IV. U
Pour échapper à ces dégoûts , à cette inaction forcée et à cette attente d'un changement qui , de près et pour les contemporains, semblait si long à venir, M. de Maistre , durant son exil de Saint-Pétersbourg, se jette plus que jamais dans l'étude ; il se sent plus que jamais brûlé de la fièvre du savoir : c'est un redoublement qui ne se peut décrire. Mais i'esprit chez lui n'est pas tout, il n'est pas de ceux qu'une demi-heure d'étude et de lecture console de tout chagrin :
« Je Ils, j'écris, dît-il, je lâche de m'élourdir, de me fatiguer s'il était possible. En terminant nies journées mouotoues, je me jette sur un lit, où le sommeil,, que j'invoque, n'est pas toujours complaisant. Je me tourne, je m'agite, en disant comme Ézéehias : De mane usque ad vesperam ftnîes me (i). Ahirs des idées poignantes de famiHe me transpereent. Je «roài Mti«m>r« pSêurep à Tuplmi^e fais mille eflbrts pour me représenter la figure de eetla ORfant de doute ans, que je ne çonnaâs pas» Je vois cette fille erpheline d'un père vivant. Je me demande si je dois un jour la connaître. Mille noirs fantômes s'agitent dans mes Hdeaox d?ind!enne... »
Il veut parler tle sa aeeende fille , née peadânl 1» Révoliitiûii^ et de laquelle son père avait été séparé dès le berceau. Il ne la connut, en effet, qu'en 48H, et cette idée de séparation et de privation paternelle revient souvent sous sa p^ume par les expressions les plus vives et qui vont au cœur : « L'idée de partir de ce monde sans te connaître, lui écrit-il, est une des plus épouvantables qui puissent se présenter à monr imagination. » Il avait une autre fille aînée qui était également loin de lui , et qui était alors à marier, avec toutes sortes de qualités, mais sans fortune ; c'est en pensant à elle qu'il s'écriait d'une manière charmante : a Ah ! si quelque homme romanesque voulait se contenter du bonheur !»
Son %\s Rodolphe l'était venu rejoindre à Saint-Pétersbourg, et il était entré au service dans les Chevaliers'-gardes de l'Empereur Alexandre. En 1807, en iSiSI et depuis, ce fils assista aux terribles batailles : « Nul ne sait ce que c'est que la guerre s'il n'y a son fils, » écrivait le père à un ami. A oe fils luimême, à la veille de la bataille de la Moskowa , il écrivait : En ce temps-là mxilheur aux pères ! et faisant allusion au
(4) <( Le matin je disais .- Seigneur, vous terminerez ce soir ma vie. Le Boir j'espérais au plus d'aller jusqu'au matin. ^^ {Cantique d'Ézéchias, dansisa'ie.)
mot des tnères de Sparte qui montraient à leurs fils le bouclier, en leur disant de revenir cuoec ou dessus :
« Gependanl, mon eher ami, ou «v«<; eela^ 9n «ur cela. Dieu me préserve de vous donner des conseils lâdies! le n'ai pas sur le cœnrle poids que j'y sentais lorsque vous tiriez sur les Suédois : aujourd'iiui, vous faites une guerre juste et presque sainte. Vous combattez pour tout ee qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, on peut dire même pouf la société civile. Allée done, mon cher ami, et revent% ou tmmenez-moi avec vous. »
Cet esprit puisant , si éievé de pensée , et , par moments , si altier de doctrine, ce patricien entier et opiniâtre , pauvre alors et réduit en secret aux gènes les plus dures , bien qu'ambassadeur et dans une sorte de pompe officielle , me touche doublement avec son sentiment profond de famille et ses vertuf» patriarcales. Son innocence de vie le soutient, sa gaieté naturelle ne l'abandonne pas. 11 travaille tout le jour, il refait ses études. Le soir, il se fait traîner chez quelque dame ou chez quelque ami, cherchant un peu de cette conversation substantielle ou piquante qui lui est comme la tasse de café nécessaire à Tesprit :
« Ici donc ou là, je tâche, avant de terminer ma journée, de retrouver un peu de cette gaieté native qUi m'a conservé jusqu'à présent : je souffle sur ce feu comme une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, éur le tison de la^eille. Je tâche de faire trêve aux rêves de bras coupés et de têtes câss^ qui me troubleut sans relâche; puis je soupe «omnnre un jeune hoinrae , puis je dors comme un enfant , et puis je m'éveille comme un homme, je veux dire de grand malin, et je recoat* mence, tournant toi^ours dans ce cercle, et mettant constamment le pied à la même place, comme un âne qui tourne la meule d'un battoir. »
C'est ainsi , au milieu de cette contemplation vigilante et de ce soliloque infatigable , que ses portefeuilles russes se remplissaient, et qu'il en est sorti plus tard et successivement tan) d'écrits qui ont attiré Tattention du monde.
Un sentiment profond d'amitié le ramène vers ceux qu'il a autrefois connus et qui lui sont restés au fond du cœur. Je recommande', entre autres, la délicieuse lettre à M"* Huber, sa vieille amie genevoise et protestante : on y sent combien, dans la pratique de la vie, M. de Maistre. était loin d'être intolérant :
« Janl^ais , lui écrii-il avec une adorable bonhomie et que celle d'un Duels ne surpasseruil pas. jamais je ne me vois en grande parure, au milieu de toule la pompe asiatique, sans songer à mes 6us gris de Lausanne et à cette lanterne avec laquelle j'allais tous voir à Cour Délicieux palon de Cour ! G'esl cela qui me manque ici ! Après que j'ai bien Xatigué mes chevaux le long de ces belles rues, si je pouvais trouver l'amitié en pantoufle, et raisonner pantoufle aycc elle , il ne me manquerait rien. Quand vqus avez la bonté de dire avec le digne ami : Quels souvenirs : queli regrets ! prêtez l'oreille, vous entendrez Técho de la Newa qui répète .- Quels souvenirs ! quels regrets! »
Mais la lettre est à peine écrite, que celle vieille amie meurt , et M. de Maistre répond au comte Golowkin, leur ami commun, qui lui avait appris cette triste nouvelle :
« Vous ne sauriez croire h quel point celte pauvre femme m'est présente; je la vois sans cesse avec sa grande figure droite ^ son léger ap^ prêt genevois t sa raisori calme, sa finisse naturelle et son badinage grave (quel admirable portrait!). Elle était ardente amie, quoique froide sur tout le reste. Je ne passerai pas de meilleures soirées que celles que j'ai passées chez 'elle, les pieds sur les chenets, le coude^sur la table, pensant tout haut, excitant sa pensée et rasant mille sujets à tirç d'aile... Elle est partie, et jamais je ne la remplacerai ! Quand on a passé le milieu de la vie, les pertes sont irréparables... Séparé sans re^ tour de tout ce qui m'est cher, j'apprends la mort de mes vieux amis ; un jour les jeunes apprendront la mienne. Dans-le vrai, je suis mort en 1798 (époque à laquelle il a quitté le pays), les funérailles seules sont retardées. »» " • •
Ce sont ces sentiments si vrais , si naturels et si pleins d'émotion , qu'on n'était pas accoutumé à rattacher au nom de M. de Maistre, et qui vont désormais donner à sa physionomie un caractère plus aimable et plus humain.
