DU COMTE
(18M, 2 vol. in-80, chez A. Vaton.)
J'aurais été fort embarrassé, je l'avoue, si j'avais eu à parler, il y a quelques années , du comte Joseph de Maistre dans le Constitutionnel ou dans tout autre journal de l'opinion dite libérale. On avait fait à cet écrivain une réputation toute particulière d'absolutisme ; on le jugeait sur une page mal lue d'un de ses écrits, et on ne l'appelait que le panégyriste du bour^ reau, parce qu'il avait soutenu que les sociétés qui veulent se maintenir fortes ne peuvent le faire qu'au moyen de lois fortes. Aujourd'hui les événements ont marché; ils sont loin d'avoir donné raison en tout à M. de Maistre, et ce serait même plutôt le contraire qui aurait lieu : mais ils ont mis de plus en plus en lumière la hauteur de ses vues et leur vrai sens, la perspicacité de ses craintes, la sagesse de quelques-uns de ses regrets. Enfin , quelle que soit la place qu'on occupe soi-même dans la grande bagarre humaine dont nous faisons tous partie, on ne peut plus méconnaître en lui un philosophe politique du premier ordre, un de ceux qui, en nous éclairant sur l'esprit d'organisation des anciennes sociétés, donnent le plus à penser sur les destinées et la direction future des sociétés modernes.
En ce moment, une occasion s'offre à tous de le connaître
JOSEPH DE HAISTRE. 417
mieux encore , de le pratiquer plus particulièrement et plus personnellement qu'on n'avait fait jusqu'ici. La famille du comte de Maistre s'est décidée à publier un grand nombre de ses Lettres avec quelques Opuscules restés en portefeuille. On y a joint le recueil des petits écrife ou pamphlets sortis de sa plume dans les premières années de la Révolution , et qui étaient devenus presque introuvables. Mais c'est la Correspondance surtout qui va sembler tout à feit neuve et qui est du plus grand prix. L'homme supérieur, et, de plus, l'homme excellent, sincère, amical , père de famille, s'y montre à chaque page dans toute la vivacité du naturel, dans tout le piquant de l'humeur, et, si l'on peut dire, dans toute la gaieté et la cordialité du génie. C'est le meilleur commentaire et le plus utile correctif que pouvaient recevoir les autres écrits si distingués, mais un peu altiers, du comte de Maistre. On apprendra de près à révérer et à goûter celui qui nous a tant de fois surpris , provoqués et peut-être mis en colère. Ce puissant excitateur de hautes pensées politiques va devenir une de nos connaissances particulières, et,, peu s'en faut, l'un de nos amis. Le cpmte Joseph de Maistre, né. en 4754, à Chambéry, en Savoie, dans une famille de haute magistrature, l'aîné de dix enfants, avait été élevé selon l'esprit de la sévérité antique, et il en garda toujours le cachet dans ses mœurs et dans son caractère :
«Le trait principal de l'enfance du comte de Maistre, nous dit son fils dans la Notice biographique, Tut une soumiBsion amooreiise pour ses parenl8.-PréâeDts ou absents , leur moindre dé«ir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l'heure de Télude marquait la fin de la récréation , son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et 11 se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son flis, sans que celai-ci se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Josepli passa à Turin pour suivre le Cours de droit à l'Université, il ne se permit jamais la lecture d'un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère à Chambéry pour en obtenir l'autorisation. » *
Sa mère, personne de haute distinction , eut une grande influence sur lui , et elle attendrit ce que cette forme de paternité sénatoriale aurait pu avoir de trop rigide, mais sans rien amollir. Le comte Joseph avait un cuite pour sa mère, sa sU' blime mère, comme il. l'appelle : « Ma mère était un ange,
