A PROPOS DU CONCILE DU VATICAN
Ce matin je me suis levé avec le soleil. La nature était calme, et semblait fatiguée des orages de la nuit. Le vent avait soufflé avec une fureur étrange depuis la veille : il s'était enfin apaisé en grommelant.
On entendait encore au loin les sourds grondements de la tempête, et du sein de la mer, dont la surface polie ondulait lentement, s'élevait encore un murmure confus et solennel. Quelques voix discordantes troublaient par intervalles cette harmonie, et sur ces
lames qui souriaient aux caresses du printemps, s'avançaient ça et là d'énormes glaces flottantes qui semblaient défier les rayons du soleil.
La mer roulait ses grandes vagues vers l'orient. Matinales et radieuses comme des fiancées, elles se levaient, elles accouraient, elles se prosternaient devant le roi du jour en murmurant leur hommage. Elles semblaient être les paupières de l'océan s'ouvrant pour contempler la lumière, et se refermant éblouies devant un rayon de soleil !
Ce spectacle m'a paru être une image fidèle de Tétat actuel du monde. * Contre toutes les prévisions humaines, la paix règne dans l'univers. Les bruits de guerre sont venus mourir aux portes du Concile, et le monde semble attendre en silence l'accomplissement de grandes choses. De terribles secousses l'ont ébranlé depuis le commencement de ce siècle ; il a essuyé bien des tempêtes et soutenu bien des luttes, luttes de peuples, luttes d'idées, luttes de principes, luttes de religion. Il est enfin las, et se repose, comme il se reposait lors de l'avènement du Christ.
Comme la vague que je viens d'admirer, le flot des idées roule en ce moment vers l'Orient. Rome est le rivage béni qui l'attire ; le Concile, illuminé par Dieu lui-même, est la lumière qu'il veut contempler. Le Pape, successeur et représentant infaillible du Christ, est le roi du jour aux pieds duquel les nations murmurent leur hommage. Mais au loin gronde encore un écho de tempête, et au milieu du concert
"^ J'écrivais cela en avril 1870,
de louanges et de bénédictions, des accents de blasphème et de haine se font entendre. Sur la mer paisible que le Soleil de Justice échauffe, de malheureux prêtres égarés entassent laborieusement ces glaces flottantes de Terreur qui semblent défier les rayons de la Vérité,
Grâce à Dieu, encore un peu de temps et ces voix discordantes seront réduites au silence ! Encore quelques semaines, peut-être quelques jours, et ces montagnes de glace, qui jettent le froid dans la conscience catholique, se dissoudront à la chaleur de l'Esprit-Saint, dans cet océan de vérité qui porte le vaisseau de l'Eglise Romaine !
C'est la conviction des plus profonds penseurs de ce siècle, que le Concile du Vatican est le commencement d'une ère de paix et de triomphe pour l'Eglise Catholique. Il est certain que cette auguste assemblée rendra des oracles infaillibles, trcs-propres[ à guider les peuples dans la voie ténébreuse où ils se sont engagés, et que le monde n'a qu'à prêter l'oreille s'il veut être sauvé. Espérons que la société européenne ne sera pas sourde à cet appel suprême, et qu'elle saura reconnaître enfin cette voix autorisée de la sainte Eglise, sa mère.
On peut d'ailleurs asseoir cette espérance sur quelque fondement. La doctrine catholique a conquis bien des adeptes depuis quelques années, et l'horizon semble un peu moins chargé de nuages. Au commencement de Ce siècle l'avenir du catholicisme paraissait bien sombra* Ld Révolution française avait ébranlé la fol jusqu'en ses fondements, et les deux
grandes erreurs de ce temps, le libéralisme et le socialisme, avaient envahi TEurope. Les peuples n'avaient pas encore fait l'épreuve de ces utopies absurdes et de ces rêves insensés, et l'idée libérale les séduisait et les entraînait comme un vertige.