Est-ce rhomme systématique et impitoyable qu'on a voulu faire , qui écrit ces paroles attendries : « L'homme n'a que des rêves, il n'est lui-même qu'un rêve» Exceptons cependant , pour nous consoler, l'amitié , la reconnaissance , tous les bons sentiments, tous ceux surtout qui sont faits pour unir les liommes estimables. » Au milieu de tout ce qu'il a rencontré en Russie d'honorable et même de doux : « Cependant, peiiset-il , il y a deux choses dont le souvenir s'efface difficilement, ou ne s'efface point du tout : le soleil et les amis. » L'idée de ne plus jamais quitter ce pays du Nord l'oppresse : « Le jamais ne plaît jamais à l'homme; mais qu'il est terrible lorsqu'il tombe sur la pairie^ les amis et le printemps ! Les souvenirs
JOSEPH DE MAISTRE. . i64
dans certaines positiens sont épouvantableà ; je ne vois au delà que les remords. » Longtemps on ne crut avoir dans le comte Joseph de Maistre qu'un homme d'un esprit supérieur et qu'un cerveau de génie ; aujourd'hui on est heureux de trouver tout simplement en lui un homme et un cœur.
Sa témérité, ses éclats de sarcasme, ses railleries et ses insultes, plume en main, se passaient uniquement en cfuelque sorte dans les hauteurs de son esprit ; c'étaient les saillies, les éclairs et comme les coups de tonnerre du talent, d'un talent trop riche, surabondant et solitaire. M. de Maistre, comme un homme qui parle seul et de loin , et dont la voix monte pour être entendue, prête à la vérité même l'air du paradoxe et Taccent du défi. Il aime à prédire. La nature a donné à son esprit ce coup d'oeil à distance, cette prévision merveilleuse qui saisit et devance les moments décisifs, et il en abuse. Il tranche du prophète et n'est pas lui-même sans s'apercevoir de ce tic de son esprit. Il a dans l'humeur et dans la verve le talent défaire rire en raisonnant; il en use avec succès, en ce sens que, même dans. les sujets les plus graves, il n'est jamais ennuyeux ni triste comme M. de Bonald l'est trop souvent. Mais il abuse aussi de ce rire, et il y a des iuoments où il l'introduit d'une manière déplacée. Dieu rirait bien si Dieu pouvait rire, dit-il quelque part, en faisant je* ne sais quelle supposition ; et ailleurs, il nous montrera les Esprits célestes riant comme des fous de je ne sais quelle bévue des hommes. Un tel ton jure assezsouventchez M. de Maislreavecle sérieux du fond. Dans la polémique, fort de sa conscience et de la droiture de ses intentions, il passe les bornes, et il s'en doute un peu, comme lorsqu'il dit, par exemple, à propos de sa Réfutation de Bacon : a Je ne sais comment je me suis trouvé conduit à lutter mortellement avec le feu Chancelier Bacon. Nous ayons boxé comme deux forts de Fleet street, et, s'il m'a arraché quel- .ques cheveux, je pense bien aussi que sa perruque n'est plus à sa place: » Mais aucun fiel du moins-ne se mêlait chez M. de Maistre à ces polémiques , en apparence si ardentes et si passionnées. Il avait la chaleur sans l'aigreur. On en a un exemple dans, cette Correspondance même. Très-violemment ou plutôt lefstement attaqué pour un de ses écrits par un M. Sontag, Surintendant de l'Eglise de Livonie, il n'est point de bons procédés dont il ne fasse preuve à son égard : « Si
j*avais le bonheur d'être connu de lui , écritril , il verrait que, parmi les hommes convaincus , il serait difficile d'en trduvef un plus libre de préjugés que moi, » S'il passe jamais à Rig^, M. de Maistre se promet bien d'embrasser de très-bon cœur cet homme estimable, et de rire avec lui de toute cette affaire de gazette. Voilà l'homme chez M. de Maistre dans toute sa candeur-et sa sincérité. Il n'avait rien de l'auteur que le talent.
En vieillissant, ces traits de nature se dessinent de plus en plus, avec quelque chose de plus briisque peut-être, mais de non moins aimable. Après 4845, quand la maison de Savoie est rétablie dans son antique héritage, M. de Maistre, à la veille de rentrer dans sa patrie, mais lésé lui-même dans sa fortune et à peu près ruiné dans son patrimoine, ne forme plus que le vœu du patriarche; il nous laisse voir l'unique fond de son désir au milieu de cet ébranlement de l'Europe, oii le volcan ne se ferme d'un côté que pour se rouvrir d'un autre : « Ma famille, mes amis et mes livres suffisent aux jours qiii me restent, et je les terminerais gaiement si cette famille ne me donnait pas d'affreux soucis pour l'avenir. » Faisant allusion à cette vivacité qu'il portait volontiers en tout, et dont il ne prétend pas s'excuser :
<c Cependant, écrivait-il à an ami, si j'avais le plaisir de vivre quelle temps avec vouà bous le même toit, voua ne seriez pas peu surpris ée recoAnattre en moi le roi des paresseut, ennemi de toute afFaire, juni du cabinet, de la chaise longue, et doux même jusqu'à la faijïlasse inclusivement! car je ne fais point de compliments avec moi-même : Ifuper me in littore vidi. »
Son ton , en écrivant ses livres, pouvait paraître tranchant, sa modestie intérieure était réelle. On le voit dans une lettre à Pun de ses beaux-frères accepter les réprimandes de plus d'un genre sur des jeux de mots, sur certaines tournures épigram- . matiques qui tiennent de la recherche : « Je suis fâché der n'avoir point û*^avertis$eur à côté de moi , car je suis d'une extrême docilité pour les corrections. » Cela était vrai, et, quand on l'imprimait,» il se laissait volontiers corriger par celui en qui il avait mis sa confiance. Dans un ordre plus important encore que l'ordre littéraire, M. de Maistre témoigne de ces humilités sincères qui deviennent touchantes de la part d'un esprit aussi hautement âoué et aussi élevé :
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« ie ne sais, éorivait-il peu d^années avant sa mort, ce que c'eât que layie d'an coquin Je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un honnête homme est abominable. Qu'il y a peu d'iiommes dont le passage sur cette eoUt planète ait été marqué par des actes véritablement bons et utiles! Je me prosterne devant celui dont on peut dire .- Periransivit benefacienâo; celui qui a pu instruire, consoler,' soulager ses semblables; celui qui a fait de grands sacrificeB à la bienfaisance; ces héros de in charité silenciêtae qui se cachent et n'attendent rien dans ce moflâ«w -: Mais qu'est-ce que !« commun des hommes? «l combien y en a-t4l sur mi lie qui puissent se demander sans terreur .- Qu'est-ce que j'ai fai| en ce monde? En quoi ai-je avancé l'œuvre générale? et que reste-t>ii de moi en bien ou en mal ?»
