‹ Causeries du lundiChapitre 1 sur 49 · PALAIS-ROYAL, 215,— RUE DES SAINTS-PÈRES · texte numérisé non relu

PALAIS-ROYAL, 215,— RUE DES SAINTS-PÈRES

H DGGG LUI

Lundi 7 et mardi 8 a>ril 18M.

( Dialogues inédits, )

Une Étude du xviii® siècle où manqueraient Rousseau et Voltaire ne serait pas plus incomplète que cette même Étude d'où serait absent Mirabeau. Il est la première grande figure qui ouvre Tère des révolutions, qui traduit en discours et en actes publics ce qu'avaient dit les livres ; la première qui se dessiue, en la dominant encore, dans la tempête. Aborder Mirabeau en plein serait une rude tâche , et il n'est pas de ceux qui se laissent prendre de biais et qu'on effleure. Aujourd'hui pourtant, grâce à un secours bienveillant, l'idée m'est venue de le ressaisir dans l'épisode le plus saillant de sa jeunesse, dans cet épisode trop célèbre, sa liaison avec Sophie, et de m'en faire une occasion pour rassembler et rappeler quelques idées qui ne peuvent manquer de naître toutes les fois qu'on s'approche de cet extraordinaire et prodigieux personnage.

Il y a seize ou dix-sept ans que le fils adoptif de Mirabeau , M. Lucas-Montigny, a publié huit volumes de Mémoires qu'il a eu le droit d'intituler Mémoires de Mirabeau ^ tant les sources en sont de première main, continuellement authentiques et domestiques. Les Correspondances du père et de l'oncle du grand tribun, la Notice sur son grand-père, et en général toutes les pièces qui font le tissu de ces huit volumes, ont IV. ' ^

révélé une race à part, âe9 caractères d'une originalité grandiose et haute, d'où notre Mirabeau n'a eu qu'à descendre pour se répandre ensuite, pour se précipiter comme il Ta fait et se distribuer à tous, tellement qu'on peut dire qu'il n'a été que l'enfant perdu, l'enfant prodigue et sublime de sa race. Depuis la publication des Mémoires de Saint-Simon, vers lesquels l'air et le ton des ancêtres de Mirabeau reportent naturellement la pensée , il ne s*est rien publié d'aussi marquant dans ce genre de Mémoires historiques. L'épisode des amours avec Sophie, qui ont été le grand éclat et le grand scandale de la jeunesse de Mirabeau, est traité dans ces Mémoires avec des détails nouveaux et une extrême précision. Mais l'espèce de réserve que commandait pourtant la piété domestique, a quelquefois resserré M. Lucas-Montigny, et aujourd'hui c'est grâce à lui-même et à ses obligeantes communications que nous venons nous servir de quelques pièces dont il n'avait fait dans le temps qu'un usage plus restreint. Ces pièces, bien entendu, sont de celles qui n'ajoutent rien au scandale d'autrefois, qui peuvent se présenter à tous, et qui prêtent à des considérations littéraires ou morales; c'est pour cela que l'honorable possesseur nous les a confiées et que nous nous en servons.

Lorsque Mirabeau arriva, le 25 mai 4775, pour être détenu au fort de Joux, sur la demande de son père qui l'y faisait traijsférer du château d'If où il avait été enfermé dix mois , il était âgé de vingt-six ans, et en butte, depuis plus de dix ans déjà , aux sévérités et laux persécutions paternelles. Né le 9 mars 47i9 d'une race florentine établie depuis cinq siècles en Provence, le cinquième de onze enfants et l'aîné des garçons, Gabriel-Honoré de Mirabeau avait, en naissant, apporté plusieurs des traits essentiels de la famille paternelle , mais en les combinant avec d'autres qui tenaient de sa mère. Il fut énorme dès l'enfance : « Ce n'était, suivant la définition de son père, qu'un mâle monstrueux au physique et au moral. » Défiguré, à l'âge de trois ans, par une petite-vérole maligne et confluente, sur laquelle sa mère, pour l'achever, s'avisa d'appliquer je ne sais quel onguent, il acquit ce masque qu'on sait, mais où la physionomie, qui exprimait tout, triomphait de la laideur. A le bien voir, et la première impression passée, derrière ces coutures de petite-vérole et cette bouffissure, on distinguait du fin, du noble, du gracieux, les lignes primitives de