disait-il, à qui Dieu avait prêté un corps; mou bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de moi, et j'étais dans ^es mains autant que la plus jeune de mes sœurs. » Envgyé à Saint-Pétersbourg comme ministre plénipotentiaire par le roi de Sardaigne son souverain , il écrivait de là à l'un de ses frères, et il avait alors cinquante et un ans (février -1805) : « A six cents lieues de.distance, les idées de famille , les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte , et, en t'écrivant ceci, je pleure comme un enfant. » Celte première éducation pure, étroite et forte, acheva de déterminer la nature déjà énergique du jeune de Maistre; il fut comme ces chênes qui prennent pied dans une terre un peu âpre et qui s'enracinent plus fermement entre les rochers. Enseveli , abîmé dés .l'enfance dans les études sérieuses^ son métier était le droit , et il s'y appliqiia en homme de doctrine et de pratique, comme on eût fait en Italie au xvi« siècle. 11 fut, sous divers titres et dans des fonctions différentes, membre du Sénat de Chambéry jusqu'à l'époque de. la Révolution, c'est-à-dire pendant près de vingt ans. 11 avait étudié les belles-lettres de bonne heure, et c'avait été sa passion toujours nourrie à travers ses devoirs. Il avait, dans sa vie retirée, appris jusqu'à cinq langues; il y ajouta un peu plus tard le grec et l'allemand. 11 lisait tout^ et les livres étaient sa pâture chérie. Marié depuis l'âge de trente-deux ans (1786), il était devenu père de famille à son tour. Tel était l'homme. au régime simple et austère, à l'esprit patriarcal, aux mœurs antiques, que la Révolution française vint frapper d'abord de son spectacle, et qu'elle alla bientôt chercher et relancer dans sa Savoie» en la bouleversatit. M. de* Maistre avait juste quarante ans : il quitta un pays qui , réuni «violemment à la France^ n'appartenait plus à son souverain. Il vécut trois, ou quatre années en Suisse, particulièrement à Lausanne, y vit tout ce qui y passait de distingué, surtout M™" de Staël , à qui il tint tête, et qui le Jugea dès lors un homme de génie. Pour lui , il la jugeait plus diversement et plus gaiement :
« Je ne connais pas , dit-il dans une lettre , de tête aussi complètement pervertie ; c'est l'opération infaillible de lu philosophie moderne sur toute femme quelconque ; mais le cœur n'est pas mauvais du tout : à cet égard on lui a fait tort. Quant à l'esprit, elle en a prodigieusement, surtout lorsqu'elle ne cherche pas à en uvoir^ N'ayant étudié en-
JOSEPH DE MAISTBE. 449
genible ni eh théologie ni en politique, nous avons donné en Suisse des scènes à mourir de rire , cependant sans nous brouiller jamais. »
Ces scènes à mourir de rire qui s'étaient passées entre M*"' de Staël et lui, M. de Maistre les appelait- aussi ses Soirées helvétiques^ et il est dommage qu'il n'en soit rien resté. D'un autre genre que les Soirées de Saint-Pétersbourg ^ elles y auraient*fait un joli pendartt.
C'est vers le temps de ce séjour à. Lausanne, que M. de Maistre publia, sans y mettr9 son nom, ses Considérations sur la France (1797), ouvrage étonnant où la Révolution est jugée , non-seulement dans ses causes prochaines et dans ses effets immédiats, mais dans ses principes et ses sources, dsgis toute sa portée et dans son développement , dans ses phases même les plus éloignées, où la Restauration future est prédite et presque décrite dans ses voies et moyens. L'impression que fit ce livre au moment où il parut, fut vive; mais sa grande explosion n'eut lieu que vingt ans plus tard , lorsque les événements en eurent vérifié les points les plus mémorables. . Pour faire comprendre aussi brièvement que possible l'esprit politique tie M. de Maistre, et ses jugements historiques , je dirai que c'était un homme tout à fait religieux , une intelligence profondément religieuse , et qui croyait réellement et en toute chose au gouvernement de la Providence sur la terre. Rien n'est plus ordinaire que de rencontrer des hommes qui croient en Dieu et en la Providence , ou qui le disent, et rien n'est plus rare que d'en trouver qui , dans toutes leurs actions ou dans tous leurs jugements, se comportent comme s'ils y croyaient en réalité. On croit à la Providence en gros , on croit au règne du hasard ou de l'intrigue dans le détail. M. de Maistre ne reconnaît pas seulement le doigt de la Providence lorsqu'il la voit venge'r les bons et châtier les méchants, mais il salue et reconnaît encore ce doigt visible jusque dans le triomphe du mal et des méchants. Un des derniers poètes de l'antiquité, Claudien, dans une pièce célèbre, a montré comment le triomphe d'un méchant et d'un scélérat peut jeter le trouble dans le cœur d'un homme de bien et le faire douter qu'il y ait des Dieux. Il faut à Claudien la chute, le supplice de Ruffin , pour le délivrer dé son doute et pour absoudre la Providence. M. de Maistre, profondément chrétien de doctrine,