Il avait coutume de dire qu'au fond ce qui sépare rhomme de la vérité suprême, c'est l'intérêt que chacun met à sa passion : «.Croyez-moi, mon cher ami, entre l'homme et Dieu il n'y a que l'orgueil. Abaissez courageusement cette cataracte maudite, et la lumière entrera. »
Maintenant, si Pon voulait donner une idée un peu complète de cette Correspondance, il faudrait entrer plus que nous ne l'avons fait dans les détails, il faudrait classer et analyser les lettres avec quelque méthode. Parmi les lettres politiques, je ne fais que noter celle qui se rapporte à la mort de Pitt (smrs 4806), et celle où il est, pour la première fois, question de l'insurrection d'Espagne (octobre \ 809 ) ; elles sont d'une haute beauté. Dans jun genre tout différent, j'indiquerai les lettres à sa fille. M"" Constance de Maistre, sur l'éducation des femmes et sur leur fonction naturelle dans la société. Non , les femmes, selon M. de Maistre, ne sont pas capables de faire tout ce que font les hommes : « La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre. Elles n'oiit fait ni V Iliade, ni VjSnéide, in la Jérusalem dé' livrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope^ ni Tartufe (voilà M. de Maistre qui met Tartufe au rang des chefs-d'œuvre)...; ni l'église de Saint-Pierre, ni l'Apollon du Belvédère, ni etc., etc. Elles n*ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni etc., etc.; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c^est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde, un honnête homme et une honnête femme. » On voit d'ici toute la suite de la pensée ; mais que de développements piquants et gais je supprime! C'est dans cet ordre de. ?ei*i tés que M. de
464 CAUSERIBS DU LUNDI?
Maistre est supérieur, et qu'il est venu à point pour-crier holà aux fausses théories des Condorcet et des philosophes excessifs du xYiii* sièclov
On doit remercier le fils du comte de Maistre de s*éfre décidé à publier cette Correspondance de son illustre père et les diverses pièces qui y sont jointes. Nous croyons savoir qu'avant la Révolution de Février 4848, un homme savant et excellent, M. l'abbé de Cazalès, s'était occupé, de concert avec la famille,, de l'arrangement de x;es papiers : mais, depuis, il y avait eu interruption dans ce travail , et une sorte de découragement bien explicable dans le premier moment. C'est M. Louis Veuillot qui, en donnant ses soins à la présente édition , a mis le public à même d'entrer plus vite en jouissance des belles choses que l'on paraissait vouloir lui faire attendre encore quelque temps. Il .en est de cette publication, en un sens, comme de celle- de Mirabeau , dont nous avons dernièrement parlé : elle vient dans les circonstances les plus favorables pour réussir et pour porter coup; c'est depuis que les plaies de la société sont si largement à nu et sensibles aux yeux de. tous, qu'on ])eut mieux apprécier la profondeur et la longueur de coup-d'œil du philosophe à demi prophète.
Lundi 9 juin 1854.
ET
J*ayais depuis longtemps i*idée de réunir ces deux femmes d'esprit qui eurent un salon si littéraire, l'une au commencement, l'autre à la fin du xviii« siècle,* et de rapprocher leurs deux profils dans un même médaillon. Elles ont de commun «n goût prononcé pour l'esprit, et pour Ja raison relevée d'un certain tour distingué, concis et neuf , qu'il ne tient qu'aux personnes peu bienveillantes de confondre avec le recherché et le précieux. Chez toutes deux la morale domine; la bienséance et le devoir règlent les mœurs et la ton. M"»*' de Lambert, au milieu du débordement de la l^égence, ouvre chez elle un asile à la conversation « au badinage ingénieux , aux discussions sérieuses : Fontenelle préside ce cercle délicat et poli , où il est honorable d'être reçu. M"»« Necker, née loin de Paris, arrivant de la Suisse française dont elle était l'honneur, n'eût rien lant désiré que de rencontrer à Paris un salon exactement pareil à celui de M'^^de Lambert, c'est-à-dire où l'esprit trouvât son compte et où rien de respectable ne fût blessé. C'était la forme et le cadre qui lui eût convenu le plus naturellement. Obligée d'en passer par les habitudes beaucoup plus mélangées du jour et d'ouvrir sa maison à presque tout ce qui était célèbre dans le monde à divers titres, elle y introduisit du moins le plus d'ordre, le plus d'organisation possible; elle ftt elle-même ses choix d'admiration particulière et d'es-
lime : Buffoii tint auprès d*elle le même rang à peu près que Fonlenelle tenait chez M™ de Lambert. Mais ces rapports, que je ne fais qu'indiquer, se dessineront mieux par une étude précise des deux caractères ; aujourd'hui je veux simplement montrer ce qu'étaient au juste M"« de Lambert et son monde. ■ On ne sait rien ou presque rien des soixante premières années de M"« de Lambert. Elle mourut en 4733 à Tâge de quatre-vingt-six ans, dit-on, ce qui la fait naître vers 4647. Elle se nommait Anne-Thérèse de Marguenat (4) deCourcelles. Son père, maUre des comptes, était de Troyes, et te nom de Courcelles est celui d'un petit fief qu'il possédait tout près -de cette ville. Elle perdit son père en bas âge. La mère de M"*« de Lambert, fille d'un riche bourgeois de Paris, était une franche coquette, qui a mérité d'avoir son historiette des plus scandaleuses chez Tallemant xles Réaux. Elle était beaucoup plus occupée des Brancas , des Miossens , du chevalier de Grammont, et de tout ce que la Cour avait de jeunes seigneurs aimables, que de son honnête liomme de mari, lequel avait la tête faible et finit même par être tenu enfermé dans une chambre comme hébété. Cette historiette de Tallemant donne fort à penser (pour tout dire) sur les droits du bonhomme Coureelles à la paternité réelle, et il ne serait pas sûr ici d*aller conclure trop vite du père à l'enfant ^ quand même ii y paraîtrait plus de ressemblance. Dès ce temps-là, Bachaumont s'é* prit de M** deCourcelles. Quand le mari fut mort, il vécut quelques années avec elle, puis l'épousa. Ce Bachaumont était le compagnon même de Chapelle dans son fameux Voyage, un homme dç plaisir et de beaucoup d'esprit. On dit qu'il s'affecti<Hina fort à sa belle-fille. Quelle put être l'influence du monde de son beau-père sur la jeune personne , on le sup* pose aisément, mais on est réduit è lé deviner. Fontenelle nous dit que , dès ce tempa-lé ^ « elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge, pour aller lire en son particulier, et qu'elle s'aooGutuma de son propre poeuvement à faire de petits extraits dsee qai la frappait le plus. C'étaient déjà ou des réflexions fines aur le cœor hanoain , ou des tours d'expression ingénieux, mais le phis souvent des réflexietis. » Pour moi , cette vie dés-
(t) BUe signait dv Varguenat, m&ia d^ozler {Armoriai) la nomme Le UargueBat.
MADAME. DK LAMBERT. \&7
ordonnée et affichée de la mère de M""* de Lambe^'t me dénote un autre genre d'influence qui s'est vue àouvent en pareil cas, et qui peut s'appeler l'influence par les contraires^ Combien de fois la vue d'une mère légère et inconsidérée n'a-t^ elle pas jeté une fil|e judicieuse et sensée dans un ordre de réflexions plutôt exactes et sévères ! Tout semble indi<]uer que ce fut là l'effet que produisit sur M""* de Lambert le mauvais exemple de sa mère. Une âme faible se fût laissé gagner et eût suivi cet exemple : une âme délicate et forte se le tourna en morale et en leçon ; elle prit noblement sa revanche dans le bien. M""' de Lambert, toute sa vie, se fît une loi de re^ecter d'autant plus la bienséance, qu'elle l'avait vue offensée davantage autour d'elle dans son enfance; elle se proposa pour objet principal et pour bi^ de toute sa conduite la considération et l'honneur.