MIRABBAU ET SOPHIE. S

ses pères. Il avait une main des plus belles. Il avait les gros yeux de la race, et qui, charmants dans les portraits de ses père , oncle et aïeul , le devenaient aussi chez lui toutes les fois qu'une femme s'oubliait à le regarder : « Ce sont cet cef" tains yeux couchés, disait^il , que, sur mon honneur, je ne saurais' appeler beaux ^ dusses-tu me battre (c'est à Sophie qu'il écrivait cela), mais qui enfin disent assez bien, et quelquefois trop bien, tout ce que sent Tâme qu'ils peignent, ji il tenait pourtant de sa mère ( M"' de Vassan ) des caractères qui gâtaient fort, et qui ravalaient même, disait son père, la hauteur originelle du type, qui en altéraient certainement la noblesse, mais qui en corrigèrent aussi la dureté. Il tenait de sa mère la largeur du visage, les instincts, les appétits prodigues et sensuels, mais probablement aussi ce certain fond gaillard et gaulois, cette faculté de se familiariser et de s'humaniser que les Riquetti n'avaient pas , et qui deviendra un des moyens de sa puissance. Partout où il était de sa personne, ce jeune homme, d'une atroce laideur, n'imposait pas seulement, il séduisait. Quand on parle de Mirabeau, on ne saurait assez insister sur cette organisation physique si singulière, si déterminante en lui. Son père. Jusque dans ses plus grandes rigueurs, ne pouvait s'empêcher de le reconnaître : a II y a bien du physique dans ses écarts. » Que ne pouvait-on pas attendre, en fait de fougue et d'exubérance , de celui qui , en venant au monde, avait dans la bouche deux dents molaires déjà formées; qui, sortant de Vincennes après quaranbe*deux mois de réclusion, à l'âge de plus de trente ans, se trouvait non-seulement grossi , mais grandi au physique, et dont la chevelure immense était douée d'une telle vitalité, que, vers la fin, dans ses maladies, le médecin, avant de lui tâter le pouls, demandait en entrant au valet de chambre comment était ce jour-là la chevelure de son maître, si elle se tenait et frisait d'elle-même, ou si elle était molle et rabattue?

Ce n'est là qu'un aperçu du monstre ^ comme Eschine disait de Démosthène ; mais il ne faut rien s'exagérer et ne pas faire comme les enfants qui se prennent au masque et s'y tiennent. Le dessous, encore une fois, était d'une nature moins effrayante, d'une nature riche, ample, copieuse, généreuse, souvent grossière et viciée , souvent fine aussi , noble , même élégante , et , en somme , pas du tout monstrueuse , mais des

i CAUSERIES DU LUNDI.

plus humaines. Je reviendrai fort dans la suite sur ce dernier point.

