SAINT-EVREUOND ET NINON
Les préceptes qu'il donne pour leur plaire et les intéresser en causant, sont le résultat le plus consommé de l'expérience :
« Dans leur conversalion , songez bien à ne les tenir jamais indifférentes; leur âme esl ennemie de cette langueur : ou faites-vous aimer, ' ou flattez-les sur ce qu'elles aiment , ou faites-leur trouver en elles de quoi s'aimer mieux ; car, enfin , il leur faut de ramour, de quelque nature qu'il puisse être ; leur cœur n'est jamais vide de cette passion. »
Si c'est là l'ordinaire condition des femmes « même spirituelles, le mérite est d'autant plus grand chez celles qui savent s'affranchir des mobiles habituels à leur sexe, sans en rien perdre du côté de la grâce. Safint-Évremond avait rencontré de ces femmes rares, et on devine bien à qui il pensait lorsqu'il écrivait :
« On en trouve, à la vérité, qui peuvent avoir de l'estime et de la tendresse, même sans amour; on en trouve qui sont aussi capables de secret et de confiance que les plus fldèie» de nos amis. J^en connais qui n'ont pas moius d'esprit et de discrétion que de charme et de beauté; mais ce sont des singularités que la nature, par dessein ou par caprice, se plaît quelquefois à nous donner... Ces femmes extraordinaires semblent avoir emprunté le mérite des hommes, et pelit-être qu'elles font une espèce d'infldéiité à leur sexe , de passer ainsi de leur naturelle condition aux vrais avantages de la nôtre. »
Dans un Portrait idéal qu'il a tracé de la Femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais, et où il s!est plu à réunir sur la tête d'une Emilie de son invention toutes les qualités les plus difficiles à associer et tous les contraires :
« Voilà le Portrait, dit-il en finissant, de la Femme qui ne se trouve point, si on peut faire le portrait d'une chose qui n'est pas. C'est plutôt ridée û'ane personne accomplie. Je ne l'ai point voulu chercher parmi les hommes, parce qu'il manque toujours à leur commerce je ne sais quelle douceur qu'on rencontre en. celui des femmes ; et y&i cru moins impossible de trouver dans une femme la plus forte et la plus saine raison des hommes^ que dans un homme les charmes et les agréments naturels aux femmes. »
Cette raison saine, cet esprit sensé, mêlé à l'enjouement et au charme, il l'avait trouvé chez Ninon, et ce coin du Portrait d* Emilie n'était pas^du tout une pure idée imaginaire.
Voyons donc un peu ce qu'était cette Ninon tant célébrée, et voyons-la par le côté qui luf donne véritablement sa place
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dans l'histoire des Lettres et dans celle de la société française. Voyons-la, — profane que je suis, j'allais dire, étudions-la, dans ce genre d'influence par où elle corrigea le ton de l'hôtel Rambouillet et des Précieuses^ et par où elle seconda l'action judicieuse de M"** de La Fayette.
J'ai quelquefois entendu demander pourquoi j'aimais tant à m'occuper de ces femmes, aimables et spirituelles du passé, et à les remettre dans leur vrai jour. Sans compter le plaisir désintéressé qu'il y a à revivre quelque temps en idée dans cette compagnie choisie^ je répondrai avec une parole de Goethç, le grand critique de notre âge \ « Ce serait, dit-il en parlant de M"« deTencin, une histoire intéressante que la sienne et celle des femmes célèbres qui présidèrent aux principales sociétés de Paris dans le xviii® siècle, telles que Mmes Geoflfrin, Du Deffand , M"* de Lespinasse, etc. ; on y puiserait des détails utiles à la connaissance soit du caractère et de l'esprit français en particulier, soit même de l'esprit humain en général, car ces particularités se rattacheraient à des temps également honorables à l'un et à l'autre. » Je tâche, selon ma mesure, d'exécuter quelque chose du programme de Goethe, et, s'il a dit cela du XVIII* siècle, je le dirai à plus forte raison du xvii®, dans lequel il y eut, de la part des femmes célèbres qui y influèrent, plus d'invention encore et d'originalité personnelle. En fait de société polie et de conversation, le xvin* siècle n'eut qu'à étendre, àjégulariser et à perfectionner ce que le xvii® avait premièrement fondé et étabU.