Il parait qu'elle était, du e6té paternel, héritière de biens considérables. Mariée en \ 666 au marquis de Lambert^ offîcier de mérite qui devint plus tard lieutenant-généfal ,. et àonk le père l'avait été , elle entra dans un monde plus etmférme à ses instincts élevés, et elle ne garda de son premier entourage qne le goût très-vif des choses de l'esprit. On peut voir, dans les ^vû qu'on a d'elle d'une mère à son Fils , que) haut sentiment elle avait de l'honneur militaire, et à quel point elle épousa cette religion de loyauté, de dévouement et de sacrifice : <( Je regrette tous les jours, dit- elle à son fils, de n'âveir pas vu votre grand' père. Au bien que j'en ai ouï dire , personne n'avait plus que lui les qualités éminentes et le talent dei la guerre. Il s'était acquis une telle estime et une telle autorité dans l'armée , qu'avec dix mille hommes il faisait plus que les autres avec vingt. » Un jour, au siège devant Gravelines, les maréchaux de Gassion et de La Meilleraio^ qu) commandaient, avaient eu querelle, et leur démêlé allait jusqu'à partager l'armée : leurs troupes étaient près d*en venir aux mains lorsque le marquis de Lambert, alors simple maréchal de camp, se jeta entre les deux partis et ordonna aux troupes, de la part du roi , de s'arrêter : « 11 leur défendit de reconnaître ces généraux pour leurs chefs. Les troupes lui obéirent : les naaréchaux de La Meilleraie et de G assion furent obligés de se retirer. Le roi a su cette action , dit M"" de Lambert , et en -a parlé plus d'une fois avec estime. » C'est par de tels exemples
qu'en entrant dans sa nouvelle famille elle élevait son cœur et qu'elle tâchait ensuite de nourrir celui de ses enfants. Ce qui lui restait de Bacbaumont après cela , et des habitudes de sa première éducation , n'était que pour la culture et la politesse de Tesprit. Parmi les mots et les idées qui reviennent le plus souvent sous sa plume quand elle se mit à écrire , je dis- • I tingue surtout les mots mœurs , innocejice et gloire.
Insistant sur ce principe d'émulation et de noble zèle , elle est allée jusqu'à dire à son fils : a On ne peut avoir trop d'ardeur de s'élever, ni soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses. Il faut par de grands objets donner un grand ébranlement à l'âme, sans quoi elle ne se mettrait point en mouvement... Rien ne convient moins à un jeune homme qu'une certaine modestie, qui lui fait croire qu'il n'est pas capable de grandes choses. Cette modestie est une langueur de l'âme, qui l'empêche de prendre l'essor et de se porter avec rapidité vers la gloire. » On croit entendre à Tavance un conseil de Vauvenargues à quelque jeune ami , dans la bouche de cette mère issue d'une bourgeoisie riche et licencieuse. C'est ainsi que les âmes énergiques se retrempent précisément par où d'autres se relâchent et se corrompent. L'excellent M. Droz, jugeant les écrits de M"*« de Lambert (i), était frappé de ce qu'une telle morale, qui prêche ouvertement l'ambition , renferme de dangereux et même d'absurde : je lui en demande bien pardon, M"* de Lambert savait qu'à la dateoù elle écrivait, le danger pour cette jeunesse guerrière était bien plutôt dans le trop de dissolution et de mollesse. Fénelon , jugeant ces mêmes î/ivîs de M"« de Lambert à son Fils , disait : a L'honneur, la probité la plus pure, la connaissance du* cœur des hommes, régnent dans ce discours... Je- ne serais peut-être pas tout à fait d'accord avec elle sur toute l'ambition qu'elle demande de lui ; mais nous nous* raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et modérée. »
M™« de Lambert perdit son mari en 1686; elle l'avait accompagné deux années auparavant à Luxembourg , quand il avait été nommé gouverneur de cette province, et, dans ce pays nouvellement conquis , elle l'avait aidé à se concilier les
'(0 Dans le feuilleton ûyiJournaide l'Empire du mercredi 41 août
MAbAME DE LAMBERT. 469
cœurs : «Il avait la main légère, dit-elle, et ne gouvernait que par amour, et jamais par autorité. » Elle avait consacré tout son bien personnel, qui était considérable, à Tavancement de la fortune de son mari et à une honorable représentation. Lui mort , elle s'occupa avec suite des intérêts de ses enfants, trèscompromis dans des procès longs et cruels, qu'elle eut à soutenir contre sa propre famille : « 11 y a si peu de grandes fortunes innocentes, que je pardonne à vos pères, écrit-elle à son fils, de ne vous en avoir point laissé. J'ai fait ce que j'ai pu pour mettre quelque ordre à nos affaires, où l'on ne baisse aux femmes que la gloire de l'économie. » Ce regret du rôle secondaire auquel sont réduites les femmes, percera plus d'une fois chez M"* dé Lambert. Elle eut l'habileté de gagner ses procès, de conquérir en quelque sorte son bieti et celui de ses enfants, et c'est alors qu'elle se livra à ses goûts, en établissant à Paris une maison qui rassemblait des gens de Lettres, des gens du monde, et qui, insensiblement, se trouva l'une des premières et la plus en vue vers la date de 4710-1733, durant plus de vingt ans.
J'ai dit une autre fois commeAt avaient 6ni les derniers sa- / Ions du xvii« siècle, celui de M"® de La Sablière, celui de\ Ninon. Si l'on voulait faire une histoire régulière des salons 1 du xviii*, il faudrait commencer par celui de M™« de Lambert j Vers le même temps, un peu après toutefois, viendrait celui j de M"* de Tencin,* puis celui de M*"® Geoffrin , de M™^ du : DeflFand : on arriverait ainsi jusqu'à M"** Necker. Mais M*"* de ' Lambert incontestablement commence et donne le ton à l'épo- , que nouvelle. Quelques témoignages particuliers nous mettront à même d'en juger pertinemment et prçjsque comme si nous y avions été admis :
« Je viens de faire une perte bien sensible en Mi^^ la marquise de Lambert, morte à l'âge de quatre^viiigl-slx ans, écrivait le marquis d'Argenson (4733). 11 y avait quinze ans que j'étais de ses amis particuliers et qu'elle m'avait fait l'honneur de m'attirer chez elle. Sa maison était honorable pour ceux qui y étaient admis. J'y allais régulièrement dîner les mercredis , qui étaient un de ses jours (précédemment c'étaient les mardis). Le soir, il y avail cercle; on y raisonnait sans qu'il y fût plus question de cartes qu'au fameux hôtel de Rambouillet, tant célébré par Voiture et Balzac. Elle était riche, faisait un bon et aimable usage de ses richesses, du bien à ses amis, et snrtout aux malheureux. Élève de Bachaumont, n'ayant jamais fréquenté que des gens IV. ^^
du monde et du plus bel esprit, elle ne connut d'autre passion qu'une tendresse constante et presque platonicienne. »
D'Argensou ajoute qu'elle l'avait voulu persuader de se mettre sur les rangs pour l'Académie française. Elle l'assurait * du suffrage de ses amis , qui étaient fort nombreux dans cette compagnie : a On a même essayé de tourner en ridicule, ditil , ce qui est une chose très-réelle : c'est que l'on n'était guère reçu à l'Académie que l'on ne fût présenté chez elle et par elle. n est certain qu'elle à bien fait la nîoitié de nos académiciens actuels. »
Cette influence des salons sur l'Académie française» et l'importance que reprend cette compagnie, sont un des caractères propres qui signalent l'avènement du xviu® siècle. L'Académie française n'eut pas, en effet, une importance égale dans tous les moments de son existence. Elle fut trèis-considérable à ^es origines et dans les premiers temps de son institution : le monde et la littérature , malgré quelques révoltes çà et là , reconnurent en elle la régulatrice de la langue et du bel usagô, et même un tribunal souverain du goût. Mais , trente ans environ après sa fondation, lorsqu'une jeune et hardie littérature se fut produite sous Louis XIV, que les Boileau et les Racine, les Molière et les La Fontaine eurent véritablement régénéré les Lettres françaises et la poésie , l'Académie se trouva un peu arriérée et surannée, et elle resta telle , plus ou moins , durant les trente-cinq dernières années du siècle. Il est d'usage de vivre longtemps ,* à l'Académie ; c'est là une habitude qui ne s*est pas perdue, et qui , jointe à tant d'autres avantages , ne laisse pas d'avoir son prix. Mais il résulta de cette longévité académique que, dans la seconde moitié du xvii* siècle, l'Académie ne se renouvela point aussi vite que le public 'l'aurait pu souhaiter. Boileau et La Fontaine attendirent longtemps avant d'être de l'Académie ; et , lors même qu'ils en furent, il y restait beaucoup de gens de l'ancien goût, et il s'en glissait déjà quelques-uns d'un goût nouveau , lequel n'était pas le plus pur. Fontenelle en fut de très-bonne heure ; son influence croissante, combinée à celle de La Motte et des autres amis de M™« de Lambert , contribua à donner à l'Académie française quelque chose de ce caractère philosophique qui allait y devenir très-sensible durant le xviii® siècle , et y relever ce que
le rôle grammatical ou purement littéraire «urait ea désor» mais d'iosuffisant.
