LA MARQUISE
« M. de Montperreux est un bretailleur qui passe sa vie dans les saJIes et sait se battre, tout coquin qu'il est.
LB COMTB.
« Je n'en crois rien, Madame; j'ai peu vu d'hommes si insolenls avec les femmes n'être pas très-humbles avec nous. Quoi qu'il en soit, je ne vais point à Metz pour me battre, je ne me batlrjri point: je ne me mesure qu'avec mes égaux : un coquin n'est pas mon égal. S'il m'attaque, je sais me défendre, et son crime retombera sur sa tête; mais il ne m'attaquera point, et j'aurai vos lettres. »
Elle a beau réclamer, elle n'est plus libre. Son plan, à lui , est déjà tout formé dans sa tête ; il l'exécutera. C'est le gentilhomme, c'est le chevalier redresseur de torts, qui reparaît et se dessine ici de toute sa hauteur. 11 est respectueux, il est familier, il est fraternel ; c'est par moments l'ami et presque le camarade, qui veut obliger le camarade et l'ami :
« Ce n'est point mon amour que je veux vous faire valoir : regardesmoi comme votre frère ; ne me croyez pas capable de vous rendre un service intéressé... Ne soyez point femme çh cet instant. Supposez que vous êtes mon ami; que vous ne pouvez vous absenter d'ici ; qu'il vous importé que j'aille à Metz à voire place.. Balancerai -je? Puis-je balancer? Non, sans doute. Eh bien! quelle difr(5rcncu met voire sexe à ce devoir ? Parce que vous ne portez point une épaulelle comme moi, je ne vous obligerai paB>... »
Puis tout aussitôt le galant homme, l'homme amoureux se retrouve :
« Permettez que je baise celte belle main: je fais serment d'y remettre le portrait et les Icltres qu'elle a trop légèrement confiés. Ne me faites donc plus de défense ; car vous ne voudriez pas me rendre parjure, et, quand vous le voudriez, vous ne le pourriez pas. »
11 est pressant , irrésistible , il ne veut entendre à aucune objection, à aucun ajournement :
« Quoi ! vous voulez que je remette à quatre mois ce que je puis aujourd'hui, tandis que quatre jours peuvent vous perdre! N'en parlons plus, Madame, je vous le demande à genoux. Je pars après-demain pour Berne; je serai ici à la tin de la semaine. Vous voudrez bien me donner un billet qui enjoindra simplement à M. de Montperreux de remeltre
rv. 2
au porteur votre portrait et vos lettres. Je voub dirai ensuite les mesures que je compte prendre : vous les approuverez. Je serai en vin{$t lieures à Metz; j'y resterai à peine un jour, et, vingt heures après, vous serez tranquille , et moi heureux , très-heureux d'avoir pu vous être utile. Je ne veux point désirer en ce moment aucune autre félicité; je suis votre ami ; je veux Têtre : j'en remplirai les devoirs avant de prononcer un nom plus doux. »
Le Dialogue se termine ici : la marquise demande encore à en reparler; elle essaie, de ne pas consentir au projet aventureux qui la charràe ; elle lance d'une voix touchée une dernière et faible défense : a Songez que je ne vous permets rien, que je veux vous parler, que, si vous faites la moindre démarche sans mon aveu, je ne vous reverrai de ma vie. » Mais que de chemin en un jour! Mirabeau lie lui a pas demandé de répondre à sa déclaration d'amour du commencement : au milieu de tout ce détour et de cet apparent oubli , n'y a-t-elle pas déjà répondu ?
Il est un point pourtant sur lequel je voudrais ne pas laisser d'incertitude. Si loin que M**" de Monnier eût poussé la faiblesse avec M. de Montperreux, il n'y avait point eu de sa part faute entière et irréparable. Mirabeau la trouvait très-engagée, très-corn promise, et rien de plus.
Le troisième Dialogue revient sur le hardi projet de réparation, sur les moyens : la marquise sent bien que, si elle charge Mirabeau de cet office d'aller redemander ses lettres , elle lui donne des gages, le gage le plus délicat qu'une femme puisse donner, et lui , il sent aussi , malgré toutes les belles protestations d'amitié pure , que , s'il obtient on billet de la marquise qui dise ; Remettez mes lettres et mon portrait au porteur^ il a tout obtenu. La marquise ne se défend plus que, pour s'assurer de la résolution de celui qui la combat en la servant ; elle ne fait des objections que dans le désir d'être réfutée. Elle ne se dissimule pas que tout cela mène à l'amour, et elle en craint les suites. Mirabeau lui dit : « Vous ai-je demandé de la reconnaissance, Madame?» Elle lui répond bien sensément :
« Vraiment non , mais moins vous m'en demanderez et plus je vous en devrai. Cela est trop évident pour que je me le déguise. En vain me répéteriez- vous que vous ne voulez être que mon ami, vous m'avez déjà parlé comme un amant. Je ne vous en deviendrai que plus chère quand vous vous serez exposé pour moi. A votre âge on n'est pas l'ami d'une
MIBABBAU ET 60PHIB. 45
jeone femme, et je ne veux point être votre maîtresse. Quand Texpérience du passé et la crainte de l'avenir ne m*éIoigneraient pas de tout attachement, j'aurais mille objections contre vous. Vous n'êtes que pour un moment à Pontarlier , et je ne sais point aimer pour un moment. Une absence peut-être éternelle m'affligerait cruellement et me rendrait fort malheureuse. Je n'ai point assez de vanité pour douter que les femmes des grandes villes ne m'eussent dans peu d'instants chassée de votre cœur. Vous avez vingt-six ans, bientôt l'amour ne sera plus l'occupation essentielle de votre vie: L'ambition vous appelle et vous séduira... »
Objections éternelles , et que la raison d'une femme (pour peu qu'elle en ait) fait aisément à son cœur, mais que celuici toujours réfute ou étouffe non moins aisément! Mirabeau, répond à cette crainte, et il le fait avec une sincérité incontestable dont il a donné assez de preuves dans ce qui a suivi. Selon lui , son séjour dans ce pays du Jura ne doit pas être aussf court qu'on le suppose; le dessein de son père n*est pas d'abréger cet exil ; et lui-même il en est venu à renoncer à toute carrière d'ambition :
« Depuis que j'ai été à même et en état d'observer, les temps ont été si difficiles, les circonstances si fâcheuses, l'esprit du Gouvernement si bizarre, son despotisme à la fois si odieux et si insensé, que je me suis accoutumé à regarder la vie privée comme la place d'honneur (1). »
Il le disait et il le pensait alors. Cinq années de passion , d'erreur, d'entraînement et de délire, mais aussi de dévouement, de souffrance et de persécution vaillamment endurée, en seront la preuve* La singulière plctoe d' honneur ^ pourtant, qu'il s'était choisie , en entendant de la sorte la vie privée , et en ne l'embrassant ainsi que pour la consumer tout entière et la ravager I
Enfin , de raison en raison , la marquise , forcée dans tous ses retranchements, cède et ne sait plus qu'opposer. Il lui présente la plume pour qu'elle écrive les deux lignes à Monlperreux : elle la prend de guerre lasse :
« Ah ! que vous êtes pressant!
L8 COMTB.
« Pressant , pressé , importun... tout ce que vous voudrez... Madame la marquise voudrait-elle écrire?... (Pendant qu'elle écrit.) Ah » si vous
(I) Le mot est pris d'Addison.
saviez comme la complaisance vous embellit, vous ne me résisteriez jamais.
L4 MARQmSB.
« Peul-être me préparé-je de longs et cruels repentirs.