et qui sait qu'il est bien dés sortes de coupables , même parmi ceux qui s'appellent honnêtes gens , n'est pas si prompt à désespérer, et il croit découvrir des avertissements ou des châtiments salutaires, des signes de retour au bien jusque dans les spectacles les plus désastreux et les moins consolants. Comme saint Augustin en son temps , M. de Maistre est singulièrement ingénieux à justifier la Providence, à l'interpréter et à ta démontrer dans et par les calamités même qu'elle laisse éclater et régner. Ainsi, selon lui, la Révolution étant une fois déchaînée , la Terreur elle-même et le triomphe du Jacobinisme en France n'étaient qu'une des phases nécessaires pour sauver la société et la monarchie future. Une de ses grandes maximes était gue a l'univers est rempli de peines et de supplices trèsjustes, dont les exécuteurs sont très-coupables. »
Je ne juge pas' ici cette philosophie de l'histoire qui donne aux événements un sens tout nouveau ; mais, si Ton croit bien réellement à la Providence, à sa présence réelle et à son action efficace en toutes choses, on sera plus ou moins amené à des explications de ce genre. Voulez-vous savoir, par exemple, comment M. de Maistre, au fond ennemi de la Révolution, l'estimant terrible et funeste , bien que trop méritée , juge les premfères défaites de la Coalition armée contre la France? Ne croyez pas qu'il aille se livrer, comme tant d'autres, à son inclination particulière et s'affliger purement et simplement de voir les Français victorieux et les coalisés battus. La France, pour M. de Maistre, qui est Français de langue, et,* à bien des égards, de cœur et d'esprit, la France est un instrument, un organe européen que rien ne saurait remplacer, et qui , même lorsqu'il frappe à faux, ne doit pas être à l'instant rejeté et brisé : « Il y a , dit-il , dans la puissance des Français , il y a dans leur caractère, il y a dans leur langue surtout, Une certaine force prosély tique qui passe l'imagination. La nation entière n'est qu'une vaste propagande. Dieu veuille amener bientôt le moment où elle ne propagera que ce que nous aimons! » En attendant cette propagande meilleure qu'il désire et qui viendra peut-être , il cherche à se rendre compte de la raison supérieure qui , dans l'ordre de la Providence à laquelle il croit, a pu déterminer le triomphe de la France sur les puissances conjurées qui aspiraient à la morceler :
« Rien ne mareiie an hasard , mon cher ami , écrivait-il au baron de Yignet (octobre 1794); tout a sa règle et tout est déterminé par une puissance qui nous dit rarement son secret. Ue monde politique est aussi réglé que le monde physique; mais, comme la liberté de l'homme y. joue un certain rôle, noua finissons par croire qu'elle y fuit tout. L'idée de détruire ou de morceler un grand empire est souvent aussi absurde que celle d'ôter une planète du syslème- planétaire ,. quoique Doui ne sachions pas pourquoi, le vous l'ai déjà dit, dans la société des nations comme dans celle des individus , il doit-y avoir des grands et des petite. La France a toigours tenu et tiendra longtemps , suivant les apparences, un des premiers rangs dans la société des nations. D'autres nations, ou, pour mieux dire, leurs chers, ont voulu profiter, contre tontes les règles de la morale, d'une fièvre chaude qui était venne assaillir les Français, pour se jeter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit que non; toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement à mon avis... »
Le b^ron de Vignet, à qui s'adressait M. de Maistre, désirait tout net les succès de la Coalition contré la France, parce qu'il y voyait le bien général; il n'y allait point par quatre chemins^ comme on dit vulgairement. .M. de Maistre, tout au contraire, pensait que, dans les choses hun[iaines, la Providence y va et par quatre et- par mille chemins ; et pour lui , il n'hésite pas à le dire, si la Coalition triomphait au complet, il verrait dans la destruction de la France « le germe de deux siècles de massacres, la sanction des maximes du plus odieux machiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine, et même, ce qui vous étonnerait beaucoup, une plaie mortelle à la religion : mais tout cela exigerait un livre. » Ce livre existe en partie dans les Considérations , et aussi dans mainte autre page de ses lettrés et de ses écrits. Mais pn voit déjà que M. deM|iistre n'est pas un absolutiste ni un ultra comme un autre , et qu'il a sa place à part.
