‹ Causeries du lundiChapitre 21 sur 49 · MIRABEAU ET LE COAITK DE LA MARCK · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET LE COAITK DE LA MARCK

conserver de la Constitution comme des conquêtes tellement irrévocables, qu'aucun bouleversement, à moins que Tempire ne fût démembré, ne pourrait plus les détruire. Je n'excepte pas même une contrerévolution armée; le royaume serait reconquis, qu'il faudrait encore que le vainqueur composât avec l'opinion publique, qu'il s'assurât de la bienveillance du peuple, qu'il consolidât la destruction des abus, qu'il admît le peuple à la confection de la loi, qu'il lyi laissât choisir ses administrateurs; c'esl-à-dire que, même après une guerre civile, il faudrait encore en revenir au plan qu'il est possible d'exécuter sans secousse. »

- Ce coup d'œil prophétique traçait d'avance leur limite et leur loi même aux Restaurations futures.

Je n'ai pu que donner Tenvie de consulter ces Notes mémorables , qui sont faites pour être lues et méditées de tous ceux qui , aujourd'hui , s'occupent de politique. Les leçons lumineuses en jaillissent de toutes partg ;'mais, pour les bien prendre , pour les appliquer dans des circonstances à la fois analogues et différentes, il faut sans doute quelque chose de l'esprit même qui les a dictées. Le dernier billet de Mirabeau au comte de La Marck, daté du 24 mars 4791, c'est-à-dire de neuf jours avant sa mort, se termine par ces mots : « légère et trois fois légère nation ! » Sera-ce donc toujours avec nous la conclusion et la moralité dernière?

Lundi l3mail8Si.

Ce n*est pas une réhabilitation que je viens tenter, mais il est bon de mettre des idées exactes sous de certains noms qui reviennent souvent. On ne lit plus les livres de M"« de Scudéry, mais on la cite encore; elle sert à désigner un genre littéraire, une mode de bel-esprit à une heure célèbre : c'est une médaille qui a fini presque par passer en circulation et par devenir une monnaie. Quelle en est la pâleur et le titre? Faisons un peu avec M"* de Scudéry ce qu'elle-même aimait tant à faire : examinons, distinguons et analysons.

Cette fille , éCun mérite extraordinaire comme on l'appelait, était née au Havre en 4607, sous Henri IV ; elle ne mourut qu'en 1704 , à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, vers la fin du règne de Louis quatorzième , comme elle disait volontiers. Son père était de Provence; il s'était transplanté en Normandie et s'y était marié , non sans transmettre à ses enfants quelque chose de la veine méridionale. Le fils, George de Scudéry, est célèbre par ses vers empanachés , par ses jactances et ses rodomontades dans lesquelles il eut le malheur, UQ jour, de rencontrer et d'offenser Corneille : la postérité ne le lui a point pardonné. W^^ Madeleine de Scudéry était bien autrement sensée que son frère; la part de la Normandie, si j'ose dire, était bien plus apparente en elle : elle raisonne, elle discute , elle plaide en matière d'esprit comme le plus habile procureur et chicaneur. Pourtant il paraît quelle avait sa bonne part aussi de la vanité dejamille ; elle disait toujours : Depuis

le renversement de notre maison.., « Vous diriez qu'elle parle du bouleversement de l*Ërnpire grec , 9 remarquait le malin Tallemant des Réaux. La prétention des Scudéry, en effet, était d*être sortis d*une maison très-noble , très-ancienne et toujours guerrière , originaire du royaume de Naples, et depuis des siècles établie en Provence. En transformant dans ses romans les personnages de sa connaissance en héros et en princes , M^^*' de Scudéry croyait ne pas sortir de sa maison Ayant perdu jeune ses parents , M^^* de Scudéry avait été re cueillie à la campagne par un oncle instruit et honnête homme qui soigna fort son éducation et beaucoup plus qu'on n'était ac coutume de faire aux jeunes filles d*alors. L'écriture, Torlho graphe, la danse, à dessiner, à peindre, à travailler de l'aiguille elle apprit tout, nous dit Conrart, et elle devinait d'elle-même ce qu'on ne lui enseignait pas : « Comme elle avait dès lors une imagination prodigieuse, une mémoire excellente, un jugement exquis, une humeur vive et naturellement portée à savoir tout ce qu'elle voyait faire de curieux et tout ce qu'elle entendait dire de louable, elle apprit d'elle-même les choses qui dépendent de l'agriculture , du jardinage, du ménage, de la campagne, de la cuisine ; les causes et les effets des maladies, la composition d'une infinité de remèdes , de parfums, d'eaux de senteur, et de distillations utiles ou galantes pour la nécessité ou pour le plaisir. Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en prit quelques leçons avec assez de succès. » Mais ce luth lui demandait trop de temps, et, sans y renoncer, elle aima mieux se tourner particulièrement du côté des occupations de l'esprit. Elle apprit en perfection l'italien , l'espagnol , et son principal plaisir était dans la lecture et dans les conversations .choisies, dont elle n'était pas dépourvue dans son voisinage. Ce tableau que nous fait Conrart de la première éducation de M"" de Scudéry, nous rappelle tout à fait la première éducation de M"* de Genlis en Bourgogne, et je dirai dès l'abord . qu'à l'étudier de près comme je viens de faire, M"* de Scudéry me paraît avoir eu beaucoup de M"" de Genlis, en y joignant la vertu. Tout apprendre, tout savoir, depuis les propriétés des simples et la confection des confitures, jusqu'à Tanatomie du cœur humain , être de bonne heure sur le pied d'une perfection et d'une merveille, tirer de tout ce qui passe dans la société matière à roman, à portrait, à dissertation mo- IV. 9