Il serait trop long d'essayer à faire comprendre pourquoi son père, le marquis de Mirabeau , envoyait ainsi , de château fort en château fort, son fils déjà marié, père de famille luimême, capitaine de dragons, et qui s'était distingué dans la guerre de Corse. Les causes alléguées (quelques dettes, une affaire d'honneur), si graves qu'on les fasse au point de vue de la morale domestique, étaient tout à fait disproportionnées au châtiment, et n'avaient rien encore qui pût déshonorer une jeunesse ni flétrir un avenir. Le marquis , homme supérieur, mais orgueilleux , féodal , antique à la fois et au coup-d'œil prophétique, d*une de ces races sans mélange dont l'heure finale avait sonné, éprouvait pour ce fils, qui penchait vers les courants du siècle, vers ce qu'il appelait la canaille philosophique, encyclopédique, plumier e^ écrivassière et littéraire^ une sorte cl'étonnement, d'admiration même, antipathique et répulsive, et qui, par moments, ressemblait fort à de l'effroi et à du dégoût. Une des grosses injures qu'il lui disait dans sa jeunesse , c'est « qu*il ne serait jamais qu'un cardinal de Retz; » et il disait encore que, « depuis feu César, l'audace et la témérité ne furent nulle part comme chez lui. » Voilà des injures, et, sous toutes les raisons de famille qui seraient inextricables à débrouiller, il entrait dans sa persécution contre son fils quelque chose de ce sentiment de haute précaution publique et sociale qui lui aurait fait enfermer et cotfrer en leur temps, s'il en avait eu le pouvoir, ces mauvais sujets qui s'appelaient Retz ou César.

Quoi qu'il en soit, Mirabeau arrivait au fort de Joux près Pontarlier dans le Jura, pour y être gardé sévèrement et pour s'y morigéner dans la solitude. Le commandant du fort, M. de Saint-Mauris, homme déjà vieux, vaniteux et capable de passions chélives, ne se démasqua que par degrés, et accorda d'abord à son prisonnier bien des facilités voisines de l'indulgence. Mirabeau n'en profita dans les premiers temps, et aux heures qu'il n'employait pas à l'étude, que pour chercher quelques distractions auprès d'une personne assez vulgaire, appartenant à la classe moyenne, et qui ne nous est connue que sous le nom de Belinde, Cette Bclinde, qui était de Pontarlier, venait souvont au Franc-Bourg, village situé au pied

da château de Joux et où demeurait son beau-père. C'est par suite de ce voisinage qu'elle avait connu Mirabeau, qui n'attachait à ce commerce que peu d'importance. Il n'en fut pas ainsi d'une autre liaison qui était d'un ordre tout différent. Un jour que M™^ de Monnier était venue dîner au château de Joux, chez M. de Saint-Mauris, Mirabeau vit pour la première fois cette jeune dame qui n'avait pas de peine à être la première de Ponlarlier par la beauté et les manières comme par la condition. Qu'était-ce alors que M™* de Monnier?

M^'* Marie-Thérèse Richard de Ruffey, si connue sous le nom de Sophie , fille d'un président à la Chambre des comptes de Bourgogne , née le 9 janvier 4754 (4 ) , avait été sacrifiée à dixsept ans au marquis de Monnier, premier président de la Cham- ' bre des comptes de Dôle , déjà veuf, et père d'une fille mariée malgré lui; c'était pour s'en venger qu'il se remariait luimême. M^^^ de Ruffey avait dû épouser Buffon , dont la gloire du moins couronnait la mâle et verte vieillesse. En épousant le marquis de Monnier, elle ne trouvait qu'un vieillard triste et renfermé , qui paraissait plus près de soixante-dix ans que de soixante , et quand elle rencontra Mirabeau, âgé de vingt-six ans, elle eu avait vingt et un. Au diner où il la vit d'abord, Mirabeau , déjà tenté, après avoir causé avec M"»« de Monnier, la pria de demander au commandant la permission pour lui de venir le lendemain à Pontarlier : a Je n'imaginais pas ,. écrivaitil plus tard à Sophie elle-même, qu'il fût possible de vous refuser, et je le craignais d'autant moins dans c«tte occasion que, peu de jours auparavant , Belinde avait obtenu cette grâce légère... M. de Saint-Mauris ne se rendit point aux instances que vous voulûtes bien lui faire , et cette espèce de brusquerie ne vous étonna pas; pour moi, j'en fus offensé et surpris. »

 quelques jours de là, Mirabeau ayant rencontré par hasard M"* de Monnier à la promenade , elle lui demanda s'il n'irait point à un bal , à une fête champêtre qui avait lieu à Monpetot, à une lieue de Pontarlier. Il y alla ; « toutes les danseuses furent enchantées de lui, » et il ne perdit pas l'occasion, à travers toutes ces gaietés, de s'entretenir plus particulièrement et plus sérieusement avec M*"* de Monnier. Ils s'ouvrirent avec liberté sur M. de Saint-Mauris : rVous me le dépeignîtes , di-

(I) C'est la vraie date, et non 1753.