Aussi, les grands penseurs catholiques désespéraient du salut des sociétés. De Bonald et de Maistre étaient en proie à des idées sombres et à des prévisions lugubres. Chateaubriand semblait écrire l'épitaphe du christianisme et pressentir avec douleur la fin prochaine de cette religion si poétique, Donoso Cortès, dans ces derniers temps, faisait entendre le même cri de désespoir, et l'on connaît les sombres prophéties de son génie attristé, prophéties qui se sont si bien réalisées dans sa malheureuse patrie 1
Mais, il me semble que les choses ont changé de face depuis quelques années, et qu'il y a lieu d'espérer pour l'homme de foi. Donoso Cortès s'écriait que la société européenne se mourait, mais il ajoutait qu'elle trouverait son salut dans une réaction religieuse. Or, cette réaction, qu'il ne croyait pas probable, il me semble qu'elle est maintenant visible. Il disait aussi que changer le cours des choses serait une entreprise de géants ; or les géants sont venus ; ils sont à Rome, et ils changeront le cours des choses. Si la société peut encore être sauvée, c'est par Pie IX et le Concile qu'elle le sera ; eux seuls peuvent arrêter ce torrent qui entraîne les nations à la ruine, et j'ai confiance dans la digue qu'ils élèvent.
Depuis longtemps déjà le vieux monde chancelle 6ur ses bases. Comme le grand roi Nabuchodonosor^
il fait des rêves sombres que ses devins sont impuissants à lui expliquer. Assisté par le Saint-Esprit comme Daniel, le Concile va lui donner l'explication de ses rêves, et lui faire comprendre que Tédiflce social assis sur le libéralisme est semblable à cette statue de Nabuchodonosor, debout sur des pieds d'argile, et qu'une pierre détachée de. la montagne a renversée et réduite en poussière.
La société européenne semble enfin disposée à recevoir cette leçon, et après tous ses mécomptes et ses désillusions, n'y a-t-il pas lieu d'espérer qu'elle en profitera ? Eclairée par cette lumière qui va jaillir du Concile, ne verra-t-elle pas enfin que ni la république, ni l'autocratie, ni le parlementarisme ne la sauveront, mais que la croix seule sera son salut : In hoc signo vinces !
Assez longtemps elle a été dupe des théories politiques, sociales et religieuses de ses philosophes et de ses hommes d'état. Elle a dû en éprouver toute l'inanité et le mensonge ; il est temps qu'elle s'élève et qu'elle rétablisse les bases que Dieu lui a données, et sans lesquelles on la verra crouler.
Cédant à la pression populaire, le Gouvernement français ne se prête-t-il pas en ce moment à cette réaction religieuse que Donoso Cortès posait comme condition indispensable de salut ? — L'Angleterre ne marche-t-elle pas à grands pas vers le catholicisme, et ses docteurs n'ont-ils pas enfin compris que le résultat logique et définitif du protestantisme, c'est le rationalisme ?
L'Espagne doit être rassasiée des douceurs que le libéralisme lui apporte, et disposée a changer de
banquet. La Russie s'abreuve encore du sang des martyrs ; mais on sait les voies de Dieu, et Thistoire de TEglise nous apprend que le sang des victimes convertit les bourreaux !
Il ne faut donc pas désespérer de cet illustre malade qui se nomme le XIXème Siècle, et nous devons reprendre confiance en voyant quels médecins Pie IX a réunis pour le guérir. Le prophète Jérémie s'écriait : ** Mon 'peuple a fait deux choses mauvaises: il m'a ** abandonné, moi la source d'eau vive, et il s'est ** creusé des citernes, fosses entr'ouvertes qui ne ** peuvent retenir l'eau. " C'est la grande faute du XIXème siècle : il a abandonné Dieu, la source d'eau vive, et il s'est creusé des citernes, où il a puisé une eau malsaine et corrompue. Citernes littéraires, citernes philosophiques, citernes politiques où l'insensé a bu l'iniquité et le poison !
C'est un grand coupable ; mais la miséricorde divine est inlinie, et s'il veut approcher ses lèvres de ces flots de vérité qui vont jaillir du Vatican, il sera sauvé. C'est la douce espérance de l'Eglise. Mais s'il méconnaît encore cctie grâce infinie ; si la miséricorde demeure sans elfet, l'heure de la Justice sonnera, et le châtiment sera terrible.