raie, à compliment et à leçon, unir un fonds de pédantisme à une extrême finesse d'observation et à un parfait usage du monde, ce sont des traits qui leur sont assez communs à toutes les deux ; les différences pourtant ne sont pas moins essentielles à noter. M"» de Scudéry, « qui était de très-bonne mine » et d'assez grand air, n'avait aucune beauté : a Cest une grande personne maigre et noire, et qui a le visage fort long, » nous dit Tallemant; elle était douée de qualités morales qui ne se sont jamais démenties. La considération et l'estime ne se séparèrent jamais , pour elle, de l'idée de célébrité et de gloire. C/est une Genlis, en un mot, de la date de Louis XIII, pleine de force et de vertu , et restée vierge et vieille fille jusqu'à quatre-vingt-quatorze ans. Ces rapports de différence ou de ressemblance achèveroift assez d'ailleurs de se dessiner en avançant et sans que nous y insistions.

Et encore, il faut l'entendre parler^ d'elle-même , toutes les fois qu'elle le peut faire sous un léger déguisement. Dans la plupart de ses dialogues, faisant converser ses personnages , elle trouve moyen, à chaque jolie chose qu'elle leur prête, de faire dire à celui qui réplique : « Tout ce que vous dites est bien dit... Tout cela est merveilleusement trouvé. » Ou selon un mot qu'elle affectionne : « Cela est fort bien démêlé, » Ce compliment indirect qu'elle s'adresse revient sans cesse, et elle est inépuisable en formules pour s'approuver. Elle s'est à demi peinte dans le personnage de Sapho , au tome X* du Grand Cyrus , et ce nom de Sapho lui est resté. Vîllustre Sapho , ceux qui avaient lu le Grand Cyrus n'appelaient jamais M"* de Scudéry autrement. Voici quelques passages de ce Portrait , où certainement elle faisait un retour sur elle-même. Après avoir parlé de la longue suite d'aïeux que pouvait compter son héroïne :

« Sapho, ajoutait-elle, a encore eu Tavantage que son père et sa mère avaient tous deux beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu ; mais elle eut le malheur de les perdre de si bonne heure, qu'elle ne put recevoir d'eux que les premières inclinations au bien , car elle n'avait que six ans lorsqu'ils moururent. 11 est vrai qu'ils la laissèrent sous la conduite d'une parente... »

L'oncle a été ici changé en parente; mais le reste continue de se rapporter à elle :

» En effet, Madame (c'est un récit qu'un des personnages est censé

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adresser à la reine de Pont), je ne pense pas que toute la Grèce ait jamais une personne qu'on puisse comparer à Sapho. Je ne m'arrêterai pourtant point. Madame, à vous dire quelle fut son enfance : car elfe fut si peu enfant, qu'à douze ans on commença de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le jugement étaient déjà formés et donnaient de l'admiration à tout lè monde; mais je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que ce soit des inclinations plus nobles, ni une facilité plus grande à apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. »

Et abordant courageusement ese chapitre de la beauté, c'esft encore à elle-mêaie qu'elle pense , lorsqu'elle dit :

« Encore que vous m'entendiez parler de Sapho comtne de la plus merveilleuse et de la plus charmante personne de toute la Grèce, il né faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne saurait trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que lès plus grandes beautés de la terre... Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur; il a toutefois un si bel éclat, qu'on peut dire qu'elle Ta ^ beau ; mais ce que Sapho a de souverainement agréable; c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir Péclat ni en détacher ses regards... Ce qui fait leur plus grand éclat, c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et du noir de ses yeux. Gependaht cette grande opposition n'y cause nulle rudesse... »

On remarque assez les négligences de style, les répétitions, les longueurs. Et encore j'abrège beaucoup, ce que M"^ de Scudéry ne fait jamais; j'ôte, chemin faisant, bien des mais^ des car, des encore que. Mais, d'après ces seuls traits, on fait plus qu'entrevoir J'idéal qu'.elle n'était pas fâchée de présenter de sa beauté , ou, si vous voulez, le correctif de sa laideur. ■ Telle la Sapho du Marais put paraître un moment à des yeux prévenue , dans le temps où Chapelain passait pour un grand poète épique et la comparait intrépidement à la Pucelle, et le joucoù Peilisson, le plus laid des beaux-esprits, lui fit sa déclaration passionnée.

