‹ Causeries de voyageChapitre 7 sur 65 · C A U S I ; K 1 E S 1>E VOYAGE · texte numérisé non relu

C A U S I ; K 1 E S 1>E VOYAGE

vous-en à ta pluie qui m’emprisonne et me fait rêver d’eau.

Et puis Strasbourg est une Venise allemande. S’il n’est pas construit dans une lagune, c’est au milieu d’un marais qu’il a été bâti.

Une éclaircie s'étant faite, je viens d’en parcourir les rues. Trois bras de l’Ill l’arrosent et on les traverse sur plus de soixante ponts. Trois canaux aussi y arrivent et le Rhin est à deux pas, de sorte que si les chemins de fer n’existaient point, Strasbourg serait dans la plus magnifique position commerciale du continent, au point de rencontre de quatre lignes navigables qui aboutissent par le Rhin à la mer du Nord, par la Marne et la Seine à la Manche, par la Saône et le Rhône à la Méditerranée, par le Mein, le canal Louis et le Danube à la mer Noire.

Il V a quarante ans ces avantages auraient été immenses, aujourd'hui les voies ferrées les réduisent de beaucoup. Toutefois il ne faut point trop écouter les prophètes de malheur qui s’en vont disant : les canaux se meurent ! les canaux sont morts! En 1857, canaux et rivières ont encore transporté cinquante-deux millions de tonnes, et les chemins de fer douze millions seulement.

Beaucoup de gens, et de ceux à qui l’intérêt

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ouvre bien les yeux, trouvent même que nous n'en avons pas assez. A la dernière exposition de la haute Marne, on avait construit avec de la houille une falaise au bord d’un lac, et sur ce lac un bateau en miniature qui transportait du charbon : c’était une réclame parlante. La haute Marne a de belles forêts ; sa houille est belge et prussienne : elle vient de Mons et de Sarrebruck, en payant gros pour faire sur une de ces routes trois cents, sur l’autre cinq cents kilomètres , mais en payant bien davantage pour faire sur charrettes les quatre ou cinq heures qui séparent Saint-Dizier du canal. Aussi réclame-t-on par tous les moyens l’achèvement du canal de la Sarre qui prendrait le charbon au plateau de la mine, et un embranchement sur Saint-Dizier, du canal de la Marne au Rhin, qui le conduirait aux usines de la Biaise*. Le transport ne coûterait plus que cinq à six francs la tonne au lieu de quatorze francs quatre-vingt-quinze centimes pour la houille prussienne, et de seize francs quinze centimes pour la houille belge. La différence serait bien plus sensible encore pour les exportations. Les usines de la haute Marne pourraient envoyer leurs fers et leur fonte à Va-

I On y compte 50 usines dans un parcours de 40kiloinètres.

lenciennes et à Lille, moyennant un droit maximum de huit francs, au lieu de trente francs. A ces prix "nos forges champenoises pourraient soutenir la concurrence anglaise.

Autre exemple. En 1847, le chemin de fer d' Alsace réduisit ses tarifs pour attirer à lui une partie des transports qu’opérait le canal du Rhône au Rhin. Le mouvement de la navigation tomba soudainement de moitié et l’État qui en avait tiré en 1847 pour onze cent mille francs de droits, n’en reçut plus, en 1848, que la moitié. Les circonstances politiques ne suffisaient pas seules à causer cette différence. Un décret de 1850 réduisit l’impôt dit au Trésor dans une proportion telle (dix et cinq centimes par tonne et par kilomètre) que la concurrence redevint possible, que le canal se remit à travailler, et que le lias prix accroissant, comme toujours, la consommation, dès 1852 l’État percevait avec son tarif réduit un tiers de plus qu’il n’avait gagné avec son tarif élevé, soit un million cinq cent trente-cinq mille cent vingt francs.