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sait dans la suite Mirabeau à Sophie en lui rappelant cette journée,- tel que je le pressentais alors et que je Tai connu depuis. Vous me montrâtes une sorte d'esprit et une manière de sentir et d'observer que je ne m'attendais point à trouver au pied du Mont-Jura. » — « J'avoue , lui répond M"* de Monnier, que vous m'inspirâtes cette prévention qui donne de la confiance. Vous me parlâtes de M. de Saint-Mauris avec une. franchise qui excita la mienne. Je connaissais le personnage , et je savais mieux que vous combien il pouvait vous nuire. En un mot , nous fûmes très-raisonnables à la fin d'une journée oii nous avions joué à Colin-Maillard. » .

Pour tranquilliser le lecteur sur la source d'où je tire ces ^ paroles de Sophie , je dirai que c'est du cahier manuscrit des Dialogues , dans lesquels Mirabeau , enfermé deux ans après à Vincennes , se plaisait à revenir sur les origines de leur liaisou et à se repaître des moindres souvenirs de ces premiers temps heureux. 11 lui demandait à elle-même de lui envoyer là-dessus des notes, des mémoires, dont il ferait ses délices : « Écris-les avec détail, tendresse et naïveté, disait-il; fais pour mon usage une petite récapitulation des dates , des principaux événements de nos amours (à la fois si heureux et si infortunés) , depuis que je te connais. » 11 rédigea et ordonna ensuite tout cela en quelques Dialogues qu'on a jusqu'au sixième, lequel est resté interrompu. Ces Dialogues, qui se passent tantôt entre lui et Sophie , tantôt entre Sophie et une amie fM™" de Saint-Belin ) , sont écrits avec pureté et fermeté, dans ce que j'appellerai le bon style de Rousseau , le style des lettres et des conversations de la Nouvelle Héloîse, Cette forme nous deviendra plus sensible à mesure que j'en citerai davantage. On a déjà pu remarquer l'usage fréquent de ces temps de verbe trop prononcés ( prétérits définis , à la seconde personne du pluriel), que n'évitait pas non plus Rousseau. Je continue.

Après le bal de Monpetot , qui faisait la troisième rencontre de Mirabeau avec M""« de Monnier, il y eut un temps d'arrêt dans leur commencement de liaison. M. de Saint-Mauris, qui avait eu ses prétentions sur cette jeune dame , prit de l'ombrage et fit en sorte que son prisonnier n'allât que le moins possible à Pontarlier. Cependant les fêtes du sacre arrivèrent,' le sacre de Louis XVi. « M. de Saint-Mauris, dit Mirabeau, me

MIRABEAU BT 80FBIB. 7

voulut pour t^oin de sa gloire , et je du9 à sa vanité la permission devenir à Pontarlier. » Mirabeag fit plus, il fut l'historiographe de la fête (25 juin 4775). On a une brochure, alors imprimée, de lui , où il raconte par le menu et où il décrit les pompes et solennités touchantes dont la ville de Pontarlier fut le théâtre en cette occasion , et le repas donné aux notables du lieu par M. de Saint-Mauris, et les courses de bague, vieil usage légué par les Espagnols, et les soixante bourgeois qui s'étaient formés en un corps de dragons volontaires, et les devises et les illuminations , enfin tout un bulletin naïf et sentimental. On sourit quand on pense que ce récit est de Thomme même dont les funérailles , quinze ans plus tard, égaleront en pompe et en majesté celles des plus grands rois.

