieux à la Madone de Maria-Taferl. Les paroles n’étaient pas pompeuses; leurs voix rauques et fatiguées ne flattaient pas l’oreille, pourtant il se fit autour d’eux un grand silence. On venait de toutes parts pour les entendre, et la curiosité faisait soudain place au recueillement. De toute prière prononcée par des voix sincères s’élève une secrète émotion qui touche le cœur et l'incline devant Dieu. Et quelle grandeur n’ajoutait pas à cette scène la vue du fleuve, la beauté de ses rives, la présence des montagnes, l’étendue de I horizon ! »
DE P ASSAD A L FNTZ.
DE PASSAU A LINTZ (Suite).
L'entrée en Autriche. — Pourquoi se trouve-t-il moins de ruines féodales sur le Danuhe que sur le Rhin. — Le Traunstein et Louis XVI.
Cependant nous avancions à grands tours de roue, mais le fleuve faisait de longs cii’cuils, comme s’il était peu pressé de devenir Autrichien, et embrassait de ses flots quelques îles dont l’une s’appelle l’île aux Jésuites et l’autre l’île aux Soldats, Jesuitenau et Soldatenau , deux sentinelles qui annoncent bien l’empire où nous allions entrer.
La frontière ne commence pas des deux côtés du Danube au même point. La rive gauche reste bavaroise pendant quelques lieues au dessous de Passau, jusqu'à l'embouchure du Dàdelsbach, en face du village d’Engelharts- *ell. Mais au sortir de Passau, la l’ivc droite
devient autrichienne. Je vois pour la première * fois les couleurs jaune et noire, et l’aigle dont les serres ont été si souvent sanglantes : je suis en Autriche. J’éprouve un serrement de cœur involontaire à respirer pour la première fois l’air de ce pays; et toute l’histoire de cette maison de Habsbourg, qui a été si fatale au monde et qui lui a si peu donné, me revient à l’esprit. Quelle a été sa part dans la civilisation générale? Comme l’arbre est jugé par les fruits qu’il porte, les empires le sont par les résultats qu’ils donnent. Où sont les grands hommes de l’Autriche, ses poètes, ses artistes, ses penseflrs? Mais que de sang je découvre partout où l’aigle à deux têtes a passé, en Bohême , chez les Madgyares , en Italie ! Et pourtant le soleil est doux, l’air tiède, la nature magnifique et paisible. A un détour du fleuve nous entrons comme en un lac immense bordé de montagnes aux capricieux contours, et, quelques encablures plus loin, il nous est impossible de découvrir par où nous sommes venus, pas plus que nous ne voyons par où il sera possible de sortir. La terre est déserte et belle comme les eaux : point de villages, à peine de loin en loin une métairie, un moulin, une ruine, et au-dessus de nos têtes l’azur du ciel. Nous sommes seuls dans le silence d’une
majestueuse nature, et je renvoie bien loin les souvenirs importuns de l'histoire.
Les Pyrénées, les Alpes ont des sites plus grandioses, mais leurs sublimes horreurs effarouchent l’esprit et l’écrasent. En face de ces pics décharnés qui se perdent dans l’infini du ciel, et de ces masses colossales qui, en montant à douze et quinze mille pieds dans les airs, ont soulevé avec elles nos continents, comme un géant qui, en se dressant, déploierait son large manteau, l’homme a le sentiment des forces immenses qui ont été là en jeu, et il en est accablé. Ici, tout est fort, mais aussi modéré et en d’harmonieuses proportions. La terre est féconde , la végétation splendide; la vie circule partout; et au milieu de cette calme et riche nature, doucement emporté par ce beau fleuve, je me sens comme bercé sur le sein de la bonne et puissante mère qui nous porte et nous sourit.
L'homme seul manque; mais il n’est pas loin, car de temps à autre je vois pointer, pardessus la falaise, la flèche d’une église; les villages, qui n’auraient pu tenir sur la pente rapide des montagnes, se sont établis en arrière sur le plateau.
Ces magnificences se continuent durant plus de quinze lieues, et n’ont de rivales, m’assure-
t-on, que celles que nous trouverons à l’autre extrémité de la frontière autrichienne, entre Moldawa et Turn-Severin, aux fameuses Portes de Fer.
Nous suivons donc pendant plusieurs heures tantôt les sinuosités d’un canal étroit, tantôt le milieu d’une large vallée ; et toujours nous voyons les luxuriantes prairies entretenues par les brouillards qui, chaque soir, s’élèvent du Danube; la forêt aux essences variées qui descend jusqu’à la rive; une vallée qui s'ouvre et où le ruisseau, pressé de se perdre au fleuve, bondit en cascatelles à côté du roc sourcilleux et grave qui fait sortir sa tête rugueuse du fond de ces masses de verdure : la force paisible auprès de la grâce pétulante. Puis, les incidents de la terre et des eaux : une vache qui nous regarde passer de son air tranquille et doux; un oiseau qui pêche, et, à notre approche, s’envole et fuit; le plongeon qui nage et à chaque instant disparaît, ou le héron dont nous troublons la patience résignée, qui se lève et, de ses grandes ailes, rase lentement la surface de l'eau.
La saison présente n’est peut-être pas la meilleure pour venir ici. Il faudrait y passer au printemps, quand la vie s’éveille, que les arbres se parent de leurs fleurs odorantes; et
que les prairies sont un tapis de velours frangé d’or ou d’argent, selon que les ajoncs ou la prunelle des haies leur servent de ceinture. Cette couronne de fleurs que le premier épanouissement de la vie lui met au front, la nature, comme l’homme, la laisse bientôt tomber pour prendre un aspect plus sévère. Mais elle la retrouve, elle, et nous, nous l’avons à jamais perdue. Au moins, comme elle encore, remplaçons ces fleurs éphémères par des fruits utiles et doux !