Et dans ce portrait de Sapho toujours, qui nous est précieux , elle arrive enfin aux charmes de i*esprit sur lesquels elle s'étend avec un redoublement de complaisance :

» Car les charme^ de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. En effet, elle l'a d'une si vaste étendue, qu'on peut dire que ce qu'elle ne comprend pas ne peut être compris de personne, et elle a une

telle disposition à apprendre facilement tout ce qu'elle veut savoir, que, sans que Ton ait presque jamais ouY dire que Sapiio ait rien appris, elle sait pourtant toutes choses. »

Suit alors rénumération de tous ses talents, vers, prose, chansons improvisées :

« Elle exprime même si délicatement les sentiments les plus difficiles àexprimer, et elle sait si bien faire l'anatomie d'un cœur amoureux ^ s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en sait décrire exactement toutes les jalousies , toutes les inquiétudes, toutes les impatiences, toutes les Joies, tous les dégoûts, tous les murmures, tous les désespoirs, toutes les espérances, toutes les révoltes, et tous ces sentiments tumultueux qui ne sont jamais bien connus que de ceux qui les sentent ou qui les ont sentis. »

C'était une des prétentions de M"« de Scudéry, de connaître à ce point et de si bien décrire les mouvements les plus secrets de Tamour sans les avoir guère autrement sentis que par la réflexion, et elle y réussit souvent, en effet, dans tout , ce qui est délicatesse et finesse, dans tout ce qui n'est pas la flamme même. « Vous expliquez cela si admirablement, pourrait-on lui dire avec un personnage de ses dialogues, que quand vous n'auriez fait autre chose toute votre vie que d'avoir de l'amour, vous n'en parleriez pas mieux. » — « Si je n'en ai eu, nous répondrait-elle en nous faisant son plus beau sourire, j'ai des amies qui en ont eu pour moi et qui m'ont appris à en parler. » Voilà de l'esprit pourtant , et M"« de Scudéry en avait beaucoup.

Dans ce Portrait de Sapho, qui est en si grande partie le sien , elle insiste beaucoup sur ce que Sapho ne sait pas seulement à fond tout ce qui dépend de Vamoûry maïs sur ce • qu'aussi elle ne connaît pas moins tout ce qui est de la générosité; et toute cette merveille de science et de nature , selon elle , se couronne encore de modestie :

» En effet, sa conversation est si naturelle, si aisée et si galante, qu'on ne lui entend jamais dire en un<> conversation générale que des choses qu'on peut croire qu'une personne de grand esprit pourrait dire sans avoir appris tout ce qu'elle sait. Ce n'est pas que les gens qui savent les choses ne connaissent bien que la nature toute seule ne pourrait lui avoir ouvert l'esprit au point qu'elle l'a, mais c'est qu'elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe , qu'elle ne parle presque j amais que de ce que les dames doivent parler. »

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Je laisse la faute de grammaire, ce qui en serait une pour nous. Mais voilà une Sapho, on Tayouera , tout à fait sage et modeste , tout à Tusage du xyii* siècle, et selon le dernier bon goût de la Place-Royale et de Thôtel Rambouillet.

M"«de Scudéry ne tarda pas, en effet, à s*y produire. La province ne la retint pas longtemps. Ayant perdu son oncle , elle hésitait entre Rouen et Paris; mais son frère, qui prenait rang alors parmi les auteurs dramatiques et dont les pièces réussissaient à Thôlel de Bourgogne, la décida à venir s'établir dans la capitale. Elle y parut aussitôt avec avantage , y fut accueillie, célébrée dans les meilleures sociétés, et commença à écrire des romans, sans y mettre toutefois son nom et en se dérobant sous celui de son très-glorieux frère. Ibrahim ou nilustre Bassa commença à paraître en 1641; Artamène ou le Grand Cyrus , en 1650, et la Clélie, en 165i.

La -vraie date de M"" de Scudéry est à ce moment, à l'heure de la Régence, aux beaux jours d'Anne d'Autriche, avant et après la Fronde, et sa gloire dura sans aucun échec jusqu'à ce que Boileau y vint porter atteinte , en vrai trouble-fète qu'il était : «Ce Despréaux , disait Segrais, ne sait autre chose que parler de lui et critiquer les autres : pourquoi parler mal de M"e de Scudéry comme il Ta fait? »

Pour bien comprendre le succès de M"* de Scudéry et la direction qu'elle donna à son talent, il faut se représenter la haute société de Paris telle qu'elle élait avant l'établi sseinent de Louis XIV. Il y régnait, depuis quelques années, un goût de l'esprit, du bel-esprit littéraire, dans lequel il entrait beaucoup plus de zèle et d'émulation que de discernement et de lumières. Le roman de d'Urfé , les Lettres de Balzac, le grand succès des pièces de théâtre , de celles de Corneille et des autres auteurs en vogue, la protection un peu pédantesque, mais réelle et efficace , du cardinal de Richelieu , la fondation de l'Académie française , toutes ces causes avaient développé une grande curiosité, surtout chez les femmes, qui sentaient que le moment pour elles de mettre la société à leur niveau était venu. On s'affranchissait de l'antiquité et des langues savantes; on voulait savoir sa langue maternelle, et on s'adressait aux grammairiens de profession. Des gens du monde se portaient comme intermédiaires entre les savants proprement dits et les salons : on voiilait plaire tout en instruisant. Mais il se

mêlait dans ces premiers essais d'une société sérieuse et polie une grande inexpérience. Pour rendre à W^^ de Scudéry toute la justice qui lui est due , et pour lui assigner son vrai titre , on doit la considérer comme Tune des institutrices de la société, à ce moment de formation et de transition. Ce fut son rôle et, en grande partie, son' dessein.