La monarchie , comme il l'entendait , n'était certes pas la monarchie constitutionnelle ni à l'anglaise : pourtant « soyez persuadé, écrivait-il à ce même ami, que, pour fortifier la monarchie, il faut l'asseoir sur les lois, éviter l'arbitraire, les commissions fréquentes, les mutations continuelles d'emplois et les tripots ministériels. » Il n'a jamais été mis à même d'agir et de pratiquer ses maximes. 11 est à croire que, s'il avait été dans l'action, il y aurait apporté plus de modération qu'on ne suppose. Il avait un axiome souvent présent à l'esprit pour se tempérer dans ses hardiesses, c'était un mot de Platon et de
Cicéron : JS"" entreprends jamais dans l'État plus que tu ne peux persuader, « Si j'étais ministre, disait-il, au milieu d'une nation qui ne voudrait pas des Jésuites, je ne conseillerais point au souverain de les rappeler, malgré mon opinion qui leur est favorable. » Voilà, ce semble, bien de ha modération ; mais tout aussitôt il déânit une nation, la réunion seule du souverain et de V aristocratie* Il ne la met point hors de là : « C'est précisément dans les hautes classes , pense4-il , que résident les principes conservateurs et les véritables maximes d'État. Cent boutiquiers de Gènes me feraient moins d'impression sur ce qui convient ou ne convient pas à leur .patrie, que la seule maison Brignole. » On voit combien.tout ceci- ne saurai! s'appliquer à la France qui n'eut jamais une telle aristocratie patriotique et politique, ni aux sociétés modernes qui n'en souffrent plus. Cette monarchie religieuse et aristocratique de M. de Maistre, loin de. pouvoir en aucun ftioment s'imposer à la France, n'allait bientôt plus être possible «lême dans son Piémont.
Le tour d'esprit de M. de Maistre était si naturellement aristocratique, qu'il le portait, p.olitiquement parlant, jusque dans l'ordre de la pure intelligence, et il s'emparait de cet autre mot de Platon •: Le beau est ce qui plaît au Patricien hounéte homme. C'est là. un point encore par où il différait de la France, car une des conditions du beau, tel que nous l'aimons en notre libre pays, a toujours été, avant tout, d'être accessible à toute âme honnête, généreuse et populaire.
Ces dissidences et ces' originalités nous ébauchent déjà l'homme. Prenons-le par les seuls côtés qui nous touchent. Quand on aborde M. de Maistre, il ne faut point lui demander UH système politique à proprement parler, ni des conseils pratiques, ni rien qui ressemble à de l'action. Il disait de lui et de son caractère : « Dieu le fit pour penser et non pas pour vouloir. Je ne sais pas agir, je passe mou temps à contempler. » Approchons donc avec respect du grand contemplateur, et recueillons quelques-unes de ses belles paroles comme des germes que nous sèmerons ensuite chacun dans notre propre terrain , et qui y lèveront assez diversement, mais toujours avec fruit et vers le ciel.'