Strasbourg ne doit donc pas désespérer de sa fortune, et, du reste, n’en a pas l’air. Avec la ceinture de pierre que la politique lui a donnée et lui impose, l’espace lui manquerait s’il voulait se faire industriel, mais il n’y pense

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pas et n’a qu’un bien petit nombre de grandes usines, la Chartreuse entre autres, qui est si admirablement installée pour le bien-être des ouvriers. 11 se contente d’être la ville de France où, après Paris, l’étude est le plus en honneur, où les sociétés savantes sont le plus occupées, les collections les plus belles et la bibliothèque le mieux remplie. Il a même une véritable école de peinture qui a rompu avec la pratique et les théories nébuleuses de l’Allemagne, pour faire de la réalité intéressante, sans faire du réalisme ; témoin les Schlitteurs des Vosges , de M. Théophile Scinder. Son Opéra, du moins l’orchestre, ne le cède à nul autre, grâce à la munificence d’un particulier qui lui légua, il y a dix ans, plus de cent mille francs de rente. Ce n’est pas que ce généreux testateur fût un mélomane intrépide. II n’avait pas d’enfant et détestait ses héritiers. Un d’eux le suivait un jour sur la place du Broglie , où le théâtre s’élève, avec ces attentions délicates et cette patience imperturbable dont le neveu sait user auprès de l’oncle célibataire. « Et dire que j’ai devant moi mon héritier! » s’écrie le millionnaire. L’autre sent à l’instant se gonfler son portefeuille comme si toute la succession y entrait. C’était le théâtre que le traître d'oncle regardait.

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Voilà pour les intérêts moraux de Strasbourg. Quant à ses intérêts matériels, il est déjà le marché de l'Alsace et d’une partie de la Suisse, ce qui met pas mal d’argent dans ses mains. Il travaille à étendre le cercle de ses relations et veut qu’on trouve tout chez lui, même les dernières modes de Paris. Un de mes compagnons de route qui ne voyageait, je crois, qu’à la seule fin de poursuivre des études de dandysme, découvrit dans la rue des Grandes-Arcades un faux col nouveau et s’indigna de n'en avoir pas eu connaissance au boulevard des Italiens.

Aussi plus de costume national. Déjà , dans un salon bourgeois d’il y a quatre-vingts ans, la sœur de Frédérica sc désolait d’être seule à porter les longues tresses blondes, le corset écarlate et le petit tablier de soie. De la bourgeoisie les modes parisiennes sont descendues dans le peuple. Les campagnards ont bien encore le gilet rouge, la culotte courte, avec un petit tablier blanc et le tricorne, dont un des côtés se rabat sur les yeux ; mais, à la ville, le jupon écarlate et les larges chapeaux de paille enrubannés s’en vont, tout comme les deux cornettes noires nouées sur la tête et le chignon traversé d’une flèche d’or. Les ouvriers ont la blouse du faubourg Saint-Antoine, et

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je ne vois qu’une différence, c’est que les cuisinières d’ici ne portent pas encore la crinoline dont les nôtres sont si heureuses ; révolution qui en amènera sûrement une autre : les propriétaires parisiens devant être par là forcés de changer leurs mesures, pour que la cuisinière puisse au moins tenir dans sa cuisine.

Deux choses indigènes se défendent avec opiniâtreté : un pavé détestable, malgré sa régularité apparente, et le patois allemand, ce qui ne veut pas dire le patriotisme allemand. Les Alsaciens sont peut-être, avec les Lorrains, les plus français de nos provinciaux. L’an dernier, on leur eût fait un sensible plaisir de leur donner un Solférino germanique; et quand les étudiants d’outre-Rhin essayèrent de faire de la propagande, en invoquant leur sang teuton, ils leur répondirent, avec le meilleur français qu’ils purent trouver, d’avoir à déguerpir au plus vite.