M. de Saint-Mauris, pourtant, n'avait cessé d'avoir l'œil sur l'étrange historiographe qu'il s'était donné , et la manière dont il l'avait vu accueilli chez M"»* de Monnier pendarit |a fête ne l'avait pas du tout rassuré. 11 fit tout pour que de pareilles visites ne se renouvelassent point : a Chaque jour l'atrabilaire Saint-Mauris et son officieux chevalier (un Monsieur de Lalleu ) me parlaient du danger que je courais dans les sociétés où je me répandais. Cet acharnement était tout à fait bizarre et déraisonnable. Quelque intérêt que j'eusse à les ménager, je leur fis sentir plus d'une fois que je commençais à être bien vieux pour avoir tant de Mentors , et qu'un homme de mon âge , qui a toujours vécu dans les grandes villes , pouvait supporter, sans en être étourdi, le tumulte de Pontarlier. o Pour tempérer leur zèle, Mirabeau fit de plus en plus l'empressé auprès de l'insignifiante Belinde , jusqu'à s'en rendre, dit-il , ridicule. Cette affectation ne les rassurait point. Ils supposèrent encore de la part de M"** de Monnier des plaisanteries à ce sujet. Mirabeau, entouré de ces tracasseries chétives, courba la tête et subit la nécessité ; il ne bougea plus du Franc-Bourg où s'était établie Belinde, et il ne parut plus à Pontarlier, chez M"*« de Monnier. Celle-ci était partie pour ses terres. Mirabeau fit lui-même des courses en Suisse. Pourtant M™« de Monnier, de retour de la campagne , désira avoir un Catalogue du libraire Fauche de Neuichâtel , et Mirabeau saisit ce prétexte pour le lui porter lui-même. Ils se revirent , ils s'expliquèrent , et le temps perdu fut réparé.

Cette explication est le sujet du premier des Dialogues dont

j'ai parlé : c'est une conversation entre la marquise de M, (Monnier) et le comte de M, ( Mirabeau). La conversation est menée régulièrement , en style net , ferme , très-correct , assez semblable à celui d'un bon livre , en un style qui rappelle beaucoup plus Jean-Jacques que Platon. Quant au fond, on vient d'en voir quelque chose. Mirabeau croit devoir se justifier de cette apparente sauvagerie d'être resté près de six mois sans paraître chez la marquise. La marquise trouve moyen d'attaquer Mirabeau sur le chapitre de la Belinde, et celui-ci se défend , en homme de bonne compagnie, de l'avoir jamais aimée : « Veuillez m'en croire, Madame la marquise , si vous en exceptez un petit nombre de moments qui sont bien courts quand aucup intérêt ne les précède et ne les suit , j'y ai trouvé beaucoup d'ennui ; mais je n'y restais pas autant que vous l'avez pu penser. Le frère de Belinde a des livres , et je conversais avec eux tandis que vous me croyiee égaré avec sa sœur. » Et il continue de dire des choses assez vives [\) , mais qui se peuvent dire pourtant , et qui étaient loin de déplaire dans la circonstance. Enfin la marquise, après cette explication , se dit convaincue^ mais non ^d& persuadée encore ; elle n'est pas fâchée d'avoir à entendre une autre fois de nouvelles raisons : « Mais six heures sonnent, et la foule des beaux-esprits et des élégantes de Pontarlier va vous assaillir, lui dit Mirabeau. Les détails de ce qui me reste à vous dire pourraient m'entraîner loin. Nous remettrons donc, s'il vous plaît , Madame, à un autre jour cet entretien. » A dater de cette première conversation , les petites intrigues qui s'étaient ourdies pour empêcher Mirabeau de voir ce qu'il y avait de mieux en femmes à Pontarlier, furent complètement déjouées , et, une fois accueilli, il n'était pas homme à s'embarrasser du reste.