Je parlais tout à l’heure de ruines. La plus curieuse est celle du Hayenbach, ou, comme on l’appelle dans le pays, du Rirschbaumer- Schloss, le château des Cerisiers, dont nous faisons presque le tour, placée qu'elle est sur un promontoire que le fleuve enveloppe de trois côtés. Mais, en somme, je trouve peu de ruines au bord du Danube, tandis que les rives du Rhin en sont couvertes. En y réfléchissant, je compris que l’industrie des détrousseurs de grands chemins ne pouvait prospérer que là où l’autorité supérieure était inerte ou absente, et le long d’un fleuve qui était une grande voie commerciale. Or, dès le treizième siècle, il n’y avait plus de ducs ou de chef suprême du pays en Souabe ni en Franconie, tandis que les maisons de Habsbourg et de
Wïltelsbach, qui datent de ce temps, durent encore. Ou sait qu’en Autriche, par privilège spécial de l’empereur Frédéric Barberousse, les ducs eurent droit de suzeraineté sur tous les barons de leurs Etats, ce qui ne permit pas qu’il s’y formât une noblesse immédiate , c’est-àdire indépendante, comme en Souabe, en Franconie et dans les provinces rhénanes. En outre le Rhin, couvert sur ses bords de riches cités et ayant à son extrémité les Pays-Bas, le centre de la grande industrie au moyen âge, était alors la principale artère du commerce européen. Le Danube, au contraire, traversait des pays sans cesse ravagés par la guerre, et menait à des contrées d’où rien ne venait, où rien n'allait. Il y a bien moins de hasard en histoire qu’on ne le pense.
Au-dessus de Neuhaus, le fleuve s’élargit et la vue s’étend. La double muraille de rochers et de verdure qui nous enveloppait s’écroule et s'efface, et moi j’entre en colère contre moimême, parce que je me sens tout disposé à sortir avec plaisir de ma belle prison de montagnes, où depuis trois heures je suis enfermé, tant il est difficile de porter longtemps la même émotion. Quand nous avons dépassé le bourg d’Aschah, nous nous trouvons dans un dédale d’îles et de bas-fonds où le Danube perd sa
grandeur, sa force, et change son lit à chaque crue, presque chaque semaine. La rive s’abaisse ; nous voilà de nouveau en plaine ; mais cette plaine laisse courir le regard jusqu’aux Alpes du Salzbourg, et je retrouve le Traunstein, que je crois bien avoir vu du haut de la tour de .Saint-Pierre, à Munich. C’est un dédommagement.
De malencontreux touristes s’obstinent à donner auTraunstein les traits de Louis XVI ; je ne lui trouve qu’une assez bonne figure de montagne. Une route qui passe non loin de là a été appelée par les Autrichiens la route de la Dauphine, en l’honneur de Marie-Antoinette, qui la suivit vraiment pour son voyage de France. A la bonne heure. Ils ont, eux, le droit d’associer à leur belle nature le nom de leur gracieuse archiduchesse. Quand elle y passa, la joie était encore dans ses yeux, l'espoir dans son cœur, le bonheur autour d’elle. Que ce souvenir, frais et charmant comme une Heur de printemps, ne soit pas assombri par le souvenir sanglant du 21 janvier. Je le vois, celui-là, se dresser trop souvent devant moi dans l’histoire, pour aimer à le rencontrer encore si loin de la place de la Révolution, au milieu d’un tranquille paysage. Ah ! pourquoi cette route des royales fiancées que l’Alle-
magne du Sud nous donna ne s’ est -elle point fermée devant elles ? Isabeau de Bavière , Marie- Antoinette , Marie-Louise, avec quelle amertume vous avez regretté les blondes compagnes de vos jeunes années, en sentant votre front fléchir sous le poids de cette couronne de France, si belle mais si lourde à porter !
Pourtant je me lasse vite de ces bords plats, et c’est avec bonheur qu’au- dessous d’Ottensheim, village coquettement assis sur une colline qu’on découvre de loin , je me vois emporté par notre bateau dans une vallée moins grandiose que celle que nous avons quittée à Neuhaus, mais belle encore avec ses roches granitiques et sa végétation puissante, gracieuse de forme et semée d’habitations de plaisance qui annoncent l’approche de la plus grande ville que j’aie encore vue sur le Danube , Lintz *.
Dans ce village d’Ottensheim naquit un triste empereur, Othon IV de Brunswick, notre vaincu de Bouvines. Le livre allemand où je trouve cette indication m’apprend en outre qu’une maison, sur le marché, annonce deux fois aux yeux des passants ce grand événement par un tableau et par une inscription portant
i. Lintz a vingt-huit raille habitants sans la garnison.
qu'Othon naquit en ce lieu en 1208. A cette date, Othon avait trente-trois ans au moins, et il venait, cette année même, de faire assassiner, ou l’on avait assassiné pour lui, son compétiteur à l’empire, Philippe de Souabe. Pour être un village autrichien, on n’est pas dispensé de l’exactitude allemande.
Encore quelques tours de roues et nous voilà à Lintz.
Cette fois ce n’est plus comme à Strasbourg, au bruit du tonnerre, mais bien au bruit du canon que j’entre dans cette grande forteresse de l’Autriche. Cependant ne vous étonnez pas trop, il s’agit d’un canon bien pacifique qui est à bord de notre dainpschiff et qu’un mousse tire trois fois contre la rive pour nous faire entendre un magnifique écho.
CAUSERIES DE VOÏAfiE.