Voilà de quoi embarrasser les grands docteurs d’outre-Rhiu et même ceux de ce côté-ci qui parlent si pertinemment de la race et qui mettent tant d’idées et de sentiments immuables dans les globules du sang. Mais à quoi cela tient- il? Une garnison permanente de douze mille hommes est nn grand moyen de propagande et de fusion des races; ensuite

faire partie d'un grand peuple, d’une grande gloire, c'est quelque chose; et avoir pour acheteurs trente -sept millions d’hommes, comme Mulhouse qui meuble la France ou l’habille de scs cotonnades, c'est beaucoup.

Dans les âges barbares les peuples se groupent selon le sol et selon la langue. Ces deux forces gardent longtemps leur puissance, mais les opinions et les intérêts en forment une autre qui domine la première. Strasbourg, resté libre, serait une petite ville d’Allemagne, et c’est une grande cité, l’orgueil et la force de la France, ce qui ne lui laisse aucun regret de n’avoir pas , comme Brême et Lubeck , un quart de voix à porter dans ce conseil de muets et de fantômes qui siègent à Francfort.

Strasbourg touche à l'Allemagne et lui présente bien des bons côtés du caractère français : le patriotisme, l’esprit militaire, le goût des choses de l'intelligence; mais un des traits les plus marqués lui manque, la grâce. Il faut l'avouer, si Strasbourg est propre, régulier et de tout point convenable, il n’est pas précisément beau.

Il n’a que deux monuments, sa cathédrale et ses fortifications. Pour les voir d’un coup je montai aux tours. Il était de bonne heure.

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c’est-à-dire trop tôt. La bruiné, en effet, cachait l'horizon, et les arbres des remparts cachaient la ligne des défenses. Les Vosges semblaient fort modestes; le Rhin ne se laissait voir que par des échappées ; seule, la Forêt- Noire de l’autre côté du fleuve montrait des hauteurs dignes du nom de montagnes. Je cherchais avidement les Alpes delà Suisse. On ne les voit jamais. Ce que je distinguais bien, c’était la plaine parfaitement unie qui s’étend des Vosges à la Forêt-Noire et que le Rhin coupe en deux. Cette plaine a été évidemment un grand lac qui s’ouvrait à Bâle et se fermait vers le Taunus à Mayence. M. Elie de Beaumont prétend que les deux chaînes ne formaient qu’un seul massif dont le centre s’est effondré pour ouvrir une issue au Rhin ; ce pourrait bien être vrai.

I)e là-haut je voyais la citadelle construite par Louis XIV autant contre Strasbourg que contre l’Allemagne, et la double enceinte de la cité, les écluses à l’aide desquelles on inonde les fossés, l’ île enfin qu’enveloppent deux des bras de la rivière et qui forme à l’intérieur de la forteresse un réduit pour une résistance désespérée. Il y a pourtant quelque chose qui vaut mieux que tout cela pour la défense de Strasbourg; c’est que l’ennemi ne pourrait aux

en\ irons donner un coup de pioche, sans faire jaillir l’eau; il se noierait dans ses tranchées.

Je ne vous parlerai pas du M Uns ter, de la fameuse horloge de Schwilgué et de cette flèche à jour, qui monte plus haut qu’aucun des monuments que l’homme ait bâtis ; la gravure en est partout. Mais je noterai que Strasbourg soigne sa cathédrale, comme une ménagère hollandaise soigne sa maison. Elle est lavée, brossée, frottée du haut en bas. Je défie qu’on y trouve six pouces carrés de muraille accessible à la brosse où l’œil et la main des surveillants ne passent, chaque semaine, peut-être chaque jour. On lui a donné un architecte chargé de veiller à sa toilette; et une fondation de 140 000 francs en fait les frais.