Mais nous en sommes au salon de M"'* de Lambert. En voyant les gens de Lettres si assidus chez elle, et'Messieurs de l'Académie y dîner deux fois par. semaine, ses envieux ne manquèrent pas de l'accuser de tenir bureau d'esprit : « C'était, dit Fontenelle, à un petit nombre d'exceptions près, la seule maison qui se fût préservée de la maladie épidémique du jeu , la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns les autres , et même avec esprit selon l'occasion. Aussi , ceux qui av|iient leurs raisons pour trouver mauvais qu'il y eût encore de la conversation quelque part , lançaient-ils , quand ils le pouvaient , quelques traits malins contre la maison de M"* de Lambert. » Elle h'était pas insensible à ces traits , car elle tenait avant tout à l'opinion. Je retrouve quelques-uns des mémesjeproches , non pas chez un ennemi , mais sous la plume d'un ami , M. de La Rivière ; le même qui fut le gendre de Bussy-Rabutin , et qui s'était retiré, dans sa vieillesse, à l'Oratoire. C'était un homme d'assez d'esprit, d'une littérature facile et assez ornée , mais qui , vers la fin , s'était jeté dans une dévotion méticuleqse. Il nous présente en dix endroits de ses Lettres M"** de Lambert sous un jour assez particulier :
« C'était, dit-il, ma plus ancienne amie, et ma contemporaine... Bile était née avec beaucoup d'esprit: elle lecuUKait par une lecture asslduei mais Je plus beau fleuron de sa couronne était une noble et lumineuse slmpiicilé dont , à soixante ans , elle s'avisa de se dédire. ( Ailleurs, il dit : Il lul'prit une tranchée de bel-eiprit.., C*est-un mal qui ta frappa tout d'un coup et dont elle eu morte incurable.) fille se livra au publia, elle s'associa à Messieurs de l'Académie, et établit chez elle un bureaa d'esprit. Je n'oubliai rien pour lui sauver le ridieule attaché à la profession de bel-esprit, Surtout parmi les femmes ; je ne pus la persuader. Gomme je suis né simple par goût et peut-être par nécessité, je ne voulus point paraître complice d'un tel travers et je pris congé d'elle. J'ai été vingt-cinq ans sans entrer dans sa maison, hors une fois que j'allai la voir pour la préparer à son voyage de l'éternité (c'est-à-dire pour ta faire confesser)... Elle m'a pourtant conservé àoa estime et s«n amitié jusquà la fin... Elle venait me voir et m'écrivait de temps en temps : mes réponses tiraient toujours sur sa conscience. »
On voit que le rigorisme entre pour beaucoup dans ce jugement do M. de La Rivière. On est tenté de se demander si c'est M^» de Lambert qui a été tout d'un coup saisie de la maladie
de bel-esprit à soixante ans , et si ce n'est pas plutôt lui qui a été pris d'un redoublement de sévérité et de scrupule. Quoi qu'il en soit , il est bon à entendre sur elle , et il fait sans s'en douter l'élog* de M"' de Lambert, en remarquant que, malgré toutes les critiques un peu rudes qu'il lui adressait, elle lui conserva toujours son amitié et son indulgence.
Ce même M. de La Rivière, tout humble qu'il est devenu, a grand soin de se souvenir que , du temps que M""** de Lambert écrivait ses yivis à son Fils et à sa Fille , elle y fut aidée par quelqu'un de ses amis qui n'est autre que lui-même. Il lui avait suggéré quelques sentiments et pensées, dont elle a voulu faire, dit-il , des pierres précieuses et des diamants à- facettes. Mais c'est précisément cette expression nette , courte et neuve, qui fait aujourd'hui la distinction et le prix de ces conseils maternels de M™' de Lambert. C'est souvent bien pensé , mais c'est encore mieux dit.
Ses petits Écrits parurent de son vivant et d'abord sans sa participation, bien que, par le soin extrême de rédaction qu'elle y avait mis, elle semble avoir eu en vue le public. Elle avait prêté ses manuscrits à des amis qui furent indiscrets, S(3lon l'usage. Les Conseils à son fils parurent pour la première fois en 4 726 dans les Mémoires de Littérature du Père Des Molets, sous le titre de Lettre d'une Dame à son Fils sur la vraie Gloire. Les Avis à sa Fille allaient aussi paraître sans sa permission , lorsqu'elle se décida à donner une édition des deux opuscules en 1728. Mais ce fut bien pis quand le manuscrit de ses' Réflexions sur les Femmes , ouvrage plus hardi et qui était de nature à provoquer les railleurs , fut tombé aux mains d'un libraire et commença à circuler dans le public; elle racheta vite toute l'édition ou ce qui en restait, mais sans pouvoir empêcher qu'on ne la réimprimât à l'étranger. Il lui fallut prendre désormais son parti de la louange et de la critique, et devenir auteur à ses risques et périls, avec tous les honneurs de la guerre.
