UE RAT1SBONNF. A PASSAI
dernièrement sortir du puits de l’abîme, le diable s’en va comme sont parties tant d’autres choses du bon vieux temps.
Après les anges et les démons, donnons un souvenir aux hommes. L’Isar, le Danube, l’Inn et les montagnes du Tyrol forment un quadrilatère dont nous longeons en ce moment un des côtés, plaine basse et marécageuse où l’archiduc Jean pataugea si bien en 1800, avant Hohenlinden. Depuis la foudroyante campagne d’Arcole et de Rivoli, on ne parlait plus dans l’état-major autrichien que d’imiter les grandes manœuvres de Bonaparte, de tourner par la droite, de tourner par la gauche, puis d’enfoncer le centre : ça n’est pas, en effet, plus difficile que cela. Moreau se trouvait sur l'Isar, à Munich ; l’archiduc à Braunau , sur l’Inn. Nous occupions entre les deux fleuves
l’éclaircie de Hohenlinden, au centre d’une
grande forêt qui couvre le haut pays et les plateaux d’où l’on descend par terrasses successives jusqu’au sol effondré qui vient mourir au Danube. C’est par là que l’archiduc engagea sa lourde armée pour surprendre le passage de l’Isar, au-dessus de Straubing, et se placer sur les derrières de Moreau. Au bout de quelques lieues, on ne pouvait plus avancer; il fallut en pleine marche, ou du moins en pleine opéra-
lion, changer le plan de campagne et l’ordre de bataille. On se résolut à assaillir de front les terrasses pour enlever Hohenlinden, le centre de notre ligne ; mais Ney était là, le brave des braves; il les arrêta court, tandis que Richepance accomplissait un mouvement tournant des plus hardis et des plus heureux de ce temps des grandes inspirations militaires. L’archiduc paya son essai de haute stratégie au prix de vingt mille hommes et de quatrevingt-sept canons.
Bien que gagnée à cent lieues de la France, cette victoire était une bataille défensive, sœur cadette de ses grandes aînées, Fleurus et Zurich. Laissons au dernier rang celles qui ne sont que de glorieux égorgements, mais plaçons au premier les victoires qui sauvent, et au second celles qui pacifient. Moreau avait mission d'aller chercher la paix à Vienne; il la trouva sur ce chemin, en dépit des guinées anglaises. Du pont du Dampschiffy nous ne pouvons voir le champ de bataille qui s’enfonce à dix ou douze lieues dans le sud, mais il était là, et je le salue en passant.
Ces souvenirs du pays, rencontrés si loin de la frontière, font battre le cœur. Qu’on dise ce que l’on voudra, ici et ailleurs, des traversées ridicules, des défaillances de la France, il n’y
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a qu’un grand peuple pour laisser de telles empreintes sur la face des continents; et en voyant ces traces glorieuses, le plus obscur de ses enfants éprouve le sentiment qui s’éveille dans l'âme du fils des grandes races, quand il trouve tout à coup, en une région lointaine, le blason de ses pères fièrement sculpté au front d’une ville ou de quelque vieux château.
Je ne vous ai pas encore parlé de notre bateau. Il fait cependant partie du paysage, et peut-être porte-t-il des gens curieux à voir. Faisons-en le tour avant d’atteindre Passau, car, arrivés là, nous n'aurons plus d’yeux que pour la rive.
Ce que le chemin de fer est à la diligence, le steamboat l’est au navire à voiles : de la fumée, des cendres, du bruit, un mouvement saccadé, une forme ramassée et disgracieuse. Comme science et industrie, c’est magnifique ; comme art, c’est bien laid, à côté du navire chargé de sa voile latine, qui s’incline au vent et ondule doucement sur Ja vague qui l’emporte. Le fleuve à présent est presque aussi désert qu’une voie ferrée. De loin en loin nous apercevons un bateau, mais on n’y voit plus de voyageurs, seulement quelques bons compagnons qui payent leur passage avec l’assistance qu'ils donnent aux mariniers.
Sur notre Dampschiff. nous étions peu d’étrangers. Sans les colis de marchandises et les indigènes, il n'aurait point fait ses frais : un seul Français, votre serviteur; quelques Anglais présentant les deux échantillons de la race, l’un court et gros, l’autre long et maigre, avec une lady qui ne quittait pas son murray des yeux, et regardait le paysage dans son guide: une famille belge, ou plutôt cosmopolite, métisée de Suisse et habitant la Russie, où elle retournait; des Allemands qu’on paraissait avoir oubliés jusqu’à vingt ans dans leur maillot, tant ils étaient embarrassés de leurs mouvements; des paysans bavarois dont la grande occupation était, leur pipe fumée, de tirer d’un étui à lunettes un long peigne pour arranger leur chevelure qu 'ensuite ils inondaient d’huile. Parmi eux pourtant un couple d’amoureux qui faisaient sans doute leur voyage de noces , et qui ne se quittaient pas un instant de la main ni des yeux. Je ne sais vraiment pas pourquoi ils étaient partis, oar ils étaient bien indifférents à tout ce qui se passait autour d’eux, bien seuls au monde, et, à eux-mêmes, tout leur univers.
Voyez le charme d’un sentiment vrai. Au milieu de ces figures sans expression, sans idées, ce couple de fiancés me réjouit le cœur