Dans ce Portrait et cette histoire de Sapho, qui se lit vers la fin du Grand Cyrus , elle marque à quel point elle en était pénétrée , et elle y apporte plus de nuances et de tact que de loin, d'après sa réputation, on ne lui en suppose. Ne la prenez pas pour un bel-esprit de profession , elle s'en défend tout d'abord : « Il n'y a rien de plus incommode , pense-t-elle , que d'être bel-esprit ou d'être traitée comme Tétant, quand on a le cœur noble et qu'on a quelque naissance. » Elle sent mieux que personne tous les inconvénients d'un bel-esprit (surtout femme), qui est reçu par le monde sur ce pied-là , et elle les expose en fille de bon sens et en demoiselle de. qualité qui en a souffert. Un de ces plus grands inconvénients , et qui donne le plus d'ennui, c'est que les gens du monde ne s'imaginent point qu'on puisse aborder un bel-esprit de la même façon qu'une autre personne, et lui parler autrement qu'en haut style :

« Car enfin je vois des hommes et des femmes qui me parlent quelquefois , qui sont dans un embarras étrange , parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie qu'il ne me faut pas dire ce qu'on dit aux autres gens. J'ai beau leur parler de la beauté de la saison, des nouvelles qui courent et de toutes les choses qui font la conversation ordinaire, ils en reviennent toujours à leur point ; et ils sont si persuadés que je me contrains pour leur parler ainsi, qu'ils se contraignent pour me parler d'autres choses qui m'accablent tellement que je voudrais n'être plus Sapho quand celte aventure m'arrive. »

Je demande pardon aux lecteurs pour les qui y que, quand, en faveur de l'idée, qui est juste. Ainsi M"*" de Scudéry n'est point sans se faire à elle-même bien des objections sur les inconvénients d'être femme bel-esprit et d'être femme savante. Bien avant Molière, elle a dit plus d'une chose très-sensée à ce sujet. Mais n'oublions pas le moment de la société et le genre de difficultés auxquelles elle avait affaire. Elle discute avec soin cette question, s'il serait bien que les femmes, en général, sussent plus qu'elles ne savent : « Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font les savantes, je ne

laisse pas de trouver Tautre extrémité fort condamnable et d'être souvent épouvantée de voir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière , que , selon moi , elles déshonorent notre sexe. » Là, en effet, était le défaut auquel il fallait d'abord pourvoir. L'éducation des personnes de qualité , à cette date de 4 6 il -465 i , était des plus défectueuses. Pour une La Fayette et une Sévigné , que d'ignorances et d'oublis étranges, même chez les femmes d'esprit et de renom ! M™* de Sablé, la spirituelle amie de La Rochefoucauld , n'écrivait pas un mot d'orthographe. « Il est certain, disait M"* de Scudéry, qu'il y a des femmes qui parient bien , qui écrivent mal , et qui écrivent mal purement par leur faute... C'est, selon moi , une erreur insupportable à toutes les femmes, ajoute-t-elle, de vouloir ôiew parler et de vouloir mal écrire,,. La plupart des dames semblent écrire pour n'être pas entendues, tant il y a peu de liaison ëh leurs paroles, et tant leur orthographe est bizarre. Cependant ces mêmes dames, qui font si hardiment des fautes si grossières en écrivant, et qui perdent tout leur esprit dès qu'elles coinmencent d'écrire , se moqueront des journées entières d'un pauvre étranger qui aura dit un mot pour un autre. » Une des corrections auxquelles M"« de Scudéry poussa et contribua le plus, ce fut de mettre de l'accord entre la manière de causer et celle d'écrire. Elle fit rougir les personnes de son sexe de cette inconséquence. Écrire par principes et même un peu causer par principes, ce fut le double résultat de sa doctrine et de son exemple. Ses idées sur l'éducation des femmes sont pleines de justesse et de mesure dans la théorie :

« Sérieusement, écrit^He, y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en l'éducation des femmes? On ne veut point qu'elles soient coquettes ni galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie , sans leur permettre de savoir rien qui puisse fortifier Ieurvertu,ni occuper leur esprit. En efifet, toutes ces grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse, de n'être pas assez propres, de ne s'habiller point d*assez bon air et de n'étudier pas assez les leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continueUement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou siK ; et, à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusques à la mort, et de parier jusques à son dernier soupir, on no lui

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apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite. » •

Sa conclusion , qu'elle ne donne encore qu'avec réserve (car en telle matière qui touche la diversité des esprits, il ne saurait y avoir de loi universelle), sa conclusion , dis-je, est qu'en demandant plus de savoir aux femmes qu'elles n'en ont, elle ne veut pourtant jamais qu'elles agissent ni qu'elles parlent en savantes : « Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclsriré, qu'elle connaît finement les beaux ouvrages, qu'elle parlé bien, qu'elle écrit juste et qu'elle sait le monde; mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle: C'est une femme savante : car ces deux caractères sont si différents, qu'ils ne se ressemblent même point. » Encore une fois, voilà de la raison , et il y en a beaucoup dans les livres de M"* de Scudéry, mêlée, il est vrai , à beaucoup trop de raisonnement et de dissertation, et aussi noyée dans* ce qui nous semble aujourd'hui des extravagances romanesques.