Le roi de Sardaigne , dépossédé de ses États du continent, s'était réfugié dans son île sauvage.M. de Maistre, après y avoir
séjourné quelque temps et y avoir servi à la tête de la magistrature , avait été chargé , en 4 802 , par ce roi à demi déchu et dépouillé, de l'aller représenter auprès de la Cour de Russie à Saint-Pétersbourg. C'est là qu'il résida durant quatorze ans, éloigné dé sa famille, sevré dans ses affections les plus chères, ayant à traverser les années terribles de TEmpire et à subir le contre-coup de chaque victoire ; pauvre, payé à peine par son souverain, averti à- chaque instant de sa situation précaire, manquant quelquefois de pelisse pendant Hiiver et d'un secrétaire aa logis, mais jouissant personnellement d'une considé* ration .et d'une estime qui eût honoré toutes les disgrâces. La Correspondance qu'il entretint durant ces-années, et qui se publie aujourd'hui , offre un intérêt puissant et souvent mêlé de charme.
La première lettre, datée de Saint-Pétersbourg (juillet 1802), est sûr Bonaparte même qui s'avançait en plein Consulat et qui aspirait manifestement à l'Empire. Une dame , une amie de M. de Maistre, s'effrayait de cette installation de plus en plus souveraine d'un pouvoir qui lui paraissait non légitime : « Avec tout le respect que je vous dois, Madame, écrivait M. de Maistre , je ne puis être de votre avis sur le grand événement qui fixe les yeux de l'Europe et qui me paraît unique dans l'histoire. Vous y voyez .l'établissement définitif, la consolidation du mal; moi, je persiste à le regarder comme un événement heureux dans toutes les suppositions possibles. » Et M. de Maistre énumérait hardiment ces diverses suppositions : « Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le gouvernement se consolide en France... il est bon qu'une nouvelle race commence une succession légitime , celle-ci ou eelle-là, n'importe à l'univers.... J'aime bien mieux Bonaparte roi que simple conquérant. » Si c*est le contraire qui arrive, et si les Bourbons ne sont pas à jamais rejetés, il faut bien qu'on Jour prépare les voies du retour, car eux-mêmes ne sont pas gens à rien inventer pour cela : « Les Bourbons français, dit M. de Maistre par une appréciation historique d'une parfaite justesse f ne sgnt certainement inférieurs à aucune race régnante; ils oiit beaucoup d'esprit et de bonté. Ils ont de plus cette espèce de considération qui naît de la grandeur antique, et, enfin, l'utile instruction que donne nécessairement le malheur; mais, quoique je les croie très-capables de jouir
de la royauté , je ne les crois nullement capables de la rétahlir. Il n*y a certainement qu'un usurpateur de génie qui ait la main assez ferme, et même assez dure, pour exécuter cet ouvrage. » Et il agite , il retourne en tout sens son terrible dilemme , insistant de préférence sur la supposition que les Bourbons ne sont pas encore une race usée et peuvent encore faire fonction de race vraiment royale , auquel cas « la commission de Bonaparte, selon lui, est ée rétablir la monarchie et d'ouvrir tous les "y eux, en irritant également les royalistes et les Jacobins , après quoi il disparaîtra lui ou sa race. »
Cette vue sur Bonaparte , considéré comme le précurseur et le préparateur d'une Restauration universelle en France et en Europe, est celle qui anime et soutient M. de Maistre pendant les longues années de l'exil, et qui lui fait prendre patience , même après Austerlitz , même après léna , méofe après Friedland, même après Wagram. Mais qu'il y a pour lui de rudes moments d'agonie , d'attente et de labeur ! « L'état où je vis ici, en attendant des nouvelles (écrivait-il en octobre 1809) pourrait s'appeler trctvail , comme les douleurs d'une femme. Que verrons-nous paraître? » — « L'état des esprits en France, écrit-il encore, est \e, sujet favori de toutes mes méditations, et par conséquent de toutes mes conversations. » Il ne compte point , pour renverser Bonaparte et son pouvoir, sur le choc armé de l'Europe", mais bien plutôt sur la France ^t sur l'opinipn du dedans : « Tant que les Français supporteront Bonaparte , l'Europe sera forcée de le supporter. » Plus W examine ce qui se passe , plus il se persuade qu'il assiste à une des grandes époques du gen-re humain. C'est une ère qui commence , et ce qu'on a vu n'est qu'une prélace. Mais il sait aussi que ces grandes opérations historiques sont d*une* longueur énorme et qu*elles excèdent la vie de bien des individus : « On peut voir soixante générations de roses ; quel homme peut assister au développement total d'un chêne? » Il est inépui!?able en images heureuses pour exprimer celte terrible lenteur, qui , sans déjouer son profond espoir, peut en ajourner le terme jusqu'à des temps qu'il ne verra pas. « Les minutés des Empires, dit-il magnifiquement , sont des années de l'homme... Quand je songe que la postérité dira peut-être : Cet ouragan ne dura que trente ans, je ne puis m' empêcher de frémir. »