Les Avis d'une Mère à son Fils^ qui s'adressent à un jeune homme déjà lancé dans la carrière, à un colonel de vingk-quatre ans, et que je suppose écrits vers 1704, sont d'une grande élévation de pensée et d'un tour piquant. J'ai dit que la gloire est le but ouvertement proposé par le moraliste, qui, en ceci, est plus antique que moderne et plus d'accord avec Plutarque
JIADAMK DE LAMfiERT. 173
qu'avec l'Évangile. La religion y est , pour la première fois , définie à la manière du xv!!!"* siècle, et on y sent déjà comme un accent avant-coureur.de Jean-Jacques : « Au-dessus de tous ces devoirs'( civils et humains), dit la* mère à son fils, est le cuke que vous devez à VÉtre-Supréme, La religion est un commerce établi entre Dieu et les hommes, par la grâce de Dieu aux hommes, et par le culte des hommes à Dieu. Les âmes élevées ont pour Dieu des sentiments et un cvilte à part, qui ne.ressemble point à celui du peuple : tout part du cœur et va à Dieu. » Elle s'élève contre le libertinage à la mode parmi les jeunes gens. Ce mot de libertinage, dans la langue du xv!!"* siècle, Signifie toujours la licence de l'esprit dans les matières de foi, et c'est encore dans ce sens que le prend M"" de Lambert : « La plupart des jeunes gens croient aujourd'hui se distinguer en prenant un air de libertinage qui les décrie auprès des personnes raisonnables. C'est un air qui ne prouve pas la supériorité de l'esprit, mais le dérèglement du cœur. On n'aitaque point la religion quand on n'a point intérêt de l'attaquer. Rien ne rend plus heureux que d'avoir l'esprit persuadé et' le cœur touché : cela est bon pour tous les lemps. Ceux mêmes qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils doivent, se soumettent à la religion établie : ils savent que ce qui s'appelle pré/^ge tient un grand rang dans le monde, et qu'il faut le respecter. » Ailleurs, dans un petit Traité De la FieUless€y elle parlera de la dévotion, non pas comme d'un faible, mais comme d'un soutien à mesure qu'on avance en âge : « C'est un sentiment déeent et le seul néces.saire... La dévotion est un sentiment décent dans les femmes, et convenable à tous les sexes. » Cette manière d'envisager la religion est irréprochable au point de vue social et moral; mais le vrai chrétien demande davantage, et je conçois que le digne M. de La Rivière n'ait pas été entièrement satisfait, à cet égard, des dispositions de son amie.
Il dit quelque part d'elle assez ingénument, en parlant de sa dernière maladie : « Elle tomba malade; elle avait quatrevingt-six ans ; la peur me prit, j'allai la voir pour la faire confesser. Elle poussa jusqu'au bout Ja maladie de l'esprit, car elle choisit pour confesseur l'abbé Couet, qui avait beaucoup d'esprit et qui était connu pour tel. » M"* de Lambert, qui ne se séparait pas volontiers de sa raiî^on et de sa pensée, mémo
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dans ces choses de religion , a trouvé de belles paroles à Ja fin de ce même Traité De la Fieillesse^ lorsqu'elle a dit : « Enfin, les choses sont en repos, lorsqu'elles sont à leur place : la place du cœur de V homme est le cœur de Dieu, Lorsque nous sommes dans sa main, et que. notre volonté est soumise à la sienne, nos inquiétudes cessent... Il n'y a point d'asile plus sûr pour Thomme, que l'amour et la crainte de Dieu. » On ne saurait mieu;t dire, ni penser plus dignement. Ici l'idée de religion s'agrandit ; elle n'est plus un simple sentiment décent, mais la' plus haute des convenances humaines, la fin et le terme des devoirs. Malgré cette belle parole finale, il nous est pourtant très-sensible que la religion de M""» de Lambert est plutôt une forme élevée de l'esprit qu'une source intérieure et habituelle jaillissant du cœur, ou qu'une révélation positive. Elle parle de l'Ètre-Suprême ; elle est capable de s'y élever, ou même de s'y reposer. Mais, quoi qu'il en soit, ce n'est déjà plus la religion du xvii* siècle, et Fénelon, après avoir lu M™ de Lambert, eut besoin sur ce point d'être plus indulgent que ne l'aurait certes été Bossuet.
Nous continuons de noter en elle ces signes précurseurs qui marquent la transition à un âge nouveau. Elle recommande constamment ^ son fils de viser haut en toute chose , et en même temps de s'attacher à la réalité et non à l'apparence : « Que vos liaisons soient avec des personnes au-dessus de vous : par là vous vous accoutumez au respect et à la politesse. Avec ses égaux on se néglige; l'esprit s'assoupit. » Voilà une remarque fine et juste. Mais cette supériorité , continuet-elle, ne doit pas se mesurer sur le rang seul, car il y a des grandeurs réelles et personnelles, et des grandeurs d'institution. On ne doit aux unes qu'un respect extérieur : « On doit de l'estime et un respect de sentiment au mérite. Quand de concert la fortune et la vertu ont mis un homme en ^ilace, c'est un double empire, et qui exige une double soumission. » Mais que cette rencontre est rare ! De loin les favoris de la fortune en imposent : a La renommée exagère leur mérite, et la flatterie les déifie. Approchez d'eux , vous ne trouverez que des hommes. Qu'on trouve de peuple à la Cour ! » Ce qu'elle dit là à son fils, elle le redira à sa fille. Elle veut qu'elle aussi, pour être heureuse, elle apprenne à penser sainement, à penser différemment du peuple sur ce qui s'appelle morale et
bonheur de la vie : « J'appelle peuple, ajoute-t-elle , toot ce \ qui pense bassement et communément : ta Cour en est remplie. »
Ces réflexions philosophiques, qui, plus tard, passeront aisément à la déclamation et à l'excès, percent déjà à l'état d'ana- Ivse très-distincte chez M"' de Lambert. Le mot d'humanité revient souvent ^ous sa. plume : a L'humanité , dit-elle à son fils, souffre de l'extrême différepce que la fortune a mise d'un bomme à un autre. C'est le mérite qui doit vous séparer du peuple, et non la dignité ni Torgueil. Elle le lui redit en plus d'un endroit. Ceux qui sont au-dessus de lu», elle lui recommande de les juger par ce qu'ils sont en réalité, et non par la montre : « Mais ne perdons point de vue un nombre infini de malheureux qui sont au-dessous. Vous ne devez qu'au hasard la différence qu'il y a de vous à eux. » Elle redit le même conseil à sa fille : « Accoutumez- vous à avoir de la bonté et de l'humanité pour vos domestiques. Un ancien dit qu'il faut les regarder comme des amis malheureux,.. Songez que rhumanité et le Christianisme égalent tout. » Le temps, évidemment, approche où de toutes parts on parlera humanité et égalité ; elle a été des premières à s'occuper de ces choses, à. les pressentir et à les nommer avant que Louis XIV eût disparu.
. Elle est aussi l'un des premiers moralistes qui, au sortir du XVII* siècle, soient revenus à l'idée très-peu janséniste que le cœur humain est assez naturellement droit , et que la conscience, si on sait Ja consulter, . e^t le meilleur témoin et le meilleur juge : « Par le mot conscience, j'entends, dit-elle à son fils, ce sentiment intérieur d'un honneur délicat, qui vous assure que vous n'avez rien à vous reprocher. » Elle donne, à sa manière, le signal que Vauvenargiies, à son tour, reprendra, et qui, aux mains de Jean-Jacques, deviendra un instrument de révolution Universelle.
On trouve chez M"" de Lambert quelques pensées qu'on croirait qu'elle a d'avance empruntées aux moralistes qui l'ont suivie. On dirait qu'elle se ressouvient de ce même Vauvenargues qui pourtant n'est venu qu'après, quand elle dit : « Je vous exhorterai bien plus, mon fils, à travailler sur votre cœur qu'à
I perfectionner votre esprit : la vraie grandeur de l'homme est dans le cœur. » D'un autre côté, si elle devance ses successeurs
sur quelques points, elle répète ses devanciers sur quelques autres, et il ne serait pas difficile de retrouver dans son texte des pensées toutes pures de Pascal, de La Bruyère et de La Rochefoucauld: Elle ressemble en ceci au vieux moraliste Charron qui se contente de bien exprinier les pensées et de les joindre ensemble, de quelqile part qu'elles lui viennent, pourvu qu'il les trouve justes et à son gré.