Ce qui pour nous est extravagance était pourtant ce qui faisait passer alors l'enseignement de mains en mains, et le faisait arriver plus sûrement à son adresse. Tallemant nous dit qu'elle avait en causant un ton de magisterei de prédicateur, qui n'était nqllement agréable : ce ton se déguisait dans ses romans en passant par la bouche de ses personnages, et il nous faut aujourd'hui une certaine étude pour retrouver le didactique au fond. D'imagination réelle et d'invention , M"* de Scudéry n'en avait pas : quand elle voulut construire et inventer des fables, elle prit les machines en usage pour le moment; elle se pourvut dans le magasin et dans le vestiaire à la mode : elle copia le procédé de d'tJrfé dans VAstrée, Kn le faisant, elle se flattait encore de concilier la Fable avec l'histoire, l'art avec la vraisemblance : « Il n'est jamais permis à un homme sage , pensait-elle, d'inventer des choses qu'on ne puisse croire. Le véritable art du mensonge est de bien ressembler à la vérité. » Il est une conversation dans Clélie, où l'on discute celte question , De la manière d'inventer une fable et de composer des romans. Peu s'en faut que M"« de Scudéry n'y prêche l'observation de la nature : elle fait débiter au poète Anacréon près- ' que d'aussi bonnes règles de rhétorique qu'on en trouverait chez Quintilien. C'est dommage qu'elle ne les ait pas mieux

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mises en pratique. Parler aujourd'hui des romans de M"e de Scudéry et les analyser, serait impossible sans la calomnier, tant cela paraîtrait ridicule. On lui imputerait trop à elle seule ce' qui était le travers du temps. Pour bien apprécier ses romans comme tels, il faudrait remonter aux modèles qu'elle s'est proposés et faire l'histoire de toute une branche. Ce qui nous frappe chez elle à première vue , c'est qu'elle prend tous les personnages de sa connaissance et de sa société» les travestit en Romains, en Grecs, en Persans, en Carthaginois, et leur fait jouer quant aux principaux événements le même rôle à peu près qui leur est assigné dans l'histoire , tout en les faisant causer et penser comme elle les voyait au Marais. Amilcar^ c'est le poëte Sarasin; HerminiuSy c'est Pellisson. Conrart est devenu Cléodamax, et il a, près d'Agrigente, une jolie maison de campagne, qu'on nous décrit au long , et qui n'est autre que celle d'Athys, près de Paris. Si elle rencontre un personnage historique, elle le met à l'unisson des gensjde sa connaissance; elle nous dira de Brulus, de celui qui condamna ses fils et qui chassa les Tarquins, qu'il était né « avec le plus galant, le plus doux et le plus agréable esprit du monde ; » et du poëte Alcée, elle dira que c'était « un garçon adroit, plein d'esprit et grand intrigueur. » Les actions et la conduite de tous ces personnages (tant elle les travestit) deviennent presque d'accord avec cette manière factice de nous les présenter; une même nuance de faux couvre le tout. Mais comment, dira-t-on, de tels romans eurent-ils tant de vogue et de débit? Comment la jeunesse de M"* de Sévigné et de M**" de La Fayette s'en put-elle nourrir? D'abord, on n'avait alors aucune idée véritable du génie des divers temps et de la profonde différence des mœurs dans l'histoire. De plus, presque tous les personnages qui figuraient dafis les romans de M"* de Scudéry étaient des vivants et des contemporains dont on savait les noms, dont on reconnaissait les portraits et les caractères, depuis le grand Cyrus dans lequel on voulait voir le grand Condé, jusqu'à Doralise qui était M"* Robineau. Tous ces personnages, même les plus secondaires, étaient connus dans la société; on se passait la clef, ou se nommait les masques; et aujourd'hui encore, là où nous savons les noms réels, nous ne parcourons point nous-même sans curiosité les pages, a Vous ne sauriez croire, dit Tallemant, combien lès dames

sont aises d'être dans ses romans, ou, pour mieux dire, qu'on y voie leurs Portraits ; car il n'y faut chercher que le caractère des personnes, leurs actions n'y sont point du tout. Il y en a pourtant qui s'en sont plaintes... » Une de celles qui s'en plaignirent était l'une des femmes les plus spirituelles du temps, et qui disait le plus de ces bons mots qui emportent la pièce et qui sont restés. M*^« de Scudéry, au tome VPdu Grand Cyrus^ avait donné le Portrait de M*"^ Cornuel sous le nom de ZénocrUCy dont elle avait fait une des plus agréables et des plus redoutables railleuses de la Lycie. Le Portrait est fort exact. M™« Cornuel justifia cette réputation de hardie railleuse , en disant de M"« de Scudéry, fort noire de peau , qu'on voyait bien « qu'elle était destinée par la Providence à barbouiller du papier^ puisqu'elle suait l'encre par tous les pores. » Une Marton ou une Dorine de Molière n'en eût pas plus dit.