Le second entretien ou Dialogue , sous prétexte de reprendre

(1) « En un mot, le désœuvrement, l'a^tation d'une santé superflue, si vous me permettez de parler ainsi , m'ont conduit près de Belinde , que le hasard offrit la première à ma vue, que le voisinage recommandait à ma paresse et qui a le mérite de n'avoir que vingt ans. La tyrannie de M. de Saint- Mauris, la crainte et la haine des tracasseries m'ont fixé. Belinde s'est affichée follement : je l'ai laissée faire, parce que je ne pouvais pas l'en empêcher, parce que d'ailleurs je n'ignorais pas qu'elle avait peu de chose à perdre en fait de réputation. Tout cela est bien loin de Vamour , mot que je n'entends jamais prostituer sans regret... »

la suite des explications de Mirabeau , va nous présenter celles de M""" de Monnier elle-même, et son récit. Dès le début, elle paraît s'inquiéter de l'idée qu'on a pu donner d'elle à Mira* beau , et elle se peint naturellement à son tour dans cette existence monotone à laquelle elle est condamnée :

• Je sais tous les ridicules que l'on m'a donnés dans cette ville, mais il y a dps gens qui ne mettent point en colère. Je n*ai pas une amie à Pontarlier : j'y ai vingt espions et cent critiques. Je les entends de sangfroid ; je ne les vois que pour n'être pas toujours seule. Je reste des Journées entières chez moi : je lis, j'écris pour les affaires de M. de Uonnier. Je m'occupe sérieusement à des chiffons ; je fais un reversis le soir; j'écoute des médisances, je les oublie bien vite; je dors et je recommence. En un mot, je tue le temps. Avec cela on n'est pas bien heureuse, mais on est assez tranquille. Les plaisirs vifs donnent des secousses; et plus on les ressent, moins les intervalles où ils nous échappent sont supportables. On dit que Veimui naquit un jour de l'uniformité : l'uniformité me sauve au contraire de l'ennui... Mais c'est trop parler de moi. Je me souviens que vous m'avez promis de nouvelles preuves de votre indifférence pour fielinde, et j'ai quelque envie de vous sommer de votre parole. »

Mirabeau proOte de cette insistance de la marquise au sujet de Belinde pour lui fournir la preuve la plus satisfaisante qu'il n'est point amoureux de celle-ci : a C'est, dit-il , que je le suis d'une autre. » Là-dessus questions, raillerie, curiosité coquette et imprudente, déclaration moins qu'à demi voilée, impatience et curiosité nouvelle, puis l'entière déclaration au bout, telle qu'on la prévoit :

« Il faut vous contenter, dit enfin Mirabeau qu'on a amené où il a voulu. Vous désirez que je m'explique plus clairement , c'est me le permettre. J'ai cru qu'il était facile de me deviner et de lire dans mes regards que celui qui vous voit et vous entend n'est point amoureux d'une autre. Vous ne l'avez pus compris, Madame la marquise. Eh bien ! écoutez-moi. Ce que je connais de votre esprit, ce que j'ai pénétré de votre âme, a fait naître en moi des sentiments que vos yeux, tout beaux qu'ils sont, n'auraient jamais produits. »

La marquise alors, deuient sérieuse, dès qu'elle s'est assurée qu'on ne persifle pas. Puisqu'on est franc, elle va répondre avec franchise à son tour, et elle raconte sa vie, comment elle fut sacriGée à dix-sept ans à des arrangements de famille, quels furent les premiers pièges qu'on lui lendit dans une société médisante et rétrécie, quelles fausses amies essayèrent de s'insi-

40 GÀUSEBIES Dtl litllIDI.

nuer près d*elle, quels adorateurs elle eut d'abord à évincer* Saint- Mauris fut le premier :