Dès ce premier Écrit adressé à son fils, on distingue aisément en elle et on lui reconnaît des qualités mâles, lîères ^t fines, une manière de voir qui suppose beaucoup de discernement et d'analysç, et une manière de dire qui sort toujours du commun. Le seul défaut de ces conseils à la lecture , c'est dô ne laisser aucun point de repos ; la trame est toute serrée et toujours tendue. Elle-même nous dit son secret en parlant à sa fille : « Contez peu ; narrez d'une manière fine et serrée : que ce que vous direz soit neuf^ ou que le tour en soit nouveau, » C'est cette nouveauté qui paraissait du néologisme à quelques honnêtes contemporains, et qui faisait accuser W"^ de Lambert de prétention. Pour nous, qui sommes moins susceptibles, et que ces nouveautés d'il y a cent ans effleurent à peine et certainement ne scandalisent plus, nous reconnaîtrons que son style est tout rempli de mots très-heureux , d'une acception nette et vive. Elle dira, par exemple, à propos des amis et du soin qu'il faut prendre en les choisissant : « Il faut songer de plus que nos amis nous cara^^térisent : on nous cherche dans eux... « Elle a de ces mots couits, mais d'un- beau style, d'un style antique et comme latin. Elle dira en définissant toujours l'amitié, et les qualités qu'elle exige, et les vices de cœur qu'elle exclut : « Les avares rfe connaissent point un si noble sentiment; la véritable amitié est opulente. » Elle dira encore, en recommandant a son fils de se méfier des plaisirs : « Se livrer à la volupté, c'est se dégrader. Le plus sûr serait de ne pas s'apprivoiser avec elle. Il semble que l'âme du voluptueux lui soit à charge, » Et à sa fille , sur le même sujet, et dans une recommandation pareille : « Fuyez ' les spectacles, les représentations passionnées. Il ne faut point voir ce qu'on ne veut point sentir. La musique, la poésie^ tout cela e^ du train de la volupté. » Je- me plais à relever les expressions énergiques ou gracieuses qui sont de la langue du XVII® siècle, et qui, en même temps, tiennent déj.à à celle du
. XVIII® par la parfaite précision et l'exacte propriété. Il est des expressions moins marquées et plus douces , et qu'elle place d'une manière charmante : « Faites, écrit-elle à son fils, que vos études coulent dans vos mœurs, et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertu... » — « Parmi le tumulte du monde, ayez, mon fils, lui dit-elle encore, quelque ami sûr qui fasse couler dans votre âme les paroles de la vérité. » Et enfin (car elle affectionne cette expression), dans son petit Traité De V Amitié :<i Que les heures sont légères, s'écrietrelle, qu'elles sont coulantes avec ce qu'on aime ! »
Elle n'est pa3 toujours aussi heureuse dans la nouveauté des expressions, et la recherche s'y fait plus d'une fois sentir. Parlant de son ami La Motte, et pour caractériser la facilité de ses dons naturels, elle dira : a Ces âmes à génie, si Ton peut parler ainsi, ii'ont besoin d'aucun secours étranger. »'Le comparant pour ses qualités de fabuliste à La Fontaiile , et répondant à ceux qui ont sacrifié l'un à l'autre : a liront cru, ditelle, qu'il n'y avait pour la Fable que le simple et le naïf de M. de La Fontaine; le fin, le délicat et le pensé de M. de La Motte leur ont échappé. » Le pensé de M. de La Motte est curieux et bien trouvé, mais. cela sent la manière. De même £(i Heurs, conseillant à sa fille une méthode dans le chagrin, et qui consiste à l analyser, à le décomposer : « Examinez ce qui fait votre peine, écartez tout le faux qui l'entoure et tous les ajoutés de l'imagination, et vous verrez souvent que ce n'est rieA. » Les ajoutés de Vimaginationî toutes ces expressions que je souligne sont d'une langue ingénieuse, mais mince, et qui est sujette à se raffiner.
Son défaut le plus-sensible à la longue est d'affecter continuellement l'analyse, d'aimer les phrases à plusieurs membres et à compartiments, qui forcent l'esprit à sais*ir des rapports complexes. Elle fait travailler ceux qui la lisent. A un endroit elle définira, par exemple, toutes les vertus d'après leur degré " d'opposition avec l'amour-propre : « Tous les vices favorisent l'amour-propre, et toutes les vertus s'accordent à le combattre : la valeur If expose, la modestie l'abaisse, la générosité le dépouillCy la modération le mécontente, et le zèle du bien public l'immole. y> C'est merveilleusement bien dit; mais, du temps de M'^» de Lambert, il ne fallait pas un grand nombre de ces phrases-là pour fatiguer quiconque n'était pas né à
l'avance avec un esprit de forme psychologique et queique peu doctrinaire.
On appelait cela du précieux et un retour à Vhôtel Raml bouillet : on pourrait dire aussi bien que c'était déjà dans le \ sens et dans le goût du salon de M"* Necker. M"** de Lambert 'j marque âmes yeux le terme moyen entre ces deux salons ; elle est à mi-chemin , et elle regarde déjà du côté du plus moderne. Les idées qu'elle a exprimées sur le rôle et la condition des femmes sont faites par moments pour surprendre, tout en inspirant une grande estime pour l'auteur. M""* de Lambert, comme M^® de Scudéry, pense que rien n'est si mal entendu que l'éducation qu'on donne aux jeunes personnes : « On les destine à plaire ; on ne leur donne des leçons que pour les agréments. » Elle, au contraire, fille d'une nirère telle que nous l'avons dite , elle a senti de bonne heure le besoin qti'onl les , femmes d'être raisonnables et d'être fortifiées contre leurs passions. Elle veut qu'une femme sache penser. Elle se méfie de la partie sensible : « Rien n'est plus opposé au bonheur qu'une imagination délicate, vive et trop allutnée. » Les vertus d'éclat ne sont point le partage des femmes .: elle paraît en souffrir un peu en le remarquant, ainsi que du « néant, ditelle, où les hommes ont voulu nous réduire. » Il faut donc que les femmes se résignent aux vertus paisibles, et ces vertus sont diflûciles « parce que la gloire n'aide pas à les pratiquer. ». Les conseils que M"^« de Lambert donne à sa fille sont renaarquables surtout par une extrême intelligence de tous les côtés tendres et vulnérables du sexe , et par une crainte extrême qui lui fait appeler à son aide toutes les précautions et toutes les ressources. On dirait que cette femme, qui a attendu jusqu'à soixante §ns pour faire parler d'elle, a jusque-là étouffé bien des luttes, bien des révoltes' et qu'elle a beaucoup com- , battu. Cest pour elle avant tout, c'est pour s'aguerrir et se réformer elle-même , qu'elle ^ écrit ces prudents Avis avant de les faire passer à ses enfants. On avait dit, dans la préface d'une traduction anglaise de ses CEuvres, qu'en écrivant sur les femmes, elle avait ^onné son apologie. Elle répondait fièrement : « Je n'ai jamais eu besoin d'en faire. » On ajoutait qu'elle avait trahi par là une âme tendre et sensible : «Je ne m'en défends pasj répondait-elle'; il n'est plus question que de savoir l'usage que j'en ai su faire. »
Cet usage est assez indiqué par ces conseils mêmes, si finement démêlés et si fermement définis : elle éleva son cœur, elle prémunit sa raison, elle évita les occasions et les périls ; elle ménagea ses goûts, et prit sur sa sensibilité pour la rendre durable et aussi longue que la plus longue vie : « Quand nous avons le cœur sain, pensait-elle, nous tirons parti de tout, et tout se tourne en plaisirs... On se gâte le goût par les divertissements ; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents qu'on ne peut se rabattre sur les simples. Il faut craindre ces grands ébranlements de l'âme, qui préparent l'ennui et le dégoût. » Elle a dit d'excellentes choses sur cette modération et cette tempérance des âmes saines , — de ces choses qui ne peuvent avoir été trouvées que par une âme vive qui a en partie triomphé d'elle-même. On croit sentir en plus d'un de ses coo^ils un commencement d'aveu et comme une expérience arrêtée à temps :
« Il y a à chaque dérèglement du cœur une peine et une honte attachées qui vous sollioitenl à le quitter. »
. « Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent, c'est la manière de se conduire après les avoir faites. »
u La passion s'augmente par les retours qu'on fait sur soi : Toubli est ]a seule sûreté qu'on puisse prendre contre l'amour. »
Et tant d'autres pensées pour lesquelles M*"« de Lambert mériterait d'être nommée le La Bruyère des femmes. Elle partage cet honneur avec M™® de Slaal de Launay..