Ce qui est remarquable et réellement distingué dans les romans de W^* de Scudéry, ce sont les Conversations qui s'y tiennent, et pour lesquelles elle avait un talent singulier, une vraie vocation. Elle a fait plus tard, et quand ses romans étaient déjà passés de mode, des extraits de ces Conversations dans des petits volumes qui parurent successivement jusqu'au nombre de dix (elle ne procédait guère jamais que par dix volumes). « M"* dé Scudéry vient de m'envoyer deux petits tomes de Conversations^ écrivait M"*" de Sévigné à sa fille (25 septembre 4680) ; il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé dans son grand roman. » Ces petits volumes, et d'autres du même genre qui suivirent et qui recommandent la vieillesse de M"* de Scudéry, sont encore recherchés aujourd'hui des curieux et de ceux à qui rien n'est indifférent de ce qui intéresse le grand siècle. Il n'est pas rôre d'entendre dire que les romans de M"'' de Scudéry sont détestables ^et illisibles, mais qu'il n'en est pas ainsi de ses Conversations, Il est bon pourtant de savoir que ces Conversations ^ au moins toutes les premières, sont textuellement tirées de Cyriis^ de Clélie et de ses autres romans.

Un des premiers sujets qu'elle y traite est celui de la Conversation même : « Comme la Conversation est le lien de la société de tous les hommes, le plus grand plaisir des honnêtes gens et le moyen le plus ordinaire d'introduire non-seulement la politesse dans le monde, mais encore la morale la plus pure

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et Tamour de la gloire et de la vertu, il me parait que la compagnie ne peut s'entretenir plus agréablement ni plus utilement, dit Cilénie (un de ces personnages qu'elle aime), que d'examiner ce que c'est qu'on appelle Conversation. » Et on se met à examiner ce que doit être une conversation pour être agréable et digne d'une compagnie d'honnêtes gens; et, pour cela, elle ne doit être ni trop limitée aux sujets de famille et domestiques, ni tournée aux sujets purement futiles et de toilette, comme il arrive si souvent aux femmes entre elles : « N'êtes-vous pas contrainte d'avouer, remarque un des interlocuteurs de M"« de Scudéry, que qui écrirait tout ce que disent quinze ou vingt femmes ensemble , ferait le plus mauvais livre du monde? » Et cela même quand, parmi ces quinze ou vingt femmes, il y en aurait de beaucoup d'esprit. Mais qu'un homme entre, un seul , et non pas même des plus distingués, cette même conversation va se relever et devenir tout d'un coup plus réglée, plus spirituelle et plus agréable. Bref, « les plus aimables femmes du monde , quand elles sont un grand nombre ensemble et qu'il n'y a point d'hommes, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuient plus que si elles étaient seules. Mais pour les hommes qui sont fort honnêtes gens , il n'en est pas de môme. Leur conversation est, sans doute, moins enjouée quand il n'y a point de dames, que quand il y en a. Mais, pour l'ordinaire, quoiqu'elle soit plus sérieuse, elle ne laisse pas d'être raisonnable ; et ils se passent enfin de nous plus facilement que nous ne nous passons d'eux. » Ce sont là des remarques fines, et qui sentent l'expérience du monde et presque celle du cœur. Tout ce chapitre De la Conversation est très-bien observé; et, après avoir parcouru les différents défauts d'une conversation, Cilénie ou Valérie^ ou plutôt l'auteur, dans un résumé qui n'a d'inconvénient que d'être trop exact et trop méthodique, conclut que , pour ne pas être ennuyeuse, pour être à la fois belle et raisonnable, la conversation doit ne point se borner à un seul objet, mais se former un peu du tout : « Je conçois , dit-elle, qu'à en 'parler en général, elle doit être plus souvent de choses ordinaires et galantes que de grandes choses : mais je conçois pourtant qu'il n'est rien qy i n'y puisse entrer ; qu'elle doit être libre et diversifiée selon les temps , les lieux et les personnes avec qui l'on est ; et que le secret est de parler tou-

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jours noblement des choses basses, assez simplement des choses élevées, et fort galamment des choses galantes, sans empressement et sans affectation. » Mais ce qu'il y a de plus nécessaire pour la rendre douce et divertissante, c'est « qu'il y ait un certain esprit de potitesse qui en bannisse absolument toutes les railleries aigres , aussi bien que toules celles qui peuvent tant soit peu offenser la pudeur... Je veux encore qu'il y ait un certain esprit de joie qui y règne. » Tout cela est assurément aussi bien dit et aussi agréable que judicieux, comme ne manque pas de le remarquer l'un des personnages de l'Entretien. Lisez après ce chapitre celui qui traite De la manière d'écrire des lettres (en partie extrait de Clélie, et qui est dans les Conversations nouvelles), et vous comprendrez comment, sous ce romancier qui de loin nous parait extravagant, il y avait en M"* de Scudéry une Genlis sérieuse, une miss Edgeworth; enfin, que dirai-je? une excellente maîtresse de pension de la haute société et des demoiselles de qualité au xvii® siècle.

