‹ Causeries du dimancheChapitre 11 sur 39 · DES VICAIRES APOSTOLIQUES ET DE SAINT JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

DES VICAIRES APOSTOLIQUES ET DE SAINT JEAN-BAPTISTE

Il y a dans le Concile du Vatican un grand nombre de Vicaires Apostoliques, et les libéraux gallicans leur témoignent peu d'estime. Ils leur accordent volontiers certains mérites, et la science des langues sauvages ; mais ils ne les jugent pas qualifiés à traiter convenablement les grandes questions de la théologie dogmatique. L'infaillibilité surtout est au-dessus de leur science, et naturellement, les Evoques de cour et les abbés de salon leur sont bien supérieurs. Ceux-là, du moins, ont vu le monde ; ils connaissent les besoins que le progrès impose, et les tendances émancipatrices qu'il ne faut pas combattre. Ils savent

les nécessités du gouvernement des peuples, et combien il faut adoucir et modifier la vérité pour la faire accepter.

Mais les Vicaires Apostoliques ignorent toutes ces choses avec beaucoup d'autres. Dans les déserts et les solitudes qu'ils habitent, il n'est pas étonnant qu'ils soient demeurés étrangers à tous ces moyens termes, à toutes ces transactions de la diplomatie et des gouvernements. Ils ignorent qu'il faut souvent dévier de la ligne droite, et suivre la ligne courbe. Ils sont restés rudes et grossiers, et les peuples policés de l'Europe ne peuvent pas les accepter comme des oracles. Bien loin de sauver la société, ce sont eux qui la perdraient par leurs exagérations et leurs imprudences !

Ainsi parlent les Dupanloup, les Gratry, les Daru et bien d'autres moins marquants dans tous les coins du globe. Je me rappelais ce langage en lisant aujourd'hui la vie de^ saint Jean-Baptiste, et je me demandais comment serait apprécié le plus grand des enfants des hommes, s'il apparaissait en plein soleil du dix-neuvième siècle.

Ce grand patron du peuple canadien-français a été le premier des vicaires apostoliques. Il est né dans les montagnes de la Judée, il a vécu dans les déserts, séparé du commerce des hommes, vêtu de poils de chameau, et se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage. Le premier il a annoncé aux hommes la bonne nouvelle de la venue du Christ, et, sans être académicien, il paraît qu'il ne manquait pas d'éloquence.

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Il ne marchandait pas non plus la vérité aux grands de ce monde, et si Hérode n'a pas su insérer dans son code particulier les saintes lois du mariage, qui ne sont pas non plus parfaites dans notre code, ce n'est pas parce que saint Jean-Baptiste les lui a laissé ignorer. Quel zèle animait ses discours ! Et comme les Pharisiens baissaient la tête devant ce langage énergique, que notre siècle efféminé appelle violent, et dont le Christ s'est servi tant de fois I ** Race de vipères, ** leur disait-il, qui vous a appris à fuir la colère dont ** vous êtes menacés ?. . . . La cognée est déjà à la ** racine des arbres. Tout arbre donc qui ne produit '* pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. "

Il ne parait pas qu'il fût versé dans les lettres profanes. Il ne fréquentait ni les cours, ni les salons, ni les banquets, ni les clubs, ni les académies, et l'on doit présumer qu'il passait pour un rustre aux yeux des gens de lettres. H^rodiade, qui personnifiait la société d'alors, ne l'avait pas en haute estime, et il ne fît rien pour mériter ses bonnes grâces.

Il allait son chemin droit, sans faiblesses, ni complaisances pour personne, et c'est le témoignage que Jésus-Christ lui a rendu en disant qu'il n'était pas un roseau agité par le vent. Cela signifiait qu'il ne s'abandonnait pas à tout vent de doctrine, et qu'il ne courbait pas l'échiné devant les misères puissantes 1

Il ne recherchait pas l'admiration des hommes, et il avait en horreur tout ce qui flatte la vanité ou la concupiscence. Jésus a complété son éloge en ajoutant : ** Ce n'est pas un homme vêtu avec mollesse ". On sait

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que ceux qui s'habillent de cette sorte sont dans les maisons des grands.

Voilà pourtant Thomme qui a commencé la régénération du monde, et qui, sans consulter les rois et les empereurs, se mit à dire aux hommes : ** Je suis la ** voix de celui qui crie dans le désert : préparez la ** voie du Seigneur ; rendez droits et unis ses sentiers; ** que toute vallée soit remplie, et que toute montagne ** et toute colline soient abaissées ! " etc., etc.

Les Darus de ce temps-là se récrièrent : cet homme ne connaît rien des affaires de ce! monde ; il méconnaît les aspirations de l'esprit humain, et veut arrêter sa marche vers le progrès ; ne le laissons pas faire : il nous ramènerait à la barbarie ; et ils le jetèrent en prison. Mais sa parole franchissait les murs de son cachot, et quand on lui fil trancher la tête, il était trop tard. Ses idées avaient déjà pris racines au fond des cœurs, et le Christ, dont il avait été l'humble précurseur, avait commencé l'œuvre du salut des hommes I

En dépit des réclamations des Pharisiens et des Scribes, saint Jean-Baptiste connaissait donc mieux que personne le grand remède qui allait sauver la société, et c'est dans la solitude qu'il avait acquis cette science de Dieu. C'est aussi dans le désert que Jésus, après lui, était allé se préparer à la divine mission qu'il devait accomplir, et si nous ouvrions l'histoire, à peine pourrions-nous compter toutes les gloires de l'Eglise, tous les véritables savants qui sont sortis des déserts.

DU DIMANCfiE« 13

On a donc bien tort de mépriser les opinions des Vicaires Apostoliques lorsqu'il s'agit de proclamer les grands dogmes de l'Eglise. C'est à ces âmes d'élite, exemptes de préjugés et de passions, indépendantes des vains intérêts de l'orgueil ou de la politique, calmes et fermes dans leur foi, que l'esprit de Dieu se communique. Comme le patron du Canada, ils ne sont ni gradués, ni diplômés, et la prière est leur principale étude. Mais comme Dieu est vraisemblablement plus savant que les professeurs de Sorbonne et les triples docteurs d'Allemagne, il arrive que ces évêques sans cathédrales et sans budjets sont plus versés dans les sciences théologiques que les savantissimes allemands.

Après tout, la science allemande n'étonne plus personne, je crois. On commence à s'apercevoir que bien des livres allemands qui ont paru merveilleux ne sont que d'illustres plagiats. Leur langue baroque, leur style nébuleux ont causé l'illusion, et ceux qui auraient pu aller au fond des choses ne l'ont pas osé, craignant Jes chicanes cT allemand.

Le Dr Dœllinger qui dans ces derniers temps a fait beaucoup de bruit, et qui a peut-être caché un collaborateur français sous son pseudonyme bi-facial de Janus, n'a guère fait autre chose qu'une compilation qui n'a pas longtemps passé pour une nouveauté.

Après Luther, je ne crois pas qu'aucun allemand puisse rien inventer. Lors même qu'il ferait un schisme, la chose ne serait pas nouvelle.

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