On pourrait refaire, en y rêvant bien , une M™® de Lambert jeune, prudente, et d'une tendresse contenue. Je ne sais rien de son visage, et ceux qui ont écrit d'elle dans sa vieillesse ont oublié de nous en parler. Mais comme elle avait eu une mère fort jolie, et qu'elle avait une fille à qui elle pouvait dire: « yous n'êtes pas née sans agréments, » il est à croire qu'elle n'avait pas été elle-même sans quelque grâce. Sa sagesse n'en a que plus de prix.
• Dans les Réflexions proprement dites qu'elle a données sur les Femmes et qui sont distinctes 'des Jvis à sa Fille, elle s'est émancipée un peu. Elle s'en prend hardiment à Molière, au sujet du ridicule qu'il a jeté sur les femmes savantes. Elle montre que, depuis qu'on les a raillées sur cette prétention à l'esprit, les femmes ont mis la débauche à la place du savoir ;
480 CAUSERIES DU LUiVDt.
« Lorsqu'elles se sont vues attaquées sur des amusemenls innocents, elles ont compris que, honle pour honte, il fallait choisir celle qui leur rendait davantafije, et elles se sont livrées au plaisir. » Ce petit Écrit de M"»* de Lambert, x ù plus d'une idée serait à discuter, ne doit point se séparer des circonstances qui rinspirèrent : il fut composé pour venger et revendiquer dans son sexe Thonnéte et solide emploi de l'esprit en présence des orgies de la Régence. Ce sont mes débauches d'esprit, disait M"« de Lambert. A la vue de la duchesse de Berry, fille du Régent, et de ses débauches.grossières, elle se rejetait en idée jusqu'à Julie, duchesse de Montausier.
M"* de Lambert préférait à ces femmes éhontées de la Régence jusqu'à la docte M"* Dacier elle-même, en qui elle voyait une autorité en l'honneur du sexe: « Elle a su associer, disaitelle, l'érudition et les bienséances ; car à présent on a déplacé la pudeur, la honte n'est plus pour les vic.es, et les femmes ne rougissent plus que du savoir. » Dans la querelle qui s'éleva eutre cette dtcte personne et La Motte au sujet d'Homère, M™*' de Lambert, tout en penchant du côté "de son ami , plus poli et plus délicat, essaya d'introduire la balance et d'amener entre eux un raccommodement qui se fit un peu plus tard par l'intervention de M. de Valincour. M"" de Lambert aurait bien voulu ravir à celui-ci l'honneur de cet arbitrage, et pouvoir donner chez elle aux deux parties ce fameux dîner de réconciliation, dont un spirituel convive a dit : « On but à la santé d'Homère, et tout se passa biçn. » . ,
Quand la duchesse du Maine était à Paris, elljB venait volontiers aux mardis de M"»* de Lambert, et c'était alors un surcroît de frais de bel-esprit et un assaut d'inventions galantes. On a tout un volume dans les Œuvres de La Mqtte sur ces riens de société. Les mardis ordinaires, la conversation chez M-* de Lambert était plus sérieuse et plus unie, bien que tou-. jours très-aigu isée. Le marquis de Sainte-Aulaire, au sortir des raffinements de la petite Cour de Sceaux, excédé de cette dépense d'esprit, s'écriait, assez gaiement :
Je suis las de l'esprit, il me met en courroux ,
Il me renverse la cervelle :
Lambert, je viens chercher un asile chez vous
Entre La Molle et Fonlenelle.
Voilà le naturel étrangement placé, dira-l-on, et entre deux
singuliers voisins. Mais tout est relatif, et, quand on suffoque de chaleur, quelques degrés de moins d'une chambre à Tautre font aussitôt Teffer du plus frais printemps.'
Entre tant d'hommes d'esprit qui venaient chez elle, et parmi lesquels je citerai encore Mairan , l'abbé de Mongault , l'abbé de Choisy, l'abbé de Bragelonne, le Père Buffler, le président Hénault, M"' de Lambert avait fait un choix de préférence dans la personne de M. de Sacy, le traducteur élégant de Pline le Jeune, et en qui elle voyait la réunion de toutes les vertus et de tous les agréments , les mœurs et les grâces. Le commerce de ses autres amis lui était agréable, mais celui de M. de Sacy lui était nécessaire. Plus de quarante ans après , d'Alembert, écrivant dans ses Éloges académiques celui de M. de Sacy, y traçait un tableau touchant de ceCte amitié qui l'unissait à M""® de Lambert, et, en le faisant, il se représentait à luimême, par une allusion sensible, sa liaison de cœur avec M"® de Lespinasse qu'il venait de perdre.
La conclusion littéraire sur M"*® de Lambert, sur cette personne de mérite, si délicate à la fois et si bien pensante, et qui fît de ses qualités et de sa fortune un si noble usage, a été donnée dès longtemps par un de ses autres amis que j'ai déjà nommé, le judicieux marquis d'Argenson : « Ses ouvrages, écrivait-il , contiennent un Cours complet de la morale la plus parfaite à l'usage du monde et du temps présent. Quelque affectation de précieux s'y mêle ; mais que de belles pensées , que de sentiments délicats 1 Comme elle parle bien des Devoirs des femmes, de l'Amitié, de la Vieillesse, de la différence entre la Considération et la Réputation ! C'est un livre à relire toujours. »
Je n'ai fait en tout ceci que nommer M™® Necker, inscrire son nom à côté et en regard de celui de M"* de Lambert, pour marquer dès à présent mon dessein et ouvrir une vue. Je viendrai avec détail un autre jour à cette seconde figure, et j'aurai encore affaire, dans un exemple plus piquant qu'on ne le suppose, à l'honnêteté, à la morale et au culte de l'esprit.