Sur tout sujet du monde elle fait ainsi, elle donne un petit cours complet, trop complet souvent, et où elle combine les exemples historiques qu'elle a rassemblés, avec les anecdotes . qu'elle recueille dans la société de son temps. Elle analyse tout, elle disserte sur tout, sur les parfums, sur les plaisirs, sur les désirs, sur les qualités et les vertus; une fois même, elle fera des observations presque en physicienne et en naturaliste sur la couleur des ailes et le vol des papillons. Elle conjecture, elle raffine, elle symbolise; elle cherche et donne les raisons de tout. Jamais on n'a fait plus d'usage du mot car. Il y a des jours où elle est grammairien , académicien , où elle disserte sur la synonymie des niots et en démêle avec soin les acceptions ; en quoi diffèrent la joie et Venjouement; si la magnificence n'est pas plutôt une qualfté héroïque et royale qu'une vertu , car la magnificence ne convient qu'à quelques personnes, tandis que les vertus doivent convenir à tout le monde ; comme quoi la magnanimité comprend plus de choses que la générosité^ laquelle ordinairement a des bornes plus étroites, tellement qu'on peut être quelquefois très-généreux sans être pourtant véritablement magnanime. Il est de petits Essais d'elle qui s'annoncent d'une manière charmante, tels que celui De r Ennui sans sujet, A quelques égards , dans ces Conversa- .

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tions, M"* de Scudéry se montre à nous comme le Nicole des femmes, avec plus de finesse peut-être, mais aussi avec lin fonds de pédantisme et de roideur que l'ingénieux théologien n'a pas. Et puis Nicole finit tout par Dieu et par la considération de la fin suprême , tandis que W^^ de Scudéry finit toujours par les louanges et l'apothéose du Roi ; elle y met u^e adresse et une .industrie particulière que Bayle- a remarquée et qui ne laisse pas de déplaire un peu.

En effet, cette estimable personne, longtemps maltraitée par la fortune, s'était de bonne heure accoutumée aux compliments qui pouvaient lui être utiles : il entrait un peu de savoir-faire au fond de tout son mauvais goûu On n*a jamais combiné plus de louange fade avec cette manie qu'elle avait de redresser les petits torts de la société autour d'elle. Que voulez-vous? elle avait besoin de vendre ses livres , de les voir placés sous d'illustres patronages. Et puis, décrire de la sorte ses amis et connaissances tout au long , et leur maison de ville et leur maison de campagne, cela servait, tout en les flattant, à faire des pages et à grossir le volume. Sapho n'était pas au-dessus de toutes ces petites raisons de métier: « Ma foi, dit Tallemant, elle a besoin de mettre toutes pierres en œuvre; quand j'y pense bien, je lui pardonne. » Petits cadeaux, gratifications, pensions, elle aimait à joindre ces preuves positives à la considération qui ne lui a jamais manqué. Tout cela contribue à rabaisser un peu le moraliste en elle, et à renfermer son coup-d'œil dans le cercle étroit de la société du jour.

Âde certains endroits, pourtant, on croit sentir un esprit ferme et presque viril, qui aborde les sujets élevés avec une subtilité raisonneuse ; qui en comprend les divers aspects , et qui , en se rangeant toujours aux opinions consacrées, est surtout déterminé par des considérations de bienséance.

W^"^ de Scudéry approchait de la soixantaine lorsque Boileau parut et vint," dès ses premières Satires (1665), railler les grands romans et reléguer le Cyrus au nombre de ces admirations qui n'étaient plus permises qu'aux gentilshommes campagnards. Cette guerre hardiment déclarée par Boileau à un genre faux qui avait fait son temps , et qui ne subsistait plus que par un reste de superstition , y porta un coup mortel , et , depuis ce jour, M"" de Scudéry ne fut plus pour le jeune siècle qu'un auteur suranné. M*"* de La Fayette acheva de la IV. 10