Avant d'en venir à être ce personnage presque respectable de la fin , Ninon avait eu une ou deux autres époques antérieures sur lesquelles je ne ferai que courir. Mile Jnne de L'Enclos (car JSinon n'est qu'un diminutif galant), née à Paris, le 15 mai 4646, d'un père gentilhomme, grand duelliste, cabaleur, esprit-fort, musicien et hpmme de plaisir, et d'une mère exacte et sévère, se trouva orpheline à quinze ans , et trèsdisposée à jouir de sa liberté avec une hardiesse assaisonnée d'esprit et tempérée de goût, qui allait rappeler l'existence des courtisanes de la Grèce. Il y avait à cette époque, en France, une école d'épicuréisme et de scepticisme qui se représentait dans la science par Gassendi et La Môthe Le Vayer ; dans les Lettres et dans le monde, par Des Yveteaux, Des Barreaux, et bien d'autres. Montaigne et Charron étaient alors les auteurs
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à la mode, et leur esprit aidait à cette liberté d'opinion. Ninon fut des premières à s'émanciper comme femme, à professer qu'il n'y a au fond qu'une seule morale pour les hommes et pour les femmes ; qu'en réduisant, comme on le fait dans le monde, toutes les vertus du sexe à une seule, on le déprécie, et qu'on lui fait tort et injure ; qu'on semble l'exclure en masse de l'exercice de la probité, cette vertu plus mâle et plus générale, et qui les comprend toutes ; que cette probité est compatible chez une femme avec l'infraction même de ce qu'on est convenu d'appeler uniquement la vertu, a La vertu des femmes est la plus belle invention des hommes, » ce mot singulier, qui est d'une muse spirituelle de notre temps, semble volé à Ninon. On entrevoit assez tout ce code de morale, qui est beaucoup moins nouveau aujourd'hui , et qui est même devenu un lieu-commun assez vulgaire. Du temps de Ninon, il n'était encore qu'une audace , une exception tout individuelle, une gageure hardie qu'elle se mit en devoir de soutenir tout en se livrant à l'inconstance et à la variété de ses goûts. Que fit-elle, ou plutôt que ne fit-elle pas alors? Que ne se permit-elle point dans sa folle humeur? Quel caprice lui arriva-t-il de se refuser? La liste de ^s conquêtes est partout, et, si longue qu'on la fasse, elle sera toujours très-incomplète encore. Cette Ninon, rivale et héritière de Marion Delorme, ne nous arrêtera pas. Nous renvoyons les curieux à l'histoire, à la légende, à tout ce qu'on a dit, répété et brodé là-dessus. « Si cette mode continue, disait Voltaire, il y aura bientôt autant d'Histoires de Ninon que de Louis XIV. » Tallemant des Réaux, depuis, a donné la chronique toute nue et dès détails trèscirconstanciés. M. Walckenaer, aux tomes i et iv de ses excellents Mémoires sur Madame de Sévigné, a très-bien établi ce qu'on peut appeler la Chronologie de Ninon, On a discuté et réglé la succession de ses amants , à peu près aussi exactement que celle des rois assyriens ou égyptiens. Ce qui est certain, c'est qu'au milieu de cette licence, où elle faisait une si grande part aux passions, elle s'imposait quelques limites et se gouvernait jusqu'à un certain point elle-même. Sa raison faisait preuve de solidité dans ses jugements ; ses saillies les plus folles recouvraient souvent un grand sens. Elle réfléchissait dans un âge et dans un train de vie où à peine les autres sont capables de penser, et elle, qui resta jeune si long- IV. 12
temps par l'esprit, elle se trouva mûre par là aussi avant l'âge.
Pourtant il y eut des moments où il ne tint à rien que cette existence capricieuse et violente n'allât donner sur l'écueil où ses pareilles se brisent d'ordinaire , et d*où la plus habile ne serait pas revenue. On vit l'instant , sous la Régence , où la légèreté de Ninon , encore excitée par celle du temps, passa toutes les bornes et fut sur le point d'amener un éclat. Il ne faut ces jours-là qu*un prétexte et un accident pour que la société , la morale publique et générale , bravée dans ses principes, dans ses préjugés les plus respectables , se soulève à la fin et se livre à des représailles souvent brutales, mais en partie méritées. La reine-régente était fort sollicitée alors de fai/e acte de sévérité contre la pécheresse. Il ne fut pas inutile à Ninon , dans ces conjonctures, que le prince de Condé , son ancien amant et son ami toujours, intervînt en personne pour lui donner à la Cour et ailleurs des témoignages publics d'intérêt. L'ayant, une fois , rencontrée comme elle était dans son carrosse, il fit arrêter le sien, en descendit et alla chapeau bas la saluer en présenée de la foule étonnée. De telles marques de considération étaient encore, souveraines. Ninon devait vers ce temps partir , dit-on , pour Cayenne , où se portait un grand nombre d'émigrants de toutes.les classes. Il est permis de croire que ce ne fut de sa part qu'un semblant pour conjurer la colère de ses ennemis et donner le signal à. ses amis de la défendre. Elle ne partit point ; elle continua sa même vie , en en baissant légèrement le ton. Du Marais où elle habitait d'abord, elle était allée au faubourg Saint-Germain où il paraît que se passa le temps de sa plus grande licence. Elle revint à son quartier du Marais, et là, entourée d'amis, vivant à sa guise , mais avertie par l'air du dehors et par l'influence régnante de Louis XIV, elle rangea sa vie, elle la réduisit petit à petit sur le pied véritablement honorable où on'la vit finir et qui a pu faire dire au sévère SaintrSimon :
« Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et eut tafit d'esprit qu'elle se les conserva tous, et qu'elle les tint unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se passait chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle eût de la sorte pour amis tout ce qu'il y avait de plus trié et de plus élevé à la Cour, tellement quil de-