« Il était le seul, dit la marquise, qui pouvait pénétrer dans ma maison. 11 entreprit d'égayer ma solitude : il m'assura qu'il était amoureux de moi, et qu'il me convenait d'autant mieux qu'étant ami de M. de Mon nier, ma réputation et mon repos domestique n'avaient rien à craindre de ses empressements. Je vous répète ses propres expressions. Sa déclaration me parut très-ridicule, et les motifs dont il l'appuyait fort odieux. M. de Monnier , aussi jeune que M. de Saint-Uauris , quoi qu'en dise celui-ci, est certainement plus aimable. Dans toute la personne de M. de Saint-Mauris, je ne voyais rien que de très-repoussant ; jamais il n'est si laid que lorsqu'il s'attendrit. Ses airs de commandant m'ennuyaient autant que son ton de caporal bel-esprit... En un mot, son amour me donna une si grande envie de me moquer de lui que je ne l'épargnai pas. Je l'assurai de plus qu'il était indigne d'un honnête homme de regarder la confiance de son ami comme une facilité pour le tromper , et que cette façon de penser suffirait pour m'éloigner de celui qui était capable de l'avouer, fûtril à mes yeux le plus beau et le plus aimable des mortels. »

Après avoir fait ainsi les honneurs de son premier prétendant , 4a marquise poursuit sa confidence. C'est pour une femme la moins embarrassante manière de répondre à quelqu'un qui vient de lui dire : Je vous aime. On ajourne la réponse, et , en attendant, on se met à ouvrir son coeur. Après Saint-Mauris, il y a un M. de Sandone, qui aurait bien pu devenir pour elle dangereux ; il jouait avec elle Zaïre et faisait Orosmane : « C'était un jeune homme de mon âge, beau, bien fait, et d'une modestie plus touchante que toutes les grâces d'un petitmaître. On sait gré de la timidité ; elle donne à deviner et n'inspire point de méfiance. M. de Sandone crut devoir se rendre propre le sentiment qu'il avait à feindre, et devint amoureux de moi pour mieux exprimer son rôle. Il intéressait, car il était malheureux... » M. de Sandone ne déplaisait pas. Une correspondance môme s'engagea indirectement ; il risqua une lettre : « Je la refusai d'abord ; je la reçus ensuite ; j'eus la faiblesse de répondre ; cela fut répété quelquefois : je n'écrivais que des choses très-indifférentes , mais écrire ne l'était pas. » Heureusement ce M. de Sandone se retira à temps; son service l'appela loin de Pontarlier avant que sa timidité eût tiré parti de la faiblesse de la marquise : « Je m'en suis consolée aisément, parce qu'il n'avait que bien légèrement effleuré mon cœur. La

meilleure preuve en est que je fus peu piquée de son silence ; je recouvrai donc ma liberté avant de l'avoir absolument aliénée. » Il n'en est pas ainsi d^uji troisième personnage que la marquise ne peut se dispenser de nommer, car le public le nommait déjà, et d'ailleurs elle est franche et sincère : du moment qu'on se confesse, il faut tout dire, et les demt-coufideDces lui paraissent ridicules autant que malhonnêtes. M. de Montperreux, jeune militaire, plus avantageux et plus hardi que M. de Sandone , a dirigé ses attentions du côté de la marquise, et il a mieux réussi à s'attirer d'elle un retour. Qu'avait-il donc pour séduire ou pour agréer? la marquise serait assez embai^ rassée de se le dire : a Ce jeune homme, qui n'a rien de trèsséduisaut dans l'extérieur, n'est remarquable ni par son esprit ni par sa stupidité... Son étpurderie est fatigante, son ton tranchant et présomptueux, ses manières évaporées. Souvent il se contenait devant moi ; mais quelquefois il s'échappait. Je lui disais sèchement ma façon de penser, qui rarement se rencontrait avec la sienne. En un mot , jamais on n'est parti de plus loin pour aimer un homme. » M*"* de Monnier finit pourtant par trouver la vraie raison de la faiblesse avec laquelle elle en vint à écouter M. de Montperreux : « Il est difficile peut-être à une femme aussi jeune, aussi ennuyée , aussi obsédée que je l'étaisy de s'entendre dire longtemps qu'elle est aimée sans en être émue. Chaque jour je le paraissais davantage, et M. de Montperreux se crut payé de retour longtemps avant que je le lui eusse appris. » Tout ce récit que Mirabeau met dans la bouche de Sophie, et qui fait le milieu du second Dialogue, est plein de noblesse, de raison, de dignité dans Faveu d'une faute, d'une demi-faute. Sophie parle comme parlerait en pareil cas une des femmes de Rousseau, ou la Claire ou la Julie , ou la Sophie de VÉmile^ ou cette Û""*" de La Tour-Franqueville que nous connaissons. Je ne sais si M*"* de Monnier causait aussi bien en réalité, avec cette suite et cette tenue; les lettres qu'on a d'elle ne sont pas tout à fait à ce ton.