Sur la plate-forme de la petite tour, à trois cent soixante marches de hauteur , deux gardiens veillent en permanence , avec un immense porte-voix, et dès qu’ils voient briller une étincelle ils crient à la ville : voilà un incendie qui s’allume! Afin de les obliger à rester là, la municipalité leur y a bâti une maisonnette, et, pour être bien sûre qu’ils tiennent les yeux ouverts, elle leur fait sonner toutes les quinzes minutes la grande cloche. Que la ville dorme ou veille , ils sonnent toujours. Voilà une drôle d’existence passée,

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cent mètres en l’air , à remuer un battant d’horloge! En décembre et en janvier il ne doit pas faire bon là-haut, vers les quatre heures du matin, par une jolie brise de l’est. Ils ont la ressource de faire comme Castor et Pollux qui étaient alternativement au ciel et aux enfers: chacun, à tour de rôle, gèle sur la plate-forme et ronfle auprès du poêle.

Strasbourg, je vous l’ai dit, a le culte de son Münster. La ville d’ailleurs ayant pris la place d’un marais, on n’y voit, de la rue, rien que le ciel : donc, on monte souvent à la plate-forme de la tour, pour respirer à l’aise, regarder au loin et se laisser aller à cette vague et douce rêverie qui vous prend si vite sur les hauts lieux1. Mais Strasbourg aime aussi à dîner et à boire; la plate-forme n’est pas toujours le théâtre d’une contemplation inactive : on y festoie largement. Goethe raconte qu’il venait souvent y goûter, et un goûter allemand, même de poëte, serait un solide dîner ailleurs. Une inscription gravée sur la tour rappelle qu’en 1842 le congrès scientifique siégeant dans la ville fut convié par la municipalité à un grand banquet qui eut lieu sur la plate-forme. Le Münster,

t. Tæ dimanche et le lundi de la Pentecôte de 186t, il est monté sur la tour 1710 personnes.

vous le voyez, sert à tout. La montée, la chaleur et le grand air avaient donné bon appétit et grande soif : l’inscription ne dit pas comment se fit, ensuite, la descente des trois cènt soixante marches.

On dit que les rues de Strasbourg, comme certaines rues de Rouen, gardent leur cachet du moyen âge. J’ai vu peu de vieilles maisons en bois, quoiqu’il y en ait encore bon nombre à étages surplombant. On remarque quelques constructions modernes faites avec la pierre rose des Vosges, et presque partout ces grands toits qui vont si bien à notre climat et qui, se prêtant à des combinaisons variées, finissent mieux l’édifice.

Une de ces décorations m’intrigua longtemps. A force de regarder, je reconnus des nids, mais des nids à y coucher George et Baby. C’étaient des nids de cigogne établis sur les cheminées les plus élevées de la ville. Chaque année, au printemps, elles arrivent; elles partent à l’automne avec leurs petits, dont elles laissent beaucoup en route, car elles reviennent l’année suivante en nombre égal : il ne parait pas s’accroître Sur cinq ou six maisons j’en comptai treize perchées au plus haut des toits, où la bonhomie alsacienne les aide à construire leur édifice. Comme jamais on ne

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les inquiète et qu’on ferait un mauvais parti à qui les dérangerait, elles ne sont point farouches et on les voit procéder gravement à leur toilette du bout de leur long bec, au milieu du bruit de la ville, ou voler au-dessus du marché à un demi-jet de pierre.

Entre sept et huit heures, Strasbourg se couche ou plutôt se souvient qu'il est allemand. Il ferme ses boutiques, mais ouvre ses brasseries. Alors les pipes s’allument, les voix s’élèvent et la bière coule à flots. Je n’ai pas attendu qu’il allât dormir pour venir causer avec vous, de sorte que je ne saurais vous dire jusqu’à quelle heure sa veillée se prolonge. Une chose certaine , c’est qu’à sept Heures du matin, il bâillait encore et se frottait les yeux, comme quelqu’un qui n’a pas assez, dormi.

Mais ces brasseries , refuge des vieilles mœurs allemandes, elles-mêmes se transforment. La mode s’y glisse. J’en ai vu où les fumeurs laissaient une somme suffisante d’air respirable; ou l’on servait des glaces sous des vérandas et des galeries à jour peintes en blanc et or. Tortoni et le style Pompadour au pied du Munster !

