SAINT-ÉVREMOND ET NINON
Il n'est pas de meilleur introducteur auprès de Ninon que Saint-Êvremopd. C*est un sage aimable, un esprit de première qualité Dour le bon sens , et qui sait entrer dans toutes les grâces. Son caractère naturel est une supériorité aisée ; je ne saurais mieux le définir qu'une sorte de Montaigne adouci. Son esprit se distingue à la fois par la fermeté et par là finesse ; son âme ne sort jamais d'elfe-même ni de son assiette, comme il dit. Il a éprouvé les passions, il les a laissées naître, et les a , jusqu'à un certain point, cultivées en lui , mais sans s'y livrer aveuglément ; et, même lorsqu'il y cédait, il y apportait le discernement et la mesure. Dans sa jeunesse, il avait été, comme toute la fleur de la Cour, dans le cortège de Ninon, un peu son amant et beaucoup son ami ; il correspondit quelquefois avec elle pendant sa longue disgrâce : le petit nombre de lettres authentiques qu'on a de Ninon sont adressées à Saint- Évremond , et elles nous la font bien connaître par le côté de l'esprit, le seul par lequel elle a mérité de survivre.
Saint-Évremond demanderait tine Étude à part; aujourd'hui nous ne voulons de lui que la faveur d'être introduits dans l'intimité de celle qui, pendant une si longue vie,' renouvela tant de fois le charme, et dont l'esprit se perfectionna jusqu'à la fin, .
Saint-Évremond, né en 4643, était de trois années plus âgé
que Ninon, qui était de 4616 ; il mourut en 4703, à l'âge de
plus de quatre-vingt-dix ans, et elle en 4705, au même âge
^ moins quelques mois. La vie de Saint-Évremond se partage en
deux moitiés bien distinctes. Jusqu'à l'âge de quarante-huit ans, il vécut en France, à la Cour,à l'armée, d'une existence brillante et active ; estimé des plus grands généraux , il était en-passe d'une assez haute fortune militaire. Une longue Lettre de lui, très-spirituelle et très- malicieuse, sur le Traité des Pyrénées et contre le cardinal Mazarin, trouvée dans les papiers de M'"^ Duptessis-Bellière, lors de l'arrestation de Fouquet, irrita Louis XIV, qui ordonna d'en .mettre l'auteur à la Bastille. Saint-Èvremond , averti à temps , quitta la France , se réfugia en Hollande , puis en Angleterre , et vécut quarante-deux ans encore d'une vie de curieux et de philosophe, très-goijté, trèsrecherché dans la plus haute société, voyant ce qu'il y avait de mieux dans les pays étrangers, et supportant avec une fierté réelle et une nonchalance apparente sa disgrâce, de qui contribua beaucoup à la lui adoucir, c'est qu'il vit bientôt arriver en Angleterre la belle duohesse de Mazarin , la nièce même de celui qui était la cause première de son n^alheur : il s'attacha à elle et Taima pour son esprit, pour ses qualités solides, autant que pour sa beauté. Toutes ces nièces du caTdînai avaient un don singulier d'attrait et comme une magie : a La source des charmes est dans le sang Mazarin, » disait Ninon. La duchesse de Mazarin fut une partie essentielle de la vie de Saint-Ëvremond , et plus essentielle que Ninon ellemême.
Le plus grand plaisir de Saint-Évremond, celui qu'il goûtait le plus délicieusement dès sa jeunesse, dans l'âge des passions, et qui lui devint plus cher chaque jour en vieillissant , était celui de la conversation : « Quelque plaisir que je prenne à la lecture , disait-il , celui de la conversation me sera toujours le plus sensible. Le commerce des femmes me fournirait le plus doux, si l'agrément qu'on trouve à en voir d'aimables ne lais^ sait la peine de se défendre de les aimer. » Et il montre de quelle sorte et dans quel esprit doit être l'entretien ordinaire auprès des femmes pour leur agréer :
« Le p)*emier mérite auprès des 'dames , c'est d'aimer ; le second est d'entrer dans la confidence de leurs Inclinations ; le troisième, de faire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d'aimable. Si rien ne nous mène au secret du cœur, il faut gagner au moins leur esprit par des louanges; car, au défaut des amants à qui tout cède, celui-là plaît le mieux qui leur donne le moyen de se plaire davantage. »