Au reste , pour caractériser Bonaparte et l'espèce de- mission
JOSRPH DE MAISTRE. 155
providentielle temporaire qu'il lui reconnaît, M. de Maistre ne trouve jamais que de hautes et belles paroles. Â Tami et au confident de Louis' XVIII , au marquis d'Avaray, M. de Maistre écrit (juillet 4807) : a Bonaparte fait écrire dans ses papiers qu'il est l'Envoyé de Dieu. Rien n'est plus vrai , Monsieur le comte. Bonaparte vient directement du ciel... comme la fou* . dire. » Il ne lui reconnaît pas la marque royale dans le sens où il la conçoit; il le trouve un homme rare, extraordinaire, épuisant volontiers à son sujet toutes les épilbètes et ne lui refusant que celle de grande « laquelle , dit-il , suppose une moralité qui lui manque. » Mais , s'il fallait prononcer entre les deux erreurs , entre l'opinion de ceux qui le considèrent comme dès lors établi légitimement à l'état de dynastie, et ceux qui ne veulent voir en lui qu'un aventurier coupable, M. de Maistre trouverait que la plus fausse des deux opinions est encore la dernière :
i Un usurpateur qu^on arrête aujourd'hui pour le pendre demafu, ne peut être com-paré à un homme extraordinaire qui possède les trois quarts de l'Europe, qui s'est fait reconnaître par tous les souTeraim, qui a iBÔlé sdn sang à celui de trois ou quatre maisans touveraînet, et qui a pris plus de capitales en quinze ans, que les plus grands capitaines n*ont pris de villes en leur vie. Un tel [lomme sort des rangs. Cest un grand et terrible instrument entre les mains de la Providence, qUi s'en sert pour renverser ceei ou cela. »
Telle est son opinion , bien remarquable <!bez un homme qui croyait sincèrement à la politique sacrée et aux légitimités royales.
M. de Maistre , à un certain moments. désira voir Bonaparte et s'aboucher avec lui au sujet des intérêts de son maître , le roi de Sardaigne , alors » écrasé. Cette circonstance est des plus intéressantes, à l'examiner de près* Il est à croire que Napoléon connaissait M. de Maistre et s'était formé quelque idée de lui. Il avait tenu entre ses mains, à Milan , le livre des Considérations sur la France , et il avait pu y reconnslître en quelques minutes un esprit de race supérieure, et tel qu'il les aimait. Après Friedland et après Tilsitt, quand le général Savary vint à Saint-Pétersbourg^ ce soldat homme d'esprit, et plein d'intelligence, y rencontra M. de Maistre, et il eut le mérite de se prendre d'intérêt et de goût pour lui. M. de Maistre pensa alors qu'il y avait peut-être à tirer pcA'ti de cette occasion
456 CÀDSËRIÉS DU LtNDf.
singulière ; qu*il y aurait quelques bonnes raisons a faire valoir dans les intérêts de son souverain, dépossédé du Piémont et à peu près rayé de la liste des rois. Obtenir une indemnité pour le Piémont, obtenir une reconnaissance formelle du roi de Sardaigne , voir ses ministres reçus à Paris , son pavillon respecté, etc., c'étaient des points que M. de Maistre ne désespérait pas de gagner, s'il pouvait être admis à les discuter devant Napoléon même, llprit donc sur lui d'adresser un Mémoire et une lettre à l'Empereur par Savary qui s'en chargea : il demandait à être appelé à Paris et admis à plaider confidentiellement devant l'arbitre des puissances. Cette demande ne fut point agréée; mais tout prouve que Napoléon ne lui sut pas mauvais gré de sa tentative. Bien au contraire , ce fut le roi de Sardaigne, quand il en fut informé, qui lui en sut un gré médiocre; et il faut lire , à ce sujet, la très-belle lettre, non pas de justification ni d'apologie (il les laisse à ceux qui en ont besoin), mais d'explication et d'éclaircissement, que M. de Maistre adresse à un personnage important de la petite €k)ur de Cagliari.