réduire au rang des antiques vénérables en publiant ses deux petits romans de Zaide et surtout de la Princesse de Clèves, où elle fît voir comment on pouvait être court, naturel et délicat. En vain on essaierait aujourd'hui de protester contre cet arrêt irréfragable et d'énumérer tous les témoignages de con* solation en faveur de M^^* de Scudéry, les lettres de Mascaron , de Fléchier,de M"»»Brinon, supérieure de Saint-Cyr, de M™« Dacier, les éloges de i&odeau, de Segrais, de Huet, de Bouhours, de Pellisson. Ce dernier, qui désola et supplanta Conrart, devint, comme on sait, Tambureux en titre de M"' de Scudéry, son adotateur platonique, et il Fa célébrée en vingt pièces galantes sou& le wm de Sapho, Mais, si quelque chose me prouve que Pellisson , malgré son élégance et sa pureté de diction, ne fut jamais un Attique véritable et qu'il ignora toujours les vraies grâces; c'est précisément son goût déclaré pour une telle idole. On ne saurait rien conclure des compliments que M*"' de Sévigné et'M"« de Maintenon adressaient à M*** de Scudéry vieillie : ces personnes de bonne grâce et de haute convenance «Continuaient de respecter en elle, quand elles lui parlaient en face, une dès admirations de leur jeunesse. Et quant à tous ces autres noms qu*on cite (je n'en excepte aucun, ni Flé'chier, ni Mascaron, ni Bouhours), ce n'est point, qu'on veuille le remarquer, par le bon goût, par le goût sain et judicieux qu'ils brillent; ils ont tous plus ou moins gal*dé une teinte prononcée de l'hôtel Rambouillet, et ils retardaient à certains égards sur leur siècle. L'admiration pour M"« de Scudéry est une pierre de touche qui les éprouve eux-mêmes et qui les juge.

L'Académie Française décerna en 4 671 , pour la première fois, le prix d'Éloquence, fondé par Balzac. Ce prix, à l'origine, consistait en une espèce de discours ou sermon sur une vertu chrétienne. Le premier sujet désigné par Balzac même était De la Louange et de la Gloire : M"*" de Scudéry le traita et obtint le prix, au grand applaudissement de tout ce qui restait de vieux académiciens du temps de Richelieu. Cette Muse, qui enlevait d'emblée la première couronne, et qui allait mener le cortège des futurs lauréats, avait pour lors soixantequatre ans.

Elle continua de vieillir et de survivre à sa renommée, étant véritablement ruinée au dehors, mais jouissant encore de la

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gloire dans sa chambre et à huis-clos. Son mérite et ses qualités estimables lui concilièrent jusqu'à la fin une petite cour et des amis, qui ne parlaient d'elle que comme de la première fille du monde et de la merveille du Siècle de Louis le Grand. Lorsqu'elle mourut, le % juin 4701, \e Journal des Savants du mois suivant (14 juillet) enregistra ces pompeux éloges. Vers le même temps, dans le même quartier du Marais, vivait et vieillissait, de neuf ans moins âgée qu'elle, une femme vé* ritablement merveitlQjuse, qui avait bien réellemeot en elle la grâce, l'urbanité légère, la fraîcheur et la virilité de l'esprit , le don du rajeunissement , tout ce que M^^« de Scudéry n'avait pas, • — Ninon de L'Enclos. Il y a toute une leçon de goût dans ce seul rapprochement des noms.

Quoi qu'il en soit, M"* de Scudéry mérite qu'on rattache au sien une idée juste. Ses romans ont obtenu une vogue qui marque une date précise dans l'histoire des mœurs et dans l'éducation de la société. On se souviendra toujours qu'on envoyait au grand Condé, prisonnier à Vincennes, un volume de Cyrus pour le distraire, et à M. d'Andilly, solitaire à Port- Royal, un volume de Clélie pour le flatter avec la description de son désert. Par le faux appareil d'imagination et le faux attirail historique dont elle environne sa pensée, W}^ de Scudéry n'est guère plus ridicule, après tout, que ne l'a été M™« Cottin il y a quarante ans. Ce costume de mascarade était d'emprunt : ce qui lui était essentiel et propre, c'était la façon d'observer et dé peindre le monde d'alentour, de saisir au passage les gens de sa connaissance, et de les introduire tout vifs dans ses romans, en les faisant converser avec esprit et finesse. C'est par ce côté aussi que je la juge, et que, tout en lui reconnaissant beaucoup de distinction et d'ingénieuse sagacité d'analyse, beaucoup d'analomie morale, j'ajoute que le tout est abstrait , subtil , d'un raisonnement excessif et qui sent la thèse, sans légèreté, sans lumière, sec au fond et désagréable. Cela ressemble à du La Motte déjà, à du Fontenelle, avec bien moins de dégagé. Elle distingue, elle divise et subdivise, elle classifie^ elle enseigne. Jamais de fraîcheur ; le délicat même tourne vile au didactique et à Talambiqué. Jusque dans les petits pavillons.de repos, au milieu des parcs et des jardins qu'elle décrit, elle a grand soin de placer toujours une écritoire. Telle m'apparaît, malgré tous mes efforts pour me la

représenter plus aimable , la géographe du pays de Tendre^ la Sapho de Pellisson. Si donc il fallait conclure et répondre à la question posée au début, je rattacherais désormais au nom de M'^' de Scudéry l'idée, non pas du ridicule, mais plutôt de Testiine, d'une estime très-sérieuse, et point du tout Tidée de Tattrait ou de la grâce.

Une fille d'un si 'grand mérite et sans grâce, c'est pourtant désobligeant à peindre, et c'est pénible à montrer; on aimerait tant à y mettre ce qui lui manque. Mais J'ai voulu qu'il y en eût au moins une de cette sorte, pour que la collection ne fût pas toute riante et toute flatteuse.

Lundi 49 mai 1851.

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