LINTZ
champ reste ouvert aux discussions théoriques. Puissent-elles durer longtemps!
La disposition des lieux a été favorable à l’établissement de ces vastes fortifications. Les montagnes viennent des deux côtés du fleuve baigner leurs flancs abrupts dans le Danube qu’elles resserrent : au nord le Postlingberg, pointe extrême du Bœhmerwald, au sud les dernière contre-forts des monts du Salzbourg qui, au sortir de la Suisse autrichienne, rejettent la Salza à l’ouest, dans l’Inn, puis se recourbent au nord-est et longent la Traun jusqu’à Lintz. La ville s’étage sur leurs flancs, tandis que les forts se dressent sur leur crête et que des prairies onduleuses descendent vers la Traun.
L’embouchure de cette petite rivière, qui traverse une délicieuse contrée toute semée de lacs et de montagnes, est à quelque distance de Lintz, au village deZizelau, autrefois florissant, lorsqu’il était le port d’embarquement pour les produits des riches salines du Salzbourg que la rivière lui amenait. Un chemin de fer fait aujourd’hui ces transports et a ruiné la batellerie et le village. La locomotive est comme le char du dieu Indra : elle porte la vie avec elle, mais que de victimes elle broie sous ses roues !
Nous étions arrivés à cinq heures par un ma-
gnifique soleil. La douane nous fit perdre une heure, et, à l’hôtel où l'on me conduisit, on voulait m’en prendre deux autres pour me faire dîner. Je m’étais, il est vrai, fourvoyé dans un hôtel princier, où fourmillait tout un peuple dekellners habillés de noir et cravatés de blanc, saluant bas quand on arrive, ne saluant plus du tout quand on s’en va. Mais je voulais partir le lendemain matin, car je savais qu’il n’v avait de curieux à Lintz que son admirable situation. Depuis douze heures je regardais les choses d’en bas, du fil de l’eau ; j’étais pressé de les voir d’en haut, de la montagne. Je pris une voiture découverte et me fis conduire par le plus long au point ‘culminant de la ville. De cette manière je vis bien vite qu’il n’y avait rien à voir.
Nous passâmes d’abord sur une place où se * dresse une chose en marbre blanc qui tient à la fois de la colonne et de l’obélisque, trèschargée de moulures, de sculptures, de personnages, et dédiée à la sainte Trinité, ce qui n’empêche pas qu’on ait mis dans son voisinage deux fontaines surmontées l’une d’un Jupiter et l’autre d’un Neptune. Dans la haute ville je vis l’ancien château royal, un gros bâtiment rouge dont on a fait une caserne et une prison, et qui ne pouvait guère servir à mieux;
LINTit.
plus loin, dans la campagne, sur le Freinberg, la première tour bâtie par l’archiduc Maximilien et qu’on a abandonnée aux jésuites. En Autriche ils héritent volontiers de l’Etat, à la différence d’autres pays où l’Etat, hérite parfois d’eux.
Mais si l’art est pauvre dans la ville, la nature déploie dans la campagne toutes ses magnificences. Tant que nous avions monté, j’avais été plus sage que la femme de Loth : pas une fois je n’avais regardé en arrière. J’en fus récompensé lorsque je me retournai : le spectacle était éblouissant. Devant moi, sur la rive gauche, les montagnes de Bohême accouraient en moutonnant au bord du grand fleuve, comme un troupeau de buffles gigantesques qui venaient s’y désaltérer. Le roc perçait leurs flancs et çà et là montrait la forte membrure de la montagne dont une épaisse forêt couronnait la tête. Dans une éclaircie, la citadelle et l’église du Posllingberg avec la ligne rougeâtre de ses forts détachés; puis d’autres collines, celles de la Magdalena, du Pfennig et des ^ents, qui s’étendaient circulairement autour d’une fraîche vallée semée d'habitations gracieuses, et dont la tête s’enfonçant entre deux rangées de hauteurs allait se perdre dans la pénombre des montagnes.
A l’orient le château d’Ebelsberg montre ses tours de funèbre mémoire, et au delà les Alpes de Styrie détachent sur le ciel les dentelures de leurs cimes neigeuses.
Au-dessous, le fleuve, échappé furieux de la gorge étroite où il coule depuis Aschach, s’épand en un large et tranquille bassin du milieu duquel s’élève une île presque ronde et que traverse un long pont de bois. La ville a donc devant elle un lac aux golfes profonds et aux îles verdoyantes. Elle-même descend du haut des cinq ou six collines qui la portent, comme une naïade nonchalamment étendue qui baigne ses pieds au fleuve.
Cet ensemble magnifique présente l’aspect d’un cirque immense préparé pour une fêle ou une bataille. La fête, en ce moment, le soleil la faisait. Ses derniers rayons semaient de larges plaques d’argent la surface du lac et rebondissaient en chaude lumière sur le flanc et la crête des montagnes qu’ils doraient, tandis que déjà dans les bas-fonds roulaient lourdement des ombres bleuâtres qui allaient s’élever et s’étendre comme un linceul sur cette belle nature, à qui son époux et son maître donnait, par une dernière caresse, l’adieu du soir.
Depuis Ratisbonne, le Bœhmerwald a obligé le Danube à s'infléchir au sud-est ; à partir de