Le temps me manquait cette fois pour visiter l’Alsace. Mais je l’ai vue, il y a quelques

années et je puis vous assurer qu’aucune lie nos vieilles provinces n’est à la fois aussi pittoresque et aussi industrielle.

Si vous suivez les bords du Rhin, c’est la chaîne des Vosges dont vous voyez se découper sur le ciel les ballons mollement arrondis. Us sont tous accessibles et couverts à peu près partout de terre végétale, de sorte que si l’ou n’y trouve pas les belles horreurs des grandes montagnes, on n’y rencontre pas non plus leur nudité et leur misère. Au sommet, les pâturages ; quelquefois même, à mille mètres de hauteur, des moissons ; sur les pentes élevées d’épaisses forêts de hêtres et de sapins, coupées de riches vallons où des cascades se précipitent, comme celle du Nidockqui tombe de trente mètres de haut. Au-dessous la zone des châtaigniers; plus bas, les vignes, enfin la plaine féconde. Ici des lacs tranquilles entourés de sombres bois de pins ; là une forteresse féodale fièrement posée sur un rocher abrupt, et si vivante encore sous le lierre et les clématites qui montent à l’assaut des tours, qu’on s’attend volontiers à voir sortir du pont-levis la longue file des chevaliers, et la dame châtelaine sur sa blanche haquenée, et le pompeux cortège, tout ce moyen âge enfin si beau à voir.... de loin à travers les siècles

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et l’imagination des poëtes. Avant la guerre de Trente ans on comptait en Alsace trois cents de ces châteaux. Que de larmes et de sang avaient été versés autour de ces murs de granit !

Etes-vous dans la montagne ? Le plus riche tapis de verdure se déroule à vos pieds, semé de nombreux villages qui de là-haut paraissent de blanches fleurs émaillant la prairie; plus loin, les eaux miroitantes du Rhin, avec leurs îles innombrables, vertes émeraudes sur un ruban d’argent. De l’autre côté du fleuve, les sombres teintes de la Forêt-Noire ; plus haut encore, dans le sud-est, les géants des Alpes qu’on n’aperçoit pas de Strasbourg à cause d’une colline qui les cache, mais qu'on voit très-bien du Donon ou du ballon d’Alsace, avec leurs neiges éternelles qu’à certains jours le soleil couchant, dore de couleurs ardentes, comme s’il allumait un immense incendie sur leurs cimes.

L’industrie est venue ajouter ses richesses à celles du sol, et une population forte, patiente, laborieuse, cultive le blé, le tabac et la garance dans la plaine, tisse et teint le coton à Mulhouse, forge le fer à Sainte-Marie-aux-Mines, exploite les laiteries des Vosges et donne de braves recrues à notre grosse cavalerie.

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Quelques-unes de ces fabriques alsaciennes sont des modèles de bonne installation hygiénique et d’administration paternelle. On s’efforce d’y retenir l’ouvrier dans la famille et dans le mariage, en même temps qu’on le pousse à la propriété par une combinaison heureuse qui lui assure au bout de quelques années la possession d’une maisonnette et d’un jardin, en échange de quelques francs retenus chaque jour de paye sur son compte. Si je pouvais disposer seulement de deux fois vingtquatre heures, je vous mènerais à Mulhouse : non pour vous faire admirer les prodiges de la science appliquée au travail des manufactures, mais, ce qui m’importe bien davantage, pour vous montrer un lieu où l’industrie ne fait pas payer aux mœurs une trop forte rançon ; où, sous l’éclat des produits et la grandeur des fortunes, on ne voit pas l’abîme du paupérisme et la plaie hideuse de la débauche. Votre ami et le mien, Jules Simon, que toute belle question attire, a dit de Mulhouse : « Nous lui devrons peut-être un jour la régénération de nos mœurs industrielles. »

Trois fois béni sera le lieu où le problème duquel dépend la civilisation moderne aura été résolu ; où il sera démontré que notre société, tout en ayant plus de bien-être physique,

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peut avoir aussi plus de bien-être moral que ses aînées * .