Il expose avec vigueur l'état des choses , la toute-puissance de l'homme extraordinaire qui domine l'Europe , et dont le caractère est avant tout une volonté invincible. Il le montre comprenant l'Italie en première ligne dans ses vastes projets : « et le Piémont , qui est la clef de ce beau pays , est aussi la province qu'il a serrée le plus fortement dans ses bras de fer. » Ne pouvant la lui arracher, qu'y a-t-il à tenter autre chose que d'obtenir une indemnité plus ou moins disproportionnée? Mais si , pour l'obtenir, la Sardaigne se fie aux Cours étrangères et aux grandes puissances à l'heure de la signature des traités, elle se trompe fort. 11 y a longtemps que le roi-prophète, David (ou tout autre) a dit : Ae mettez pas votre confiance dans les rois, ce qui veut dire sans épigramme « que , tous les actes des souverains étant nécessairement soumis à la raison d'État , laquelle obéit à son tour aux agitations éventuelles du monde politique et moral , faire dépendre sa sûreté et son salut des dispositions constantes d'une Cour quelconque , c'est^ au pied de la lettre, se coucher, pour dormir à l'aise, sur Vaile d'un moulin a vent, » Ces circonstances une fois bien connues et définies , c'est alors que lui^ M. de Maistre , usant du canal tout à fait fortuit, mais très-direct et très-sûr, du général
. JOSEPH DE MAtSTHE. 457
Savary, a fait sa J;entative , hardie sans aucun doute, mais beaucoup moins téméraire qu'on ne le croit en Sardaigne :
« Au surplus, Monsieur le Chevalier, écrit-il à son désapprobateur, j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La première qualité de Thomme né pour mener et asservir les hommes, c'est de connaître les hommes. Sans cette qualité il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si Sa Majesté me déchiffrait comme lui. Il a vu, dans la tentative que j'ai faite, un élan de zèle ; et, comme la fldélité lui plaît depuis qu'il règne, en refusant de m'écouter il ne m'a cependant fait aucun mal. Le souverain légitime, intéressé dans l'affaire, peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible. »
Toute cette lettre est à lire comn)e une leçon piquante de politique. M. de.Maistre sent , avec l'instinct des grands esprits, que, s'il est un seul instant mis en mesure de s'expliquer devant cet autre grand esprit, Napoléon, il sera compris, et, dans tous les cas , apprécié et déchiffré. Quant au Cabinet du roi légitime, c'est antre chose : l'effort généreux qu'a tenté, à sept cents lieues de là, le sujet fidèle, lui a causé la plus grande surprise :
« Voilà le mot. Monsieur le Chevalier, s'écrie M. de Maistre contenant à peine son ironie supérieure , Le Cabinet est surpris I Tout est perdu. En vain le monde croule, Dieu nous garde d'une idée imprévue! Et c'est ce qui me persuade encore davantage que je ne suis pas votre homme ; car je puis bien vous promettre de faire les affaires fie Sa Majesté aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous promettre de ne jamais TOUS surprendre. C'est un inconvénient de caractère auquel je ne vois pas trop de remède. »
• Et se redressant avec la conscience de sa force devant ces hommes de routine , leur montrant qu'il y a eu en ce monde plus d'affaires epcore perdues par le trop de finesse que par l'imprudence ; que , s'il y avait imprudence dans le cas présent , elle n'eût été que pour lui seul , et que son idée d'ailleurs avait été approuvée à l'avance par un petit nombre d'hommes sages qu'il avait consultés :
« Or, permettez-moi de vous le dire, Monsieur le Chevalier, lorsqu'une idée née dans une téie saine qui surmonte un cœur droit a de plus été examinée attentivement et approuvée par quatre ou cinq hommes de poids ,<elle ne saurait plus être absurde ni condamnable; elle peut être simplement désapprouvée, mais c'est bien différent.»