Le résumé de la confidence au sujet de ce Montperreux , c'est qu'elle s'est aveuglée sur lui , sur sa fatuité , sur ses défauts , c'est qu'il a abusé de l'ascendant qu'il se sentait sur elle. Cet homme, «qui n'a d'autre passion que la fatuité, » s'est conduit en malhonnête homme. 11 s'est plu à afficher en tout lieu M"« de Monnier. A l'heure où elle parle, il est à son régiment.

12 CAUSERIES DU LUiNDI.

et il continue de montrer un portrait qu'il a d'elle et des lettres :

■ Jugez de mon indignation et de ma douleur. J'ai écrit à M. de Montporreui qu'il m'avait trompée pour la (ternière fois, et je lui ai redemandé les monuments de mon fol attachement : il n'a pas même daigné me répondre. Dans toutes mes lettres qu'il afQche peut-être , l'adresse seule peut me faire rougir. On y verra ses vérités les plus humiliantes et mon imbécile bonté, qui tempérait toujours des reproches amers par l'assurance du pardon sous la condition d'une conduite plus honnête. Mais ce portrait, que je n'ai pas craint de confiera des mains si perfides, peut me perdre et me perdra. Je connais M. de Monnier .* dissimulé par nature, il affecte de la sécurité par amour-propre. Si la moindre circonstance de cette liaison, ou même un soupçon bien motivé parvient jusqu'à lui, il éclatera par un coup de tonnerre. »

Et déjà la marquise a pris son parti , déjà elle est résignée à tout. La Coutume du pays lui* permet de disposer de son bien, toute jeune qu'elle est; elle a donc fait son testament' en faveur d'une amie (M^^de Saint-Belin), et, au premier éclat qu'elle attend, elle est résolue de s'ensevelir dans un cloître. Ici Mirabeau se lève et l'interrompt :

« Madame Je ne puis plus respirer,., vos alarmes sont trop vives... M. de Monnier ne saura rien : votre portrait, vos lettres vous seront rendus; elles ne resteront point dans des mains infâmes qui les souillent.

LÀ MABQUISB.

« Et qui les en retirera, Monsieur?

LB COMTB.

I Moi, Madame.

LA MÀBQUISB.

« Vous ! juste ciel! et de quel droit?

LB COMTB.

« Du droit que tout honnête homme a d'empêcher le crime et de défendre l'innocence. Je vais en Suisse, Madame : il faut que j'y finisse une affaire qui me lie les mains. Avant huit jours, je suis ici, et je vole à MeUs. »

A Metz, où Montperreux est en garnison. Un combat de générosité s'engage. La marquise se récrie à une telle idée :

« Monsieur le comte, votre générosité vous aveugle. Pour empêcher un mal. vous en faites un plus grand. Vous êtes prisonnier d'État, vous vous perdriez si vous alliez chercher une affaire loin des lieux où vous êtes relégué ; vous me perdriez moi-même ; on croirait que vous avez reçu le prix de ce service dangereux , et que j'ai été assez vile pour l'exiger. »

Mirabeau réfute la marquise, il la rassure, lui montre qu*il n'y a aucun éclat à craindre, que le Montperreux rendra tout sans tant de façons.

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