I. I.a Société industrielle de Mulhouse travaille à cette œuvre avec la plus louable ardeur. M. Ch. Thierry- Mieg vient de lui communiquer un très-remarquable écrit: Réflexions sur C amélioration des classes ouvrières , dont la donnée est celle-ci : l’industrie, eu appelant dans les villes par l’appAt du travail et du salaire, au sein de grands ateliers, de nombreuses familles, y a rassemblé des misères profondes. Cependant, ce serait une erreur de croire que le mal est inhérent au régime manufacturier ; il en est tout à fait distinct; il tient aux circonstances entre lesquelles l’industrie s’est développe dans les Etats européens. Pour s’en convaincre, il suffit d’opposer au spectacle que présentent trop souvent les villes de fabrique en Europe et surtout en Angleterre, un exemple pris au sein d’un état social plus dégagé que le nôtre des legs du passé. Cet exemple, l’auteur le choisit dans la confédération de l’Amérique du Nord, dans une ville du Massachusrts, celle de Lowell, sur le Mèrrimack, où l’on a institué dès l’origine, sur une large échelle, de fortes garanties préventives contre ces influences pernicieuses qu’en Europe on est réduit a combattre après les plus cruelles expériences. Les exigences de l’industrie, les nécessités du régime manufacturier ne ry sont nullement opposées, et il reste démontré que la philosophie ne poursuivait pas une utopie en soutenant que la dignité de la vie, au point de vue moral, peut s allier parfaitement à la pratique du travail industriel.

Krlil, 5 août.

Ali BORD DU RHIN.

L’île des Épis et Desaix. — Le pont de Kehl. — Les alluresdu fleuve — Concurrence du canal. — L’homme rouge et jaune. — Les chutes de Lauffeu et Montaigne. — Voltaire et Goethe en Alsace. — Les châteaux et les ondines du Rhin.

La grande curiosité de l’Alsace est le Rhin. Je ne fais point fi des Vosges, assurément, mais, des montagnes, on en trouve partout, tandis qu’il n’y a en Europe qu’un fleuve, celui que je verrai bientôt , qui puisse le disputer au Rhin eu beauté et en importance.

Strasbourg en est éloigné d’une lieue. Des omnibus y conduisent par une voie ombreuse qui passe entre la citadelle et le polygone et

qui sort de la ville par la porte d’Austerlitz, nom de bon augure pour une route menant de France en Allemagne. Au travers d’un fourré d’herbeset d’arbres, j’aperçois un de ces corps de garde fortifiés que nous avions bâtis du temps de Louis XIV, quand la guerre était en permanence sur cette frontière et que des maraudeurs franchissaient sans cesse le Rhin.

Un pont de bateaux relie les deux rives et s’appuie sur Vile des Epis , qui partage le fleuve en deux bras. Le grand longe le duché de Bade, le petit est de notre côté. C’est un avantage pour la défense, car l'île nous appartient.

Le tombeau de Desaix s’y trouve. Ce général de tant d’espérance avait conquis là sa renommée, en obligeant l’archiduc Charles à perdre trois mois devant une bicoque. Il n’avait rendu Kehl, tête de pont misérablement fortifiée, qu’après cinquante et un jours de tranchée ouverte. Desaix est un de ces hommes et sa défense de Kehl un de ces faits dont les peuples devraient garder l’éternel souvenir.

Penché sur la barrière du pont, je regardais couler le grand fleuve, qui n’a pas moins de trois cent soixante-cinq mètres de largeur sur deux à quatre de profondeur. C'est une puissante masse d'eau, mais